De l’utilité de l’écologue dans les projets d’aménagement. Rencontre avec Gwenaëlle Le Quéré

Un bassin de rétention des eaux pluviales
Bassin de rétention
Si on connaît bien l’écologie, on connaît moins le métier d’écologue. Il se révèle pourtant précieux pour concilier préservation de la biodiversité et projets d’aménagement. Témoignage de Gwenaëlle Le Quéré qui a participé à une première mondiale sur le quartier de l’École polytechnique : la transplantation d’une espèce protégée et emblématique du Plateau de Saclay, l’étoile d’eau.

- Vous êtes écologue. En quoi ce métier consiste-t-il ?

Mon métier consiste à étudier les interactions entre faune et flore, au sein d’un écosystème, mais aussi les relations que celui-ci entretient avec l’extérieur, c’est-à-dire d’autres écosystèmes. Pour cela, je m’appuie sur divers indices comme la présence d’individus appartenant à telle ou telle espèce végétale ou animale, les types d’habitats, etc.

C’est dire si la démarche de l’écologue s’inscrit dans un travail d’équipe. Pour ma part, j’exerce ce métier dans le cadre d’un bureau d’études d’ingénieurs conseil – Confluences – qui mobilise d’autres compétences en hydrologie, en hydraulique, en agronomie, etc. C’est en croisant ces compétences, que nous pouvons parvenir à une vision la plus complète possible d’un milieu.

- Dès lors que vous envisagez un écosystème dans sa relation à d’autres écosystèmes, quel sens cela peut-il y avoir de « sanctuariser » un territoire ?

Cette sanctuarisation n’a de sens que si on prend en compte les rapports du territoire sanctuarisé avec d’autres écosystèmes. C’est d’ailleurs la prise en compte des relations d’interdépendance entre les écosystèmes qui a justifié l’approche développée lors du Grenelle de l’environnement en termes de trames vertes et bleues ou de corridors écologiques.

- Dès lors qu’on prend en compte l’écosystème dans son rapport à d’autres écosystèmes, on doit aussi admettre qu’il puisse évoluer et, avec lui, les espèce qui y vivent…

Oui. Par définition, un écosystème est un milieu vivant. Certes, de prime abord, il fonctionne de manière autonome. Mais dans la durée, un écosystème a besoin d’apports extérieurs pour renouveler ses populations. Un écosystème qui ne fonctionnerait qu’en vase clos verrait à terme ses espèces végétales et animales s’étioler.

- Quel sens peut-il donc y avoir à « préserver » des espèces au regard de l’écosystème ?

Cela peut se justifier d’abord d’un point de vue scientifique. La disparition d’une espèce prive les spécialistes – botanistes,  éthologues, biologistes… – d’une précieuse source d’information. C’est d’ailleurs la vocation d’un conservatoire botanique que de conserver des espèces menacées d’extinction.

La vision de l’écologue se veut plus globale : elle porte sur les relations dynamiques entre les espèces, dans un milieu donné. Mais même dans cette vision, la préservation d’une espèce peut se justifier non pas pour elle-même, mais par les déséquilibres que sa disparition peut entraîner au sein de son écosystème. C’est l’effet parapluie : en préservant une espèce, vous en préservez d’autres avec qui elle est en interaction.

- Ce métier d’écologue est encore méconnu. Pourtant, il s’inscrit dans une discipline ancienne, qui s’est constituée dans la seconde partie du XIXe siècle… Comment expliquer cet apparent paradoxe ?

L’écologie en tant que science est effectivement relativement ancienne. La notion même d’écologie est due à l’Allemand Ernst Henckel qui l’introduisit en 1866 (oekologie en allemand). Elle emprunte aux apports de plusieurs disciplines dont la botanique, l’hydrologie, l’éthologie, etc. En revanche, l’intervention de l’écologie dans le champ de l’urbanisme et de l’aménagement est relativement récente. Elle commence dans les années 1970 en réponse à la montée des préoccupations liées à l’accélération de l’urbanisation et des grands projets d’aménagement. En France, elle s’est développée à la faveur de la première loi relative à la protection de la nature de 1976, qui a instauré notamment les études d’impacts pour les projets d’aménagement. En ont découlé d’autres lois sur la protection des eaux, des milieux humides, etc. Ainsi, au fil du temps, la constitution d’un corpus réglementaire a renforcé l’implication des écologues, en obligeant les aménageurs à se préoccuper des effets de leur intervention sur les milieux naturels.

Rappelons que le code de l’environnement est lui-même récent. Les obligations relevaient jusqu’à récemment du code rural ou du code forestier. Ce n’est que récemment que le code de l’environnement a réuni les différents articles en les complétant.

- Votre rôle est de formuler des préconisations ?

Oui, mais pas seulement. Nous pouvons le cas échéant assister la réalisation de ce que nous préconisons au stade de l’étude réglementaire comme, par exemple, une mare, une zone d’expansion des zones humides, etc. Nous précisons le dimensionnement, le type de végétation à envisager, en spécifiant jusqu’au type d’outils et d’engins à utiliser. Nous encadrons ensuite la réalisation et nous assurons un suivi.

Tout cela requiert des  savoir-faire et des compétences en génie civil et, pour l’écologue que je suis, d’être en interaction avec mes collègues hydrologues et hydrauliciens qui vont, à partir de calculs savants, dimensionner le bassin de retenue en fonction de la superficie à imperméabiliser, du volume d’eau de ruissellement à stocker, etc. Ce volume défini, ils déterminent ensuite comment cela va marner, sur quelle surface, quels secteurs sont susceptibles d’être inondés et donc comment les berges doivent être dessinées pour diversifier les conditions d’inondabilité.

A partir du moment où on modifie les conditions hydriques d’un milieu, on modifie la végétation potentielle et donc la faune. Un végétal se caractérise en effet par une « valence écologique » : c’est-à-dire sa tolérance à tel ou tel facteur du milieu, pour l’exemple choisi sa capacité à rester plus ou moins longtemps dans l’eau ou sans eau. Des modelés permettent de multiplier les conditions de vie, d’élargir ainsi la variété des espèces et donc l’offre d’habitat pour les espaces animales.

- Quel décalage peut-il y avoir entre vos préconisations et les résultats ? Aussi scientifique que soit votre démarche, ne vous heurtez-vous pas à l’incertitude inhérente à ce qui touche au vivant ?

Si, bien sûr. De là notre implication jusque dans l’encadrement des travaux et le suivi des réalisations. Tous les bureaux d’études ne vont pas aussi loin. Certains s’en tiennent à une approche naturaliste. Ils analysent, préconisent, mais sans avoir sauté le pas de maîtrises d’œuvre complexes qui supposent, comme dans le cas de réalisation d’aires d’épandage des crues, de s’entourer d’autres compétences notamment en génie civil. C’est le parti que nous avons pris. Le fait de suivre la mise en place des retenues d’eau nous permet d’apporter si nécessaire des ajustements.

- Comment devient-on écologue ?

Les premiers écologues se recrutaient parmi les biologistes ou les botanistes, des spécialistes de la faune et de la flore qui s’impliquaient en dehors de la recherche sur des actions plus opérationnelles. C’est encore le cas aujourd’hui. Cependant, des formations en écologie sinon en sciences de l’environnement ont vu le jour. Pour ma part, j’ai suivi une formation à l’Université de Brest. Des écoles d’ingénieur, d’agronomie ou d’agriculture, proposent également des spécialisations… De manière générale, la formation requiert un important bagage en biologie et en science du vivant en général.

Dès lors qu’on touche au vivant, on doit, comme on vient de l’évoquer, composer avec un certain degré d’incertitude. Mais plus on connaît une espèce et son comportement, plus on pourra prévoir des évolutions. L’écologue se nourrit donc beaucoup de son expérience. Cependant, il ne peut prétendre tout connaître. Les espèces végétales et animales sont si nombreuses. Et au sein d’une même espèce, les comportements sont variables. On n’obligera pas une chauve-souris à se réfugier dans le nichoir qu’on lui propose si elle n’en veut pas ! En plus de rester modeste, le métier d’écologue exige donc de s’appuyer sur d’autres compétences. Mais c’est aussi ce qui en fait l’intérêt. L’écologue ne travaille pas seul, mais en équipe.

- Un mot sur votre bureau d’études…

Confluences est né en 1996, d’un précédent bureau d’études constitué dans les années 1970, et qui s’était centré sur les problématiques d’hydrologie et d’hydraulique. Il intervenait notamment dans les projets de villes nouvelles (celle de Marne-la-Vallée, en particulier) sur les questions relatives à la gestion de l’eau. Plutôt que de canaliser l’eau pluviale ruisselant sur les sols imperméabilisés, il préconisait la création de bassins de retenue. Très vite, force a été de constater que ces bassins étaient des écosystèmes, propices au développement d’une biodiversité. Comment pouvions-nous assurer la pérennité de celle-ci ? Dans quelle mesure pouvait-elle supporter une eau qui avait préalablement ruisselé sur du bitume ? Confluences est né de la volonté de se doter des moyens de répondre à ces problématiques en mobilisant un plus large spectre de compétences.

- Ce faisant, il démontrait la possibilité d’envisager une biodiversité urbaine, non sans modifier du même coup la vision de la ville dans son rapport à la nature ?

Absolument. A travers l’écologie urbaine, on montre comment non seulement on peut préserver la biodiversité, mais la susciter dans la ville. Et par là-même, nous ouvrions de nouvelles perspectives aux aménageurs, en montrant comment l’aménagement peut dans sa conception intégrer la préservation de milieux pré-existant et, ensuite, comment la ville peut cohabiter avec ou même générer de la biodiversité.

- Sachant que vous intervenez aussi sur des territoires ruraux…

En effet. Nous travaillons sur tout type de milieux, aussi bien urbains que ruraux. Nous sommes même intervenus sur des vignobles.

- Qui vous sollicitent ? Quelles évolutions constatez-vous de ce point de vue ?

Nos commanditaires sont en grande majorité des collectivités et des aménageurs. Nous travaillons aussi régulièrement avec le Conservatoire du littoral pour valoriser des milieux à vocation naturaliste, en dehors des développements urbains. Mais nous sommes de plus en plus sollicités par des entreprises privées pour la réalisation d’études réglementaires et de conception.

Au départ, il s’agissait pour l’essentiel d’exploitants de carrières. Depuis, le spectre s’est élargi. Nous travaillons par exemple avec Pierre & Vacances qui se pose des questions sur la manière d’aménager ses complexes de loisir situés au coeur de milieux naturels et forestiers.

- Avez-vous le sentiment d’une prise de conscience de ces acteurs privés ? Se préoccupent-ils de ces enjeux de manière volontaire ou sous le coup de la réglementation ?

Les deux. La législation impose des études réglementaires dont des études d’impact et le cas échéant des mesures compensatoires. Ces études sont de plus en plus fouillées car les attentes sont de plus en plus fortes de la part de la population et des organismes instructeurs. Je crois cependant qu’il y a aussi de la part des aménageurs comme des entreprises une prise de conscience du fait que cela valorise leurs projets, que de contraintes, ils peuvent faire des opportunités. Par exemple, les aménageurs prennent davantage en compte les vertus intégratrices de l’eau dans l’espace urbain. Les étangs et autres bassins sont des lieux de vie que les habitants s’approprient à travers des usages qui concourent à valoriser leur milieu de vie. D’où l’accent mis sur l’aménagement d’étangs ou de points d’eau.

A la demande d’une collectivité – SAN du Val d’Europe – nous intervenons par ailleurs auprès d’écoles et de collèges pour sensibiliser les enfants à ce qui est mis en œuvre pour assurer la récupération des eaux de ruissellement, la gestion des inondations, etc. Nous leur donnons à voir la biodiversité que cela peut engendrer en leur apprenant à repérer les traces du vivant, la faune qui fréquente le secteur, etc. Cela amène à poser un autre regard sur son environnement, sa ville et le rôle de l’aménagement.

La suite de la rencontre avec Gwenaëlle Le Quéré porte sur son implication et celle de son bureau d’études sur la Zac de Polytechnique, notamment autour des mesures compensatoires relatives à une espèce protégée impactée par un projet d’aménagement, l’Etoile d’eau. Cliquer ici pour y accéder.

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