Des campus comme levier de développement urbain et économique

Le téléphérique de Roosevelt Island à New-York
NY
Au début du mois d’avril 2013, une délégation composée de représentants de la Caps, du Conseil général des Yvelines et de l’EPPS se sont rendus sur la Côte Est des Etats-Unis pour voir de plus près des projets de renouvellement et d’extension de campus dans une perspective de développement urbain et économique. Témoignage de Patrick Cheenne, directeur du développement économique, à l’EPPS, qui était du voyage.

Ce voyage d’étude s’inscrivait dans la démarche « Attractivité Paris-Saclay » lancée conjointement par l’EPPS et l’Agence Régionale de Développement (ARD) en vue d’attirer des entreprises et des équipes de recherche internationales, de développer la notoriété de Paris-Saclay comme hub scientifique et technologique, enfin, de valoriser le tissu économique et technologique. Pour mémoire cette démarche a été retenue en juin 2012, parmi les lauréats de l’appel à projet « Emergence et développement des clusters du Grand Paris » lancé par la Préfecture d’Ile-de-France.

Sur place, la délégation a pu se faire une idée précise de la manière dont, aux Etats-Unis, du moins sur la Côte Est, on appréhende les projets de rénovation universitaire, en les articulant à un développement économique du territoire, et ce à travers trois exemples.

L’exemple Cornell Tech

Cornell Tech, d’abord, un projet d’université technologique porté conjointement par l’Université privée de l’Etat de  New York (Cornell University), tournée vers les sciences (dont les avancées lui ont valu plusieurs Prix Nobel), et Technion, la célèbre Université technologique israélienne de Haïfa. Les deux ont répondu à un appel à projet de l’Etat de New York, qui, dans le contexte de crise financière, a souhaité rééquilibrer son tissu économique, en diminuant la part de l’industrie financière au profit de l’innovation technologique à travers le développement de start-up. Comment ? Précisément en créant un campus tourné vers l’innovation de produits et de services à même d’attirer des étudiants jusqu’alors enclins à répondre aux sirènes des banques et autres sociétés financières.

Cornell University a donc répondu en association avec Technion, une des premières universités au monde pour la création de start-up et le transfert de technologique dans le domaine des NTIC. Malgré la distance géographique, l’université israélienne entretient des liens anciens avec la ville même de New York. Plusieurs de ses start-up sont cotées au Nasdaq et le cluster de Haïfa dans son ensemble s’est développé en symbiose avec la ville globale new yorkaise.

La nouvelle université sera construite sur Roosevelt Island, une île située sur East River, entre le chic Manhattan et le modeste quartier du Queens dont le front de rivière a longtemps été dédié aux activités portuaires, disparues depuis. L’île a également abrité autrefois une prison, puis un hôpital dédié au traitement de la variole, et, dans les années 70, un programme de logements à loyers modérés. De l’ordre de 10 000 personnes y vivent aujourd’hui. Le futur campus de Cornell Tech doit prendre place à l’emplacement de l’ancien hôpital dont les bâtiments vont être détruits. « Soit 300 000 m2, mis à disposition par la mairie propriétaire du foncier », précise Patrick Cheenne, directeur du développement économique à l’EPPS.

Des ressemblances avec… le projet de Paris-Saclay

A priori rien à voir entre cet environnement et celui du Plateau de Saclay. Et pourtant, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre le projet de Cornell Tech et celui du cluster saclaysien, où, comme l’observe Patrick Cheenne « se manifeste l’ambition d’impulser une dynamique au service de l’innovation technologique et du développement économique du territoire ».

Tout en affichant son volontarisme, la ville de New York entend prendre son temps : le projet Cornell Tech est programmé sur une vingtaine d’années. Une autre manière de tourner la page de la frénésie imposée par Wall Street. Patrick Cheenne : « Le projet est de surcroît phasé de manière réaliste : un lieu d’enseignement pour commencer, suivi d’un lieu de vie. Des logements supplémentaires sont programmés dans un souci de mixité sociale. » De quoi faire aussi un autre parallèle avec le projet de cluster du Plateau de Saclay.

L’île dispose d’atouts en termes d’accessibilité et de mobilité durable. On peut s’y rendre depuis Manhattan en métro ou par un téléphérique construit dans les années 70 (à l’attention des locataires des logements à loyers modérés). Plus tard, il est prévu de pouvoir s’y rendre aussi à pied grâce à un ascenseur qui fera le lien avec le pont qui enjambe actuellement l’île. On peut s’y rendre aussi en voiture (depuis le Queen’s), mais uniquement pour des poses minutes, les transports en commun prenant le relais. Les habitants peuvent déjà se déplacer en vélo ; l’aménagement de pistes cyclables est prévu pour les y encourager. Toujours dans un souci de manifester une attention à l’égard de l’environnement, des parcs verts seront aménagés provisoirement sur les terrains appelés à être construits.

A travers ce projet universitaire, la municipalité espère intégrer l’île dans le schéma de développement du reste de la ville, en la faisant mieux connaître. Pour l’heure, Roosevelt Island est encore méconnue des habitants de Manhattan. Un mausolée vient d’être inauguré en hommage au célèbre Président, au sud de l’Ile pour marquer symboliquement le temps du renouveau.

L’exemple de l’Université de Columbia

A dix km de là, au Nord de Manhattan, changement de contexte et de gouvernance : nous sommes à Harlem, au cœur d’un projet privé, engagé il y a dix ans, par la riche Université de Columbia. L’enjeu est l’extension de campus existant, plus au nord, pour accompagner le développement de filières nouvelles en rapport avec le CHU : les recherches pluridisciplinaires sur le cerveau. « Au-delà, il s’agit de contribuer au renouvellement d’un quartier modeste en intégrant des services et des commerces de proximité, des logements… » commente Patrick Cheenne.

Engagé il y a dix ans, le programme devrait se poursuivre durant les quinze prochaines années. La phase d’acquisition des terrains s’est révélée plus difficile que prévue, l’université se heurtant aux réticences des habitants qui craignaient d’être chassés du quartier sous l’effet du surenchérissement du foncier. A la différence de l’opération Cornell Tech, les terrains n’ont pas été mis à disposition par la ville.

A quoi se sont ajoutées des contraintes techniques : l’aménagement des voies souterraines pour faciliter la circulation entre les bâtiments, durant les périodes d’intempérie. Aujourd’hui, la phase de construction a débuté, avec la construction de cuvelage rendue nécessaire par la proximité de rivières.

Là encore, Patrick Cheenne relève des similitudes avec les projets de Paris-Saclay. « Outre la volonté de faire un campus urbain avec des services de proximité intégrés, l’Université de Columbia est confrontée à des problématiques similaires aux nôtres : un projet inscrit dans la durée, la prise en compte des aspirations des habitants à travers des dispositifs de concertation, etc. »

De New York à Boston

Le 3e projet visité au cours du voyage d’étude nous amène à Boston, plus précisément à Kendall Square, desservi par une station de métro, au bord de la rivière, d’où démarre le vaste campus du MIT.

« Un bel exemple de développement endogène » souligne Patrick Cheenne : il y a trente ans, ce site était couvert d’entrepôts laissés à l’abandon, qui ont été progressivement réinvestis, notamment par des sociétés de biotechnologies.  Les entrepôts ont ensuite été adaptés puis rasés pour laisser place à  des bâtiments modernes. Depuis dix ans, on assiste à une accélération du processus, le lieu attirant tous les grands noms de l’industrie pharmaceutique américaine et européenne : Amgen, Pfeizer, Novartis… Cette dernière y a déjà deux centres de R&D et est en train de construire son 3e centre de R&D à Cambridge, chacun de ces centres abritant environ 600 chercheurs sur près de 20 000 m2…

Pour Patrick Cheenne, il ne s’agit pas d’un simple phénomène de suivisme. « C’est l’endroit où il faut être : outre le MIT, les acteurs économiques peuvent compter sur la proximité de Havard et, juste de l’autre côté de la rivière, de la Havard Medical School. » Sans compter les 27 hôpitaux de recherche clinique que compte Boston. Bref, toutes les conditions sont réunies pour créer un écosystème attractif, pour les investisseurs comme pour les ingénieurs et les chercheurs en biologie, qui y trouvent les équipements médicaux de pointe. Sans compter un système dynamique de financement de l’innovation et des projets immobiliers.

En dehors du MIT (propriétaire foncier), la municipalité joue un rôle non négligeable. C’est elle qui autorise l’implantation des activités avec le souci de faire du campus un lieu de vie.

A cette fin, elle accompagne les initiatives du milieu associatif dont celles de la très active Kendall Square Association. Constituée il y a quatre ans, elle regroupe outre des représentants du MIT, les industriels et les start-up du territoire pour précisément ramener la vie dans le quartier. Car passée une certaine heure, celui-ci se vide. Parmi les besoins qu’elle a fait remonter en interrogeant ses membres, il y a celui de voir s’ouvrir des activités de service, dont des restaurants ouverts midi et soir… Concrètement, un développeur commercial a été chargé de convaincre des bailleurs d’accorder un bail à de vrais restaurateurs, plutôt que de se tourner vers les grandes chaînes franchisées de la restauration rapide. « Il est rémunéré par des bailleurs eux-mêmes, pourtant concurrents » relève Patrick Cheenne. Parallèlement, la construction de logements était censée assurer la présence d’une clientèle solvable.

Pari réussi : en deux ans, une vingtaine de restaurants gastronomiques ont ouvert sur place. « Une clientèle qui n’avait pas l’habitude de fréquenter le quartier a répondu présent ». Tant et si bien que Kendall Square commence à devenir une destination gastronomique à l’échelle de Boston.

« Cet exemple illustre parmi d’autres la capacité, même dans le contexte américain, de coopérations entre acteurs privés et publics. Plutôt que d’entrer en concurrence, ils cherchent à mettre en avant leurs intérêts convergents, selon une logique gagnant-gagnant. Ces acteurs ont il est vrai conscience de participer d’un écosystème organisé. Et pour Patrick Cheenne, la clé d’explication de la réussite et de l’attractivité du cluster bostonien n’est pas à chercher ailleurs. Même dans le pays des success stories et du self made man, il y a un sens du collectif. « Une idée n’est jugée bonne que si elle peut intéresser des partenaires. Dès lors, on s’emploiera à identifier des partenaires potentiels à même de permettre l’amorçage. Cette étape franchie, on cherchera à convaincre d’autres partenaires et ainsi de suite. Ainsi vont les choses aux Etats-Unis. » A contrario, quand un projet paraît finalement voué à l’échec, on ne cherchera pas à le défendre coûte que coûte. « On va plutôt essayer de le faire échouer pour passer plus rapidement à un autre projet qui aura plus de chance de réussir. »

Du moins est-ce ce que les Américains se plaisent à mettre en avant, quand ils s’adressent à des visiteurs étrangers. « Quand il s’agit de vendre un projet, ils savent parfaitement masquer ce qui ne va pas et taire les rivalités locales ! ».

Par delà leurs spécificités, ces trois projets partagent des points communs : ils ne sont pas dans une quête de gigantisme (pour mémoire Cambridge ne compte que 100 000 habitants, Boston, 800 000), se situent en périphérie des centres villes historiques, etc.

Un levier de développement urbain

A l’issue de ce voyage d’études, les participants en convenaient : malgré les différences de contexte, de part et d’autre de l’Atlantique, force est de constater l’ambition est la même : « Faire des campus un vecteur développement urbain et économique » Comment pourrait-il en être autrement ? « Après tout, les campus sont au centre de multiples problématiques : l’innovation, le logement, la ville, la mixité… Rien d’étonnant à ce que les universités servent de point d’appui à des projets d’aménagement ou de renouvellement urbain. »

Outre Atlantique, l’investissement public tend ainsi à se concentrer sur l’université et la recherche. « Les acteurs privés ont compris que c’est sur elles qu’il faut parier pour fabriquer la ville de demain et disposer d’un levier à la croissance. » Preuve de l’interpénétration des enjeux de recherches et architecturaux ou urbanistiques, des campus abritent des écoles d’architectures. C’est en tout cas le cas du MIT. Le tout nouveau Media Lab relève de l’école d’architecture où des cours sont conçus sur la base de projets innovants.

Autre motif de satisfaction des participants à ce voyage d’étude : « Nous avons pu constater que les Américains se posent les mêmes questions et se heurtent aux mêmes difficultés que nous. Nous avons le sentiment de participer à  une même communauté internationale. » Et le même Patrick Cheenne de relever encore : « Nous sommes, à Paris-Saclay, dans le même timing que les Américains : c’est aujourd’hui qu’il faut lancer ces projets de campus urbains et innovants. »

3 commentaires à cet article
  1. Ping : Des campus comme levier de développement...

  2. AF

    c’est cool.
    Qui paie ?

  3. Sylvain Allemand

    Bonjour,

    Comme indiqué dans l’article, ce voyage d’études s’inscrit dans une démarche qui a été retenue en juin 2012, parmi les lauréats de l’appel à projet « Emergence et développement des clusters du Grand Paris » lancé par la Préfecture d’Ile-de-France.
    Sylvain Allemand

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