De l’intérêt d’un diagnostic de patrimoine. L’exemple du Cnef (3e partie)

Vue extérieure sur une des façades du Cnef
Crédits EPPS
Une des spécificités du métier d’aménagement urbain est de rendre disponibles des terrains pour permettre de nouvelles constructions, tout en tenant compte de nombreuses contraintes, dont une, essentielle : l’existant ! L’objectif étant de déterminer s’il sera ou non intégré dans le projet d’ensemble. C’est l’enjeu du diagnostic de patrimoine dont Violaine Desjonquères, illustre l’intérêt à travers le cas du Cnef, ce bâtiment dont l’architecture évocatrice des années 70 ne laisse pas indifférent…

Pour accéder au précédent volet de cette série, cliquez ici.

- Pourquoi cette étude de diagnostic patrimonial autour du Cnef ?

Ce bâtiment ne laisse pas indifférent et pour tout dire intrigue quand on le découvre pour la première fois. Nos réflexions sur le projet urbain ont amené notre équipe à s’interroger sur l’existence d’un tel ouvrage. On ne construit pas un tel bâtiment comme celui-ci par hasard. Nous avons donc voulu en savoir plus. De là cette mission de diagnostic destinée à disposer de données sur ses matériaux de construction, son histoire et la logique qui a sous-tendu sa conception. Comme on peut le voir, certaines parties sont dégradées ou ont mal vieilli. Il s’agissait donc aussi d’évaluer son état technique et le coût d’une éventuelle réhabilitation.

- En vous ménageant la possibilité de le conserver ou de le démolir ?

Ce n’était pas à nous d’en décider. Le Cnef se situe dans le quartier Joliot-Curie, un des secteurs du quartier du Moulon, où va s’installer la future école de l’Ecole Centrale de Paris (ECP). Le périmètre du concours mixte organisé autour de celle-ci laissait aux candidats le soin d’imaginer ce qu’on pouvait faire du Cnef, s’il fallait libérer les emprises ou au contraire tirer profit de sa présence, moyennant une requalification. Il nous semblait indispensable de disposer de pistes de réflexion sans mettre d’emblée toutes les contraintes sur la table.

- Votre étude avait donc précédé le concours mixte ?

Malheureusement non. Elle été lancée concomitamment à la remise du cahier des charges aux candidats sélectionnés à concourir Les calendriers de l’étude et du concours se sont chevauchés. Nous avons cependant réussi à faire visiter ce bâtiment aux candidats qui le souhaitaient et conduit l’étude de sorte à obtenir les résultats du diagnostic avant l’issue du concours.

- A qui l’étude a-t-elle été confiée ?

A un groupement emmené par Attitudes urbaines (un bureau d’études spécialisé en urbanisme et en aménagement) et comprenant le groupe Qualiconsult (pour l’audit technique du bâtiment et de ses matériaux) et Eco-bat (pour l’évaluation économique des travaux de réhabilitation).

Concrètement, Attitudes urbaines a consulté des archives, notamment celles de l’école d’architecture de la Villette. C’est ainsi qu’elle a retrouvé les documents de la maîtrise d’ouvrage, le cahier des charges ainsi que des revues d’époque présentant le mobilier d’intérieur. Elle a pu aussi retrouver trace de son architecte principal, Alain Lemétais.

- L’intuition de l’équipe était-elle bonne ?

Oui ! Ce bâtiment a une histoire passionnante, faite de personnes et de rencontres autour d’une vision innovante d’un lieu dédié à la formation. Le Cnef, qui s’appelait à l’origine le Point F, avait été construit pour un centre de formation, le Cesi, spécialisé dans la formation de cadres intermédiaires pour de grands groupes comme Renault ou Air France. Il était censé accueillir des personnes pendant deux ans à plein temps.

Les architectes qui ont participé à sa conception souhaitaient mettre l’architecture au service de l’humain, en travaillant avec des chercheurs en sciences sociales et humaines. L’agencement intérieur a été entièrement conçu pour favoriser la circulation et les rencontres entre les stagiaires. Sa conception a été le reflet d’une époque, le passage d’une société patriarcale pyramidale à une société en réseau, qui connecte les individus entre eux. Nous étions au début de l’informatique.

Le bâtiment en lui-même fait référence à des réalisations architecturales internationales (Le Corbusier, Alvar Aalto, Louis Khan, Hans Scharoun, Jean Prouvé,…), liées aux parcours de son architecte principal, Alain Lemétais. Il privilégiait l’agencement intérieur sur la forme extérieure qui ne faisait que découler des fonctions du bâtiment, hormis le soin apporté aux toitures peintes de différentes couleurs.

Original, il est aussi dans le processus même de sa conception. Les concepteurs n’avaient disposé que de trois années et ont conçu le lieu en marchant à partir du modèle pédagogique que le commanditaire voulait développer.

Son histoire est le reflet du contexte sociopolitique et économique français. Il a directement pâti des effets des chocs pétroliers au point d’être un temps laissé à l’abandon. Au début des années 80, il connut une nouvelle jeunesse à la faveur de sa reprise le Ministère de l’Intérieur qui a souhaité en faire un centre de formation innovant pour la Police nationale. C’est à cette occasion qu’il a été rebaptisé le Cnef.

- Mais pourra-t-il encore survivre à l’épreuve du temps ?

L’audit technique du bâtiment montre qu’il a été conçu avec des matériaux durables qui peuvent en garantir la pérennité. En revanche, il convient de le mettre aux nouvelles normes, notamment thermiques.

- Quel pourrait en être l’usage ?

C’est l’objet de la deuxième partie de l’étude menée à la suite du concours mixte. Il est encore trop tôt pour se prononcer. Depuis sa création, ce bâtiment a été sous perfusion de financements publics. En l’état, il est d’un entretien assez coûteux. La réglementation thermique et le coût de l’énergie appellent d’importants travaux. Sans compter la réglementation relative aux risques incendie. A l’époque de sa conception, ses architectes n’étaient pas soumis à autant de contraintes qu’aujourd’hui. La réglementation actuelle n’est plus sans conséquence sur la forme architecturale.

Cela étant dit, on sait que d’un strict point de vue technique, le Cnef tient la route. Quant à l’équipe lauréate du concours mixte (l’équipe Oma), elle a manifesté son attention de composer avec.

- Au regard de la pédagogie pour lequel il a été conçu, n’entretient-il pas des affinités avec le projet de l’ECP ?

Si, et c’est en cela que le Cnef devient intéressant. Comme vous le savez, l’ECP souhaite saisir l’opportunité de son installation sur le Plateau pour inventer un projet pédagogique qui tout en s’inscrivant dans son histoire soit innovant, adapté aux défis du XXIe siècle. Mais d’autres écoles pourraient être intéressées. On pourrait donc leur faire visiter ce lieu en guise de source d’inspiration.

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