De la nécessité des augures. Entretien avec Djamel Klouche

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Suite de nos échos à la Biennale d’Architecture et de Paysage (BAP!) d’Ile-de-France à travers le témoignage du commissaire des installations « Augures », exposées dans la Petite Ecurie du Château de Versailles, qui abrite l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles (ENSA-V) dont il est un des enseignants.

- Vous avez choisi le mot « Augures » pour désigner l’ensemble des installations proposées dans le cadre de la BAP! Comment s’est-il imposé à vous ?

Le choix de ce mot doit sans doute à mon amour pour l’Italie, où il fait partie du langage courant, tout étant bon à souhaiter de bonnes choses à son interlocuteur : les Italiens disent « auguri » en toutes circonstances !
A l’origine, dans la religion romaine, l’augure désignait le prête, qui avait pour fonction d’entrer en relation avec Jupiter pour s’assurer que le moment était opportun pour livrer une bataille, construire un temple, créer une nouvelle implantation coloniale,… Or, le monde qui est le nôtre est confronté à plusieurs crises, à plusieurs questionnements, qui rendent plus qu’incertain notre vision de l’avenir. Aussi, j’ai jugé utile de poser l’hypothèse que les architectes pourraient assumer de jouer le rôle d’augures. D’autant que plusieurs défis les concernent directement. J’en soulignerai au moins trois.
Le premier, c’est bien sûr le changement climatique, qui ne manquera pas de transformer notre façon de faire projet urbain ou de penser la ville, d’imaginer de nouveaux process. Il n’y a pas un jour sans que de nouvelles hypothèses, de nouvelles pistes apparaissent, qui questionnent le métier de l’architecte, obligent à repenser sa fonction exacte.
Le deuxième défi, c’est celui des nouvelles technologies. Déjà, elles induisent de nouvelles formes d’économie urbaine non sans bousculer les modèles anciens. On parle aujourd’hui beaucoup de smart city, qui ouvre des perspectives intéressantes, mais qui font aussi controverses. Pour ma part, je préfère parler de smart urbanism en considérant que si les villes existantes ont une capacité d’adaptation naturelle, l’urbanisme doit être davantage intelligent, autrement dit intégrer les ressources du numérique.

- Augures, donc, étant entendu qu’on est toujours le « Jupiter » d’un autre… Si les architectes peuvent prétendre être de bons augures, ils ne peuvent prétendre concevoir seuls la ville ou l’architecture, mais doivent aujourd’hui plus que jamais s’entourer d’autres augures, en l’occurrence toutes les autres parties concernées par les enjeux que vous évoquez…

Oui, et c’est justement le 3e défi auquel j’allais venir, à savoir cette volonté de plus en plus affirmée des populations, des citoyens, d’être associés aux transformations urbaines, à commencer par celles qui affectent les territoires où ils vivent et/ou travaillent. Soit une forme d’horizontalité de la société, qui nous oblige, nous autres architectes mais aussi urbanistes, à imaginer d’autres processus de fabrication des projets urbains – on y revient – à même d’impliquer un plus large spectre d’acteurs : les habitants et les élus, mais aussi les techniciens de la ville, les acteurs socio-économiques sans oublier les usagers (ceux qui fréquentent le territoire sans y résider). Ce qui revient à re-questionner la fabrique urbaine mais aussi architecturale. Si donc la BAP! a un intérêt, c’est d’offrir l’occasion de mettre ces questionnements en débat, tout en donnant à voir le travail de collectifs qui cherchent justement à penser la ville et l’architecture au prisme des enjeux et défis de notre monde contemporain.
La plupart des quelque vingt-trois contributions exposées dans la Nef de l’école d’architecture, en particulier, sont le fait de jeunes équipes d’architectes européens, qui ont d’eux-mêmes jugés utiles de s’associer à des compétences connexes : celles de paysagistes, de photographes, de philosophes et/ou de chercheurs en sciences humaines ou sociales (géographes, sociologues,…). Un parti qu’ils ont pris d’eux-mêmes alors que notre appel à projets initial s’adressait d’abord à eux en tant qu’architectes.
Cela étant dit, ces derniers ont de longue date pris conscience qu’ils ne pouvaient prétendre répondre seuls aux défis de notre temps. La plupart participent déjà à une nébuleuse de compétences. Leurs contributions n’ont pas prétention à être des réponses encore moins des solutions clés en main, mais bien le fruit d’une réflexion appelée à se poursuivre. De là cet autre parti pris de concevoir Augures à la manière d’un laboratoire qui, comme je l’espère, perdurera au-delà du temps de la Biennale. Car, face aux défis que j’évoquais, nous ne pouvons nous contenter d’un temps de débat éphémère. Il nous faut créer un lieu d’échanges permanent de façon à disposer du temps de définir les bonnes stratégies à adopter.

- Dans quelle mesure cela ne questionne-t-il pas le principe même d’une biennale ? Une question qui est une invite à préciser la suite que vous envisagez pour Augures…

Loin de moi de relativiser l’intérêt d’une biennale. Qu’un tel événement ait été programmé ici, à Versailles, a été une chance pour une école comme la nôtre. Elle a été l’occasion de concevoir des installations et de procéder à des réaménagements durables. Je pense à ceux apportés à la Nef, qui permettront d’y accueillir d’autres expositions. Il en ira de même pour les trois pavillons que j’ai commandés à trois architectes étrangers.

- Pouvez-vous les présenter en quelques mots ?

Le premier, intitulé « La Classe d’été », est dû au Japonais Go Hasegawa. Comme son nom le suggère, il s’agit d’un lieu extérieur permettant à un enseignant de faire cours à trente-quarante étudiants ou d’échanger librement autour de l’architecture, avec la possibilité d’y projeter des images. On peut bien sûr y imaginer des conférences. Il est clair que ce pavillon pourrait demeurer au-delà du temps de la Biennale, tant il peut être utile et faire sens pour une école, qui veut être au cœur des débats contemporains de l’architecture.
Le deuxième pavillon, « Le Café d’été », a été réalisé par Piovenefabi, une agence d’architecture milanaise. Sa principale vertu est de rapprocher les lieux dédiés à l’enseignement et à la vie étudiante (situés au rez-de-chaussée et au premier étage) de la polarité administrative. Pour l’heure, ce pavillon abrite un bar et une petite librairie. Il devrait être le lieu où tout un chacun (enseignant, étudiant…) pourrait se retrouver pour échanger de manière informelle.
Enfin, le 3e pavillon est une proposition de deux architectes de l’agence new-yorkaise MOS, Hilary Sample et Michael Meredith. Il s’agit d’une « Petite école d’architecture » pour enfants où sont exposées des approches innovantes mêlant design et méthodologies de recherche et d’expérimentation. Là encore, nous ne demanderions qu’à poursuivre ce travail, en y accueillant le mercredi des ateliers, à l’intention des enfants de toute l’agglomération et pas seulement de la ville de Versailles.
Bref, notre ambition est que l’ENSA-V profite durablement des installations. Si nous voulons rompre avec quelque chose, ce n’est pas tant avec le principe de la biennale, qu’avec celui de ces installations « jetables », conçues pour le temps de l’exposition et qu’on démonte ensuite, pour qu’elles finissent dans des décharges… Dès le départ, les nôtres ont été conçues de telle sorte qu’elles servent durablement à l’école.
Au-delà de la question du recyclage, la volonté a été aussi de concevoir Augures comme un think tank tout aussi permanent, qui pourrait capitaliser sur les contributions ultérieures d’autres parties prenantes. Bien plus qu’un think tank : un do tank, où de jeunes architectes pourraient poursuivre, avec d’autres compétences, des projets, mener des expérimentations, tester des idées et contribuer ainsi à nourrir ce débat permanent dont nous avons tant besoin. Face aux défis que j’évoquais, nous ne saurions en effet nous contenter de le poursuivre de manière ponctuelle.
Dire cela, ne revient pas, encore une fois, à remettre en cause le principe même de la biennale, qui, en architecture comme dans d’autres domaines, a son utilité, ne serait-ce qu’en offrant l’opportunité à des personnes de se retrouver à intervalle régulier. Une biennale peut de surcroît inspirer des dispositifs de recherche et d’expérimentation, en forme de plateforme, qui peuvent ensuite prendre leur temps en se poursuivant au-delà. Le parcours « Augures » que nous proposons l’illustre à sa façon, lui qui n’aurait pu voir le jour sans la BAP!

- Mais n’est-ce pas le lieu – les Petites Ecuries – où se déroule ce parcours, qui veut aussi cela ? Sa fréquentation quotidienne n’a-t-il pas fini par imprégner l’architecte que vous êtes au point de vous convaincre d’une nécessaire inscription dans la durée ?

Votre question est l’occasion pour moi de redire le plaisir qu’il y a pour l’architecte que je suis à voir un événement comme la BAP ! se dérouler dans une ville aussi chargée d’histoire, et Augures en particulier, dans un bâtiment dessiné par Mansart. Sans compter la chance que nous avons eu de pouvoir bénéficier à cette occasion d’une ouverture exceptionnelle de la galerie des moulages…

- Un lieu magnifique !

Absolument dingue ! Il s’agit d’un véritable musée, au cœur d’une école, mais auquel nous n’avions pas accès jusqu’à présent, hormis en de rares occasions. Son ouverture, durant le temps de la BAP! a été obtenue grâce au concours de la conservatrice du patrimoine au musée du Louvre, Elisabeth Le Breton, dont c’est en quelque sorte le jardin secret – elle y travaille à l’étude et restauration de certaines pièces. On peut déjà se réjouir que la BAP! ait permis au grand public de la découvrir, mais naturellement je serais heureux si on pouvait trouver d’autres opportunités d’en présenter le trésor.

- Preuve s’il en était besoin que des lieux chargés d’une riche histoire n’empêchent pas de se projeter dans l’avenir ni d’innover…

A cet égard, c’est à l’ensemble du bâtiment de Mansart, auquel il faut rendre hommage. Des possibilités qu’il a offertes pour les besoins d’Augures, je retiens une nouvelle démonstration du fait qu’on ne gagne pas nécessairement à faire du passé table rase, au prétexte que nous serions confrontés au changement climatique et à une révolution technologique. User d’un terme aussi ancien qu’augure était déjà en soi une manière d’inviter à assumer le passé, à se nourrir de lui pour mieux se projeter. Malheureusement, l’imagerie plus ou moins futuriste de la ville qu’on nous promet pour demain suggère quelque chose d’hors-sol : elle est certes toute verte, mais comme déconnectée de l’existant, de l’héritage patrimonial du passé. Or, contrairement à ce que veut nous dire cette imagerie, la ville de demain ressemblera à la ville que nous vivons déjà. Tout au plus sera-t-elle « augmentée » et transformée, mais certainement pas une ville ex-nihilo, en Europe, du moins, où nous avons la chance d’avoir hérité d’une longue histoire architecturale et urbanistique. Si, donc, l’architecte a encore une utilité, c’est dans ce travail d’articulation entre le passé, le présent et le futur. Ce que la BAP! rappelle opportunément en mettant autant en valeur des éléments du patrimoine que des projets innovants.

- Vous avez parlé d’Augures comme d’un « laboratoire ». Je ne peux m’empêcher d’y voir la manifestation d’une autre imprégnation : celle de l’écosystème de Paris-Saclay dans lequel s’inscrit l’ENSA-V…

Que je sois imprégné par l’écosystème de Paris-Saclay, je suis prêt à le reconnaître. Après tout, j’ai eu la chance d’y travailler – l’AUC, notre agence, a été retenue pour la construction de logements sociaux et étudiants. Nous avons par ailleurs concouru pour actualiser les orientations paysagères et urbaines de la ZAC du Moulon – nous avions proposé d’en faire le démonstrateur d’une ville à même de répondre aux défis climatiques, que ce soit au plan programmatique, architectural et environnemental, en gardant à l’esprit que nous sommes dans un territoire à forte valeur patrimoniale (faut-il rappeler qu’un réseau de rigoles et d’étangs y a été conçu au XVIIIe siècle pour alimenter en eau les fontaines du parc de Versailles ?) Nous avions fini 2e du concours. D’une certaine façon, le laboratoire Augures est une opportunité de reprendre notre réflexion.
Par ailleurs, du temps où je présidais le conseil d’administration de l’ENSA-V, j’ai participé à plusieurs réunions de travail sur le projet de l’Université de Paris-Saclay. A défaut de relever de cette université, nous nous considérons comme faisant partie intégrante du territoire. Nos élèves y réalisent régulièrement des projets d’études.
Pour en revenir à la BAP !, je soulignerai la complémentarité entre le Plateau et la ville de Versailles, celle-ci incarnant la puissance du patrimoine hérité du passé, tandis que le premier préfigure ce que pourrait être un cluster technologique, répondant aux défis de notre temps tout en s’inscrivant lui-même dans un contexte à haute valeur patrimoniale.

- Un mot sur cette autre originalité de la BAP! ayant consisté à associer architecture et paysage ?

Au-delà de la volonté de valoriser les deux écoles nationales supérieures que compte Versailles, dans l’un et l’autre ce ces domaines, la BAP! illustre cette nécessité pour l’architecture de dialoguer avec d’autres compétences, dont celles des paysagistes. Etant entendu qu’en l’espèce, les architectes n’ont pas attendu cette biennale pour travailler avec ces derniers ou éprouver le besoin de combiner les deux champs de compétences dans leur pratique professionnelle.

A lire aussi…

- le compte rendu de nos déambulations versaillaises, les premiers jours de la BAP! (pour y accéder, cliquer ici) et d’une table ronde sur la ville jardin (cliquer ici) ;

- les entretiens avec Antoine Jacobsohn, le responsable du Potager du Roi (cliquer ici) et Vincent Piveteau, directeur de l’Ecole Nationale Supérieure de Paysage (ENSP) de Versailles (cliquer ici).

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