De Berlin à Paris-Saclay, en passant par Londres, Princeton, Stuttgart, etc. Rencontre avec Jakob Hoydis

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Il est le cofondateur, avec François Mériaux, de Spraed, une start-up désormais bien connue du Plateau de Saclay. Retour sur les circonstances de leur rencontre mais aussi de son installation en France, il y a quelques années, alors qu’il ne parlait pas français.

Il y a encore cinq ans, il ne parlait pas français, mais allemand, sa langue maternelle (il est né à Berlin et a vécu à Cologne avant de faire ses études à Aix-la-Chapelle) et anglais (il a fait une année d’étude à l’Imperial College de Londres, à l’occasion de sa 4e année d’études d’ingénieur). Comment s’est-il donc retrouver à faire une thèse en France, avant de participer, toujours dans notre pays, à une aventure entrepreneuriale à travers la création d’une start-up ? En l’occurrence : Spraed, confondée avec François Mériaux, que nous avons déjà eu l’occasion d’interviewer (pour accéder à l’entretien, cliquer ici). La réponse : « en 2005, j’ai rencontré ma future femme sur les bancs de l’Imperial Collège, une Française, qui, une fois son année d’études terminée, a regagné la France (après avoir travaillé pendant un an à Oxford dans un cabinet conseil). Je l’y ai rejointe. » Malgré, donc, la barrière de la langue. « Les trois premières années, nous échangions en anglais. » On salue d’autant plus la performance que c’est dans un français impeccable qu’il répond aujourd’hui à nos questions. Seul un léger accent trahit encore des origines germaniques.

Une thèse à Supélec

Dès son installation en France (à Arcueil-Cachan), il entreprend une thèse de doctorat. « Un projet que j’avais en tête depuis longtemps. Naturellement, la rencontre avec ma compagne m’a incité à la faire en France. » Il tente sa chance en soumettant sa candidature à Supélec. Pourquoi ce choix ? « Parce que l’école comptait une chaire Alcatel-Lucent, une société à la pointe dans le web. » L’objet de cette thèse ? Elle portait sur la 5G et les limites théoriques pour atteindre le débit maximal. » Il découvre à cette occasion le haut niveau des enseignements en mathématique dispensés dans les écoles d’ingénieurs françaises. Il s’accroche et soutient sa thèse avec succès : elle sera couronnée de deux prix, l’un de la Fondation Supélec, l’autre de la fédération des électrotechniciens allemands (VDE ITG).
Au mois de mai 2012, il est recruté en CDI aux Bell Labs d’Alcatel-Lucent, à… Stuttgart. Et pourquoi pas ceux de la Cité de l’Innovation, situé à Villarceaux ? En toute franchise, il invoque, en plus de domaines de recherche plus en correspondance avec sa propre spécialité, des salaires « plus élevés que ceux pratiqués en France, en tout cas pour les docteurs ». Il a cependant obtenu la possibilité de pratiquer le télétravail. « Je n’allais que deux à trois fois par mois à Stuttgart. »

La rencontre avec le futur cofondateur

Ironie de l’histoire : il arrive au Bell Labs le même jour où François Mériaux y effectuait son stage dans le cadre de la thèse qu’il menait au Laboratoire des signaux et des systèmes (L2S), une Unité Mixte de Recherche CNRS/Supélec/Paris-Sud. « Nous aurions pu nous rencontrer plus tôt, nos bureaux respectifs, à Supélec, se situant aux deux extrémités d’un même bâtiment. » C’est donc finalement en Allemagne qu’ils feront plus ample connaissance. « Au début, nous échangions au sein des Bell Labs, puis, petit à petit, nous nous retrouvions à l’extérieur autour de bonnes bières allemandes. » C’est à cette occasion que l’idée de Spraed a pris forme. « A l’époque, pas si lointaine, une nouvelle technologie – la NFC [trois lettres pour Near Field Communication] venait de voir le jour. Nous étions proprement fascinés par les possibilités qu’elle offrait. » En l’occurrence, l’échange de données entre deux mobiles, en proximité immédiate. Les nouveaux compères commencent à brainstormer.
« Très vite, nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas tant la technologie qui était intéressante, que le fait qu’il y ait deux personnes en coprésence. » « Après encore beaucoup de réflexion », ils en viennent à imaginer « un réseau social dont les contenus se propagent d’individu en individu, via une chaine humaine. » Au bout de trois mois, ils envisagent de concevoir un prototype, en y consacrant des soirées et week-ends.
Trois autres mois plus tard, en août 2012, ils soumettent leur idée à leurs encadrants de thèse. « Sans être immédiatement emballés, ils nous ont encouragé à poursuivre notre réflexion. Seulement, moi, je travaillais à temps plein à Alcatel-Lucent. Je ne disposais pas de beaucoup de temps pour participer ne serait-ce qu’au codage de données. Tandis que François avait encore un an de thèse. »

Un concept intéressant pour la recherche

C’est alors que le rôle des deux encadrants se révèlera décisif. « Ils se sont montrés compréhensifs et accueillants. » D’un côté, François sera autorisé à utiliser la moitié de son temps pour travailler sur ce qui ne s’appelait pas encore Spraed. Surtout, ils prendront en charge le financement d’un prototype plus avancé, conçu avec l’aide d’un prestataire. « Notre projet intéressait doublement l’école : il offrait l’opportunité de créer une start-up, une pratique encore peu habituelle pour elle. Et puis le concept de Spraed présentait un intérêt scientifique : il ménageait la perspective de pouvoir disposer de données relatives à un réseau social pour les exploiter sur un plan théorique et étayer par là même des hypothèses de la théorie des jeux (à laquelle se référait la thèse de François).» Une perspective effectivement intéressante quand on sait les réticences des réseaux sociaux existant – Facebook et autres Twitter – de mettre à disposition les leurs. « Nous nous étions d’ailleurs engagés à accorder au L2S la primeur de l’exploitation de celles produites par Spraed. » Avec le recul, Jakob reconnaît d’autant plus la clairvoyance de leurs deux encadrants que Supélec n’était pas encore outillée pour accueillir des projets de start-up. « Cependant, mon ancien encadrant, Mérouane Debbah, avait déjà une expérience de start-up et donc des prédispositions à l’entrepreneuriat. » Une chance quand on sait, cette fois, que la vocation d’un encadrant n’est pas a priori de valoriser un travail de thèse, mais d’accompagner le thésard jusqu’à sa soutenance.
A contrario et aussi curieux que cela puisse paraître, l’idée ne suscita pas le même intérêt du côté d’Alcatel-Lucent. « La même année, le groupe lançait un nouveau plan social. Ce n’était pas, m’a-t-on fait comprendre, le bon moment pour soutenir des activités orthogonales au core business ».

La création de Spraed

Entre juin et septembre 2013, avant même la création de la start-up un prototype est donc développé avec un prestataire. « C’est là que les difficultés ont commencé : le résultat était loin de correspondre à nos attentes. Or, nous y avions consacré l’essentiel de notre budget. Nous étions donc dans une situation plus que délicate. » Pour autant ils ne renoncent pas. « Nous étions toujours aussi convaincus de la pertinence de notre idée. » Mais force était de se rendre à l’évidence : « Si nous voulions réellement avancer, il nous fallait nous investir à 100%, sans recourir à un prestataire. » François venait de soutenir sa thèse et était donc plus disponible. « Pour ma part, j’étais encore à temps plein au Bell Labs de Lucent-Alcatel. Prendre la décision de quitter un tel poste pour créer une start-up avec tous les risques que cela impliquent, cela n’allait pas de soi. J’ai donc préféré prendre le temps de bien mûrir ma décision en sollicitant même un temps partiel. Lequel m’a été refusé… »
Et sa compagne, qu’en a-t-elle pensé ? « Au début, elle n’était pas très emballée. Mais elle savait que je rêvais de créer une entreprise. Force était de constater que c’était le moment où jamais : j’étais jeune et nous n’avions pas encore d’enfant. Et puis, j’avais trouvé l’associé idéal avec un projet auquel j’adhérais à 100%. Finalement, ma femme y a cru : elle a même investi à l’occasion d’une première levée de fonds ! » Spraed verra donc officiellement le jour en octobre 2013. La start-up intégrera dans la foulée IncubAlliance, l’incubateur de référence du Plateau de Saclay pour les start-up technologiques, où elle est encore pour quelques mois. Comment s’est fait le choix ? « L’ancien président de l’Incubateur, Jean-Michel Le Roux, avait un poste de conseiller à Supélec. C’est lui qui nous a incités à déposer un dossier au comité de sélection. » On connait la suite.
Les liens avec Alcatel-Lucent n’ont pas été totalement rompus : par le truchement du Business Angel Christian Van Gysel, un test fut un temps envisagé sur la Cité de l’Innovation, qui, rappelons-le, réunit 5 000 personnes (les visiteurs compris). « Pas question de lancer une application qui ne correspondrait pas à de réels besoins. Nous réfléchissons à la meilleure façon de tirer profit de ce genre de test en grandeur réelle. »

Suite de la rencontre avec Jakob Hoynis à travers l’entretien qu’il nous a accordé (pour y accéder, cliquer ici).

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