De l’empathie en toutes circonstances. Entretien avec Peter Mercadier

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Durant trois ans, il a assuré l’interface entre la maîtrise d’ouvrage et les corps de métiers engagés dans la construction de deux bâtiments d’un programme scientifique de l’Université Paris-Sud et du CNRS, qui viennent d’être livrés. Il a bien voulu témoigner de sa fonction de « conducteur d’opération », au sein de l’EPA Paris-Saclay, avant de partir vivre une autre aventure professionnelle : la prochaine campagne de peinture de la Tour Eiffel. Mais, promis, ses liens avec l’écosystème ne sont pas prêts de se rompre.

- Pouvez-vous pour commencer par rappeler ce qui vous a décidé à intégrer un établissement public d’aménagement ?

Avant de rejoindre l’EPA Paris-Saclay, en 2016, j’avais déjà l’expérience d’un EPA, celui de Sénart (qui couvre un périmètre à cheval sur la Seine-et-Marne et l’Essonne). J’étais donc déjà familier avec ce genre d’institution. Mais, dans l’EPA de Sénart, je relevais de la direction de l’aménagement. Au sein de l’EPA Paris Saclay, j’ai rejoint la direction de l’immobilier et des infrastructures (sans équivalent à l’EPA Sénart) et ce, comme conducteur d’opération.

- Qu’est-ce qui vous a motivé à quitter le précédent EPA ?

J’y travaillais depuis quatre ans. En dehors du fait que le contexte social y était compliqué, j’avais le sentiment d’avoir fait le tour de mon poste. Et puis, celui que proposait la direction immobilière et des infrastructures de l’EPA Paris-Saclay me permettait de continuer à découvrir d’autres facettes de l’univers du BTP. C’est d’ailleurs cette curiosité qui m’avait conduit à faire l’ESTP, une école plus généraliste qu’elle en a l’air, au point de ménager la possibilité de cursus dans bien d’autres domaines – si d’anciens camarades de promo sont en train de construire des ponts ou des voies ferroviaires à l’étranger, d’autres travaillent dans des banques, dans l’industrie du cinéma ou encore dans la restauration. Ce côté généraliste me convenait : d’un naturel curieux, je n’aspire pas spécialement à devenir un expert dans un domaine donné. J’ai besoin de sortir de ma zone de confort, de me confronter à d’autres univers professionnels, d’apprendre à travailler avec des gens ayant d’autres compétences mais aussi d’autres problématiques que les miennes.

- Aviez-vous déjà des expériences dans le BTP ?

Oui. Avant de rejoindre l’EPA Sénart, j’avais travaillé dans deux entreprises privées de ce secteur, mais très différentes l’une de l’autre : une filiale du groupe Vinci, puis une PME de 50 personnes. Des expériences qui m’ont permis de mettre les mains dans le « cambouis » – je dirigeais des équipes de chantiers. Au sein de l’EPA Sénart, je n’avais pas tout à fait quitter l’ambiance des chantiers, mais il s’agissait de travaux publics – d’aménager de la voirie, des trottoirs, des réseaux d’éclairage… A l’EPA Paris-Saclay, il s’agissait de conduire des travaux de construction de bâtiments, ce qui est encore autre chose : ce type de travaux mobilise pas moins de quinze corps d’état (des plombiers, des couvreurs, des électriciens…), qui ont chacun leur propres problématiques, et qu’il faut faire travailler ensemble.

- Quels chantiers avez-vous conduits pour le compte de l’EPA Paris-Saclay ?

Il s’agit pour l’essentiel de deux bâtiments neufs, destinés à l’opération scientifique CPMR (Centre de Physique Matière et Rayonnement de l’Université Paris-Sud et du CNRS), sur le Plateau du Moulon. L’un dédié à la recherche et à l’accueil de chercheurs étrangers – le bâtiment Pascal – l‘autre à l’enseignement de la physique – le bâtiment Hbar, nommé ainsi en référence à la constante de Planck, laquelle n’a presque plus de mystère pour moi : c’est elle qui régit le passage de l’infiniment petit à l’infiniment grand…

- Où on voit que le conducteur d’opération s’est laissé imprégner par le milieu auquel était destiné les bâtiments…

J’avoue avoir mis un petit bout de temps avant de saisir la finalité des bâtiments et des recherches qui s’y dérouleraient. Mais à force de côtoyer les futurs utilisateurs – chercheurs et enseignants-chercheurs – on finit par en comprendre les enjeux, fût-ce en restant à la surface des choses.

- Quelle leçon tirez-vous de l’expérience de cette double conduite d’opération dans le cadre d’une assistance à maîtrise d’ouvrage ?

J’en tirerai d’eux. L’un concerne les corps d’état, l’autre, les destinataires. S’agissant des premiers, les corps d’état, chacun à ses problématiques. Le défi est, donc, comme je le disais, de parvenir à les faire travailler ensemble. L’erreur serait de le faire sur le mode de l’injonction au prétexte que vous assistez le maître d’ouvrage.

- Est-ce à dire qu’il vous faut négocier ?

Négocier ? Je ne dirais pas cela. Ce qui importe, c’est d’avoir une vue d’ensemble, de savoir où chacun en est dans le processus, son rôle, et de faire en sorte qu’il puisse avancer à la fois dans son intérêt et celui des autres. Quand des erreurs ont été commises, vous n’avez plus envies qu’elles se reproduisent. Vous faites donc le nécessaire de façon à ce que chacun puisse faire ce qu’il a à faire, en toute sérénité. Au risque de surprendre, je parlerai d’empathie…

- D’empathie ?

Oui, d’empathie, au sens de cette capacité à se mettre à la place d’autrui, de ses interlocuteurs. C’est important. Car, une fois que vous avez compris leur manière de travailler, leurs problématiques, sans oublier non plus leurs intérêts, tout en prenant le temps de faire connaître vos propres contraintes, il devient plus facile de créer les conditions à même de mettre chacun en mouvement et dans la même direction, c’est-à-dire, des objectifs partagés. Encore une fois, l’erreur serait de se borner à donner des directives, au prétexte que vous être l’assistant à maîtrise d’ouvrage. Si, donc, mon travail consiste en quelque chose, c’est à 90% à être dans l’empathie !
Certes, j’ai bien conscience que ce n’est pas la première notion qui vient à l’esprit pour caractériser l’ambiance d’un chantier, mais, personnellement, j’y crois beaucoup, en constatant qu’elle peut se manifester dans des lieux encore plus improbables ! Voyez ce magnifique témoignage de Thomas Pesquet, qu’il livre dans une interview* : il y fait part de la manière dont des êtres humains peuvent en faire preuve même loin de la terre, dans l’espace aussi confiné d’une station spatiale et au milieu de spationautes d’autres nationalités que la sienne : l’un d’eux lorgne-t-il un reste de ration ? Sans se coordonner, les autres le lui cèderont. Certes, ils en auraient bien voulu, mais si cela peut lui faire plaisir à quelqu’un d’autre…

- Vous n’imaginez pas à quel point, vos propos me ravissent. De mon côté, j’ai pu constater combien elle est présente dans une longue tradition philosophique, qui y voit le ferment d’une vie en société harmonieuse. Cela étant dit, qu’en est-il de votre autre enseignement, relatif cette fois aux destinataires des bâtiments que vous construisez ?

C’est l’autre aspect gratifiant de mon travail au sein d’un établissement public d’aménagement. Là où une entreprise privée pourrait être tentée d’exécuter ce qui a été prévu dans l’appel d’offre, sans se soucier plus que cela des usagers finals, qu’elle ne connaît pas toujours d’ailleurs, un EPA sera, lui, soucieux de répondre à leurs besoins, en prenant le temps de les accompagner dans la conception de leur projet immobilier. En l’occurrence, il s’agit pour ce qui me concerne de chercheurs et d’enseignants-chercheurs de l’Université Paris-Saclay avec lesquels j’ai passé beaucoup de temps à discuter pour bien cerner leurs besoins et y répondre au mieux. Certes, pas plus que moi je ne connaissais leur domaine scientifique, eux ne connaissaient mon métier et tout ce qui se cache derrière la construction d’un bâtiment (les contraintes techniques, les équipes qu’il va falloir constituer,…). Mais, après tout, ce n’est pas leur problème et cela d’ailleurs ne doit pas l’être.
Pouvoir ainsi côtoyer des personnes si différentes de mon milieu professionnel, je le vis comme une chance. De même le fait de pouvoir leur être utile, sans chercher à leur imposer ma vision ou quoi que ce soit d’autre. Comme j’ai eu l’occasion de le dire aux directeurs des laboratoires, mon rôle aura juste été de participer à la construction d’un livre, dont ils leur revient maintenant d’écrire le contenu.

- Où en êtes-vous dans l’avancement de ce double projet de construction ?

Les deux bâtiments viennent d’être livrés !

- Que ressentez-vous à voir que ces mois d’efforts, de travaux finissent pas aboutir sous la forme de bâtiments sortis de terre ?

Autant le reconnaître : comparés aux ouvriers et aux artisans qui sont intervenus au quotidien sur le chantier, moi, je n’ai rien fait de mes mains. C’est eux qui construisent et font sortir les bâtiments de terre. N’empêche, ce sont des projets auxquels j’ai eu plaisir à prendre part, d’une façon ou d’une autre. Il y a toujours quelque chose de très satisfaisant à voir des projets avancer. Je devrais dire : avancer, enfin ! Car pendant les mois de chantier, vous pouvez passer par des moments de doute et de découragement. Les choses ne paraissent pas avancer au rythme que vous voulez. Quelques semaines avant la date de livraison, le bâtiment peut même paraître encore loin de ressembler à l’objectif final. Mais une fois que c’est fait, quelle satisfaction !
C’est précisément ce qui m’a motivé à faire des études dans le BTP. Des anciens de mon école me l’avaient dit : « Tu verras, il y a quelque chose de vraiment chouette : tu auras l’impression de faire quelque chose de concret et d’utile. » Ce qui est essentiel pour moi car je ne dissocie pas ce que je fais de la recherche du bien public, une autre notion importante pour moi.

- N’est-ce pas cependant au prix de beaucoup de paperasserie ?

Probablement, mais en tant que conducteur d’opération, je n’ai pas à en pâtir autant que cela. En cas de difficultés – de retard de telle ou telle entreprise – je pourrais adresser des courriers formels pour rappeler les échéances, ses responsabilités. Mais comme dans tous les métiers, il y a un facteur humain important à prendre en considération. Une fois les documents contractuels établis, les choses peuvent se réguler par toutes ces interactions que nous avons au quotidien. Encore une fois, moi, je ne produis rien de mes deux mains. C’est les autres qui construisent. Dès lors, je me refuse à rester sur le seul mode de injonction, charge ensuite aux autres de s’exécuter.

- Et en interne, comme se déroule votre travail ?

De la chance, j’en ai eu aussi à pouvoir travailler dans cette direction de l’immobilier et des infrastructures de l’EPA Paris-Saclay, de rencontrer autant de gens qualifiés et disponibles en un même endroit. Ils ont d’autant plus de mérite qu’ils traitent de dizaines de dossiers différents pour des clients tout aussi différents, dans des contextes qui le sont également. Chacun a beau être détaché sur ses propres chantiers, on a toujours su entretenir un vrai esprit d’équipe. Personnellement, les fois où j’ai pu rencontrer des difficultés, j’ai pu m’en confier à mes collègues en bénéficiant de leur part d’une vraie oreille professionnelle.

- Je vous pose donc d’autant plus la question : pourquoi quitter l’EPA Paris-Saclay ?

Les choses avaient été claires dès le départ : j’avais été recruté pour suivre les chantiers de deux bâtiments, sans perspective encore assurée de pouvoir en suivre d’autres une fois ceux-ci livrés. Depuis, une opportunité s’est présentée de vivre une autre aventure professionnelle : participer, toujours comme conducteur d’opération, à la 20e campagne de peinture de la Tour Eiffel (pour mémoire, elle est repeinte à peu près tous les sept ans, moyennant 60 tonnes de peintures). Un gros chantier, qui a débuté cet été et qui s’achèvera dans trois ans, avant l’ouverture des JO.

- Un chantier qui vous occupera au point de tourner la page de Paris-Saclay ?

Non ! Je compte bien y revenir, ne serait-ce que pour l’inauguration des bâtiments du CPMR et le plaisir d’y revoir mes collègues.

- Lesquels ne vous tiennent pas rigueur de votre décision, à en juger par le cadeau qu’ils vous ont fait…

(Eclat de rire). En plus d’une belle carafe de vin, ils m’ont offert un Mako moulage de la tour Eiffel. C’est génial : je vais pouvoir Mako mouler l’objet de mon futur chantier, en la peignant aux couleurs de mon choix. Une tâche que je prendrai au sérieux en y associant ma toute jeune fille.

* Pour accéder à cette vidéo, cliquer ici.

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