De la recherche à l’entrepreneuriat. Rencontre avec Jean-Michel Le Roux

Chercheur “intrapreneur” multicarte, Jean-Michel Le Roux est notamment en charge de la valorisation, de l’innovation et de l’entrepreneuriat à Supélec. Récit d’un parcours qui a su se jouer des frontières géographiques, institutionnelles et disciplinaires…

Là ou un interlocuteur donne spontanément sa carte de visite, Jean-Michel hésite entre quatre… C’est qu’il exerce plusieurs fonctions, toutes liées les unes aux autres, mais relevant d’institutions différentes. Dans l’ordre chronologique, il y a d’abord celle de l’école Supélec qu’il a rejointe en 2006, comme « adjoint au directeur de la recherche et des relations industrielles ».

Jean-Michel Le Roux

Il y a ensuite IncubAlliance, dont il devait prendre les rênes en 2011 après y avoir faire admettre Supélec comme membre à part entière ; enfin, le Pôle Entrepreneuriat Etudiant Paris Saclay (Peeps) qu’il dirige depuis sa création en octobre 2010. Quelques mois plus tôt, il aurait pu présenter une autre carte de visite aux couleurs, cette fois, de l’Institut Carnot C3S (pour Centrale, Supélec Sciences et Systèmes) dont il a assumé la direction exécutive jusqu’au début de l’année 2011. Aujourd’hui, ce serait la carte de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) en tant que responsable du programme des instituts Carnot.

Un universitaire chez les ingénieurs

Autre particularité de ce chercheur intrapreneur multicarte : il n’est pas un ancien de l’école Supélec (actuellement, son principal employeur) ni d’une autre grande école d’ingénieurs. Ses études en physique, il les a poursuivies à l’Université Pierre et Marie Curie depuis le Deug jusqu’à la thèse (soutenue en 1994).

Mais ce cursus universitaire l’avait déjà familiarisé avec le monde des écoles d’ingénieurs : son DEA était conjoint avec l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris (ESPCI, aujourd’hui ESPCI ParisTech). Quant à la thèse, en sciences et techniques de l’information et de la communication (Stic), si elle était dirigée officiellement par un professeur de l’Université, elle le sera dans les faits par un enseignant de l’Ecole nationale supérieure des télécom (ENST) de Bretagne. Consacrée au traitement de la parole (« Nous en étions aux balbutiements du GSM), cette thèse était de surcroît Cifre (Conventions Industrielles de Formation par la Recherche). « Je voulais la mener dans le monde de l’entreprise.» En l’occurrence Matra communication.

Une thèse offrait à ses yeux d’autres intérêts : elle permettait de satisfaire un goût pour la recherche tout en laissant une porte ouverte sur l’enseignement supérieur. N’était-elle pas aussi le seul diplôme qui, à l’époque du moins, pouvait prétendre à une équivalence internationale ? Ce qui ne sera pas anodin, comme la suite de son cursus le montrera…

Les expériences nord-américaines

En 1994, Jean-Michel Le Roux part en effet 6 mois à l’Université de Sherbrooke au Québec, à l’invitation de son directeur de thèse qui y passait une année sabbatique. « Un bol d’air, car cela ne se passait pas bien en France où décidément les entreprises peinaient à comprendre l’intérêt d’un travail de thèse.» A l’université de Sherbrooke, il rejoint un département, dirigé par un Français, et tourné vers son domaine de prédilection : le codage de la parole.

Vous avez dit intrapreneur ?

Vous avez bien lu : c'est en tant qu'intrapreneur que Jean-Michel Le Roux se définit. Un néologisme apparu dans les années 80 et qui s'est imposé dans le management pour désigner une autre forme de collaboration entre un salarié et un employeur destiné à promouvoir l'esprit entrepreneurial en interne, en cultivant le décalage par rapport à la culture de base de l'organisation. Concrètement, l’entreprise aide le salarié à réaliser un projet en lui apportant les ressources nécessaires. Si le projet réussit, elle en partagera avec lui les bénéfices.

A son retour, Jean-Michel participe, parallèlement à sa thèse, à deux programmes européens qui confortent son goût d’international. « Seulement, l’anglais n’était pas mon fort.» Il cherche donc à le parfaire en décrochant un emploi à Londres, via l’Imperial Collège. Finalement, le hasard fera le nécessaire : « Début 95, un ami qui travaillait à IBM avait adressé mon CV à Boca Raton, en Floride, là-même où on avait été conçu le Personal Computer ! »

Les Américains sont intéressés par son profil en considérant qu’il est celui d’un chercheur. Jean-Michel se voit ainsi affecté au centre de recherche principal du géant informatique : le mythique Thomas Jefferson Watson Research Center (du nom du fondateur d’IBM), installé à Yorktown Heights, au nord de la ville de New York. Jean-Michel pense y rester un an et demi, le temps d’un postdoc sur le traitement de parole. En fait, il y restera jusqu’à la fin de l’année 2001.

Entre-temps, il était question de l’envoyer en Europe pour créer une équipe de recherche en Europe sur le traitement de la parole. Finalement, après un second postdoc, il sera embauché aux Etats-Unis, comme research staff member (RSM). De ces années aux Etats-Unis, il garde à l’évidence un bon souvenir. Dans son bureau, une couverture du prestigieux Business Week, en date du 23 février 98, est accrochée au mur : elle fait état des avancées technologiques portées par son département de recherche.

Retour en Europe

Des raisons personnelles, liées à l’état de santé de son père, l’incitent à revenir en France où il pense trouver une opportunité. Seulement, son CV apparaît atypique, « trop ceci ou trop cela». Jean-Michel ne cache pas une certaine amertume. « En France, on n’aime manifestement pas les gens qui n’empruntent pas les sentiers battus… » Finalement, il est recruté par une spin-off helvétique. Ce qui correspond à un triple changement de domaine, de contexte et d’organisation : « Je venais d’une multinationale (IBM), d’une grande métropole (Manhattan) et des sciences et techniques de l’information et de la communication. Me voilà désormais dans une société d’une quarantaine de personnes, installée dans une commune d’à peine 3 000 habitants et spécialisée dans les biotechnologies (elle développait des instruments permettant le séquençage rapide de l’ADN).»

Cependant, des points communs existent aussi, à commencer par le cosmopolitisme : comme à IBM, la spin-off avait recruté des personnes de différentes nationalités. Et puis ses compétences en traitement de données étaient tout sauf inutiles. Au départ, il est d’ailleurs en charge du département de bio-informatique de la spin-off. « Le séquençage de l’ADN exige de maîtriser une foultitude de données, ce qui est aussi le cas du traitement de la parole. » Très vite, Jean-Michel est impliqué dans le management de la jeune société. A la faveur d’une réorganisation, il devient sous directeur, chapeautant, en plus de l’informatique, l’instrumentation. « Je revenais à mes premières amours puisque cela touchait à l’optique, à l’électronique et à la mécanique.»

Malheureusement, l’expérience sera courte, l’entreprise déposant son bilan fin 2003. « Pour des raisons financières, précise Jean-Michel. Adossée à la maison mère, elle avait mis ses œufs dans le même panier.»

Il profite de cette nouvelle disponibilité pour doubler sa formation en STIC, par une formation orientée plus business, en suivant une partie du programme de l’executive MBA de l’International management developpement (IMD), la très renommée business school de Lausanne. « L’équivalent de notre Insead. »

Malgré ses nouvelles cordes à son arc, les opportunités professionnelles se font rares. C’est le début d’«une traversée du désert», selon la propre formule de Jean-Michel Le Roux. Elle durera trois ans. Tant et si bien qu’il songea retourner aux Etats-Unis sinon créer une entreprise ou en acheter une. Il va jusqu’à suivre une formation, en plus de l’IMD, en reprise d’affaires.

La carte Supélec

Finalement, il rejoint Supélec. Nous sommes donc en septembre 2006. Sa mission : la valorisation de la recherche, de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Son poste est créé spécialement à cette fin, en lien avec la Direction de la recherche et des relations industrielles. «Je suis ainsi en contact direct avec les partenaires de l’école.»

D’emblée, il s’emploie à approfondir les relations avec Digiteo, un RTRA dont Supélec est membre fondateur.  Bien qu’il ne soit pas en contact direct avec les étudiants, l’idée de les sensibiliser à l’entrepreneuriat s’impose très vite.

A suivre.

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