Dans les coulisses de Paris-Saclay

OuvragePVeltz2020Paysage
En 2015, l’ancien PDG de l’ex-EPPS publiait Petite ensaclaypédie, qui faisait découvrir de manière documentée et ludique l’histoire du territoire appelé à accueillir l’OIN Paris-Saclay. Cinq ans plus tard, il revient avec un recueil d’entretiens dans lequel il nous fait entrer dans les coulisses des premières années du projet d’aménagement. Où on mesure à quel point les difficultés rencontrées reflètent celles du modèle étatique à la française, mais aussi le chemin parcouru, malgré tout, au point d’avoir fait passer Paris-Saclay de l’idée à la réalité.

Le livre aurait tout aussi bien pu s’intituler Les « coulisses » de Saclay : après avoir fait œuvre de pédagogie dans un précédent ouvrage, Petite Ensaclaypédie (1), Pierre Veltz livre ici le récit de la manière dont il a vécu de l’intérieur l’aventure de l’Opération d’Intérêt National (OIN) Paris-Saclay (2). Car, empressons-nous de dissiper tout malentendu, c’est bien de cela qu’il s’agit et non pas de la seule commune de Saclay, aux airs de village avec ses 3 900 habitants, sa vieille église, ses champs et son lotissement (non qu’elle ne mériterait pas un ouvrage pour elle toute seule, mais ce n’est pas le propos ici). Pour mémoire, cette OIN court de Massy-Palaiseau-Orsay juste à Versailles-Satory et Saint-Quentin-en-Yvelines, en passant par Gif-sur-Yvette, les Ulis, etc. Soit tout de même la taille de Paris intra-muros (avec ses arrondissements contrastés…). Précisons encore qu’elle pèse déjà 15% des effectifs de la recherche nationale (publique et privée).

Sans langue de bois

Impliqué dans cette aventure, Pierre Veltz l’a été très tôt et à divers titres : comme délégué ministériel pour le développement du cluster du plateau de Saclay, puis en charge de la préfiguration de l’établissement public d’aménagement de l’OIN (EPPS), avant d’en être le PDG, d’octobre 2010 jusqu’en janvier 2015.9782863643594_COUV_SACLAY_GRAND_PROJET Sa parole est d’autant plus franche qu’il livre le récit à travers une série d’entretiens avec un jeune sociologue, Paul-Louis Roclarion, qui fait profiter de son regard extérieur (manifestement, il découvre le projet à l’occasion de ce livre), en n’hésitant pas à mettre les pieds dans le plat et à aborder les questions qui fâchent. Car, et c’est un euphémisme que de le dire, l’aventure ne fut pas de tout repos, mais plutôt du genre traversée par mer démontée et sans gouvernail, sinon tenu de mains fermes par plusieurs protagonistes qui se seraient fixés des caps différents… A lire les obstacles, difficultés et embûches auxquels Pierre Veltz et ses équipes ont dû faire face, comme d’autres acteurs intéressés, on ne peut que s’étonner que ce projet ait pu voir le jour malgré tout. Pourtant, les ingrédients étaient réunis pour en faire plutôt un long fleuve tranquille.

Une page tout sauf blanche

D’abord, on ne partait pas d’une page blanche. Comme le rappelle Pierre Veltz, le projet de cluster/campus urbain s’inscrivait dans un territoire qui comptait déjà de nombreux organismes de recherche et établissements d’enseignement supérieur, qui s’y étaient installés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : le CEA dès 1945, l’ONERA l’année suivante, HEC en 1964, SupOptique en 1965, Supélec en 1975, Polytechnique en 1976… Entre-temps, y ont vu le jour la Faculté d’Orsay, en 1965, l’Université Paris-Sud, cinq ans plus tard, etc. Sans compter les centres de R&D d’entreprises (Thalès, Horiba, Danone,…). La liste est trop longue pour être reproduite in extenso (nous renvoyons donc aux chronologies proposées à la fin de Petite Ensaclaypédie).
Retenons plutôt que dans les années 70, un projet de « Cité scientifique » apparaît déjà dans le plan Delouvrier et sur les cartes du Sdaurif (Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France) de 1976. Un projet avorté, mais dont on peut cependant encore voir la trace sur l’A10 où un panneau annonce une sortie vers cette cité, et considérer qu’il est en passe de s’incarner un demi siècle plus tard à travers celui de Paris-Saclay, avec des ambitions en plus en matière d’urbanité.
Ensuite, l’idée de transférer d’autres établissements sur le Plateau de Saclay se justifiait pleinement : le transfert permettait de renforcer les synergies entre des établissements, certes, déjà nombreux sur place, mais dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils avaient tendance à se regarder en chiens de faïence ou vivre repliés sur leurs campus respectifs.

Besoin de proximité

Précisons que cette volonté de concentrer davantage de moyens de recherche et d’innovation ne saurait être mise sur le compte d’une course effrénée à la taille critique (comme d’aucuns l‘ont prétendu pour mieux disqualifier le projet…). Elle traduit davantage une prise de conscience des nouvelles modalités de la recherche et de l’innovation (si tant est qu’elles ne se soient pas vérifiées depuis toujours). La recherche scientifique en particulier exige plus de transdisciplinarité et, donc, que les (enseignants-)chercheurs sortent de temps en temps de leur laboratoire, se croisent et échangent en faisant jouer à plein l’effet cafétéria ou, pour le dire en un terme plus savant, la sérendipité, cet art de trouver ce qu’on n’a pas cherché justement grâce des rencontres fortuites (du moins si on prend ce mot de sérendipité en son sens ordinaire). Certes, tout cela peut paraître étonnant à l’heure d’internet et des plateformes numériques. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. A ceux particulièrement intéressés par les modalités contemporaines de la recherche, nous ne saurions trop les inviter à se reporter tout particulièrement à l’entretien n°6 sur le « sens du projet ». A la lumière d’études récentes, Pierre Veltz donne les clés de l’explication. « (…) si Internet fonctionne très bien pour les communautés constituées, lorsqu’il s’agit de sortir des silos, de croiser des mondes différents, on sait qu’écouter et parler avec un collègue en chair et en os est très différent de le lire ou de l’écouter sur les réseaux. On comprend tout de suite si des affinités existent ou pas, s’il est utile ou non d’approfondir la conversation. » Et le même de relever : « Partout dans le monde, c’est un fait d’expérience, on constate que les activités qui exigent beaucoup de matière grise ont tendance à se regrouper dans des lieux très spécifiques. Internet ou pas, la recherche avancée reste une activité grégaire. » Le regroupement est d’autant plus inévitable que la recherche requiert dans bien des domaines des équipements lourds, dont les coûts imposent une mutualisation. Ce que vérifie Paris-Saclay de par son caractère à dominante technologique avec des équipements phares comme le Synchrotron, le laser Apollon (un des plus puissants au monde), Neurospin (qui héberge le plus gros IRM du monde), sans oublier le Supercalculateur Jean Zay, inauguré l’an passé.

Un besoin de tranquillité

De là à concentrer toujours plus, il n’y a qu’un pas que Pierre Veltz se garde de franchir. Car la recherche, cela exige aussi de la tranquillité ! Dans son esprit, il ne s’agissait donc pas de construire une ville, mais de « créer enfin sur (le) plateau un environnement de travail et de vie quotidienne digne de ce nom, avec des lieux de services, des commerces, de vrais quartiers habités : de la vie, tout simplement ». Qui pouvait être contre, même si « pour créer la vie, cela suppos(ait) d’amener des habitants et les loger sur place et, donc, construire des logements, ouvrir du commerces » ? Certainement pas les étudiants, ni les chercheurs et entrepreneurs ni les élus et représentants de l’Etat. Même si cela n’est pas affiché ouvertement, le projet est en outre l’occasion de solliciter des architectes de renommée internationale (Rem Koolhaas, Enzo Piano,…) ou prometteurs (ceux de l’agence Muoto, auxquels on doit le Lieu de vie). Sans oublier le paysagiste Michel Desvigne, mandataire du groupement en charge de définir le schéma d’aménagement. Que dire de Pierre Veltz lui-même, qui cochait a priori toutes sinon plusieurs des cases requises : polytechnicien, docteur en sociologie, ancien directeur d’une école prestigieuse (Ecole des Ponts), il connaît bien le monde académique et se bat depuis des années pour mettre fin à cette exception française consistant à cultiver un élitisme désuet à travers un clivage entre grandes écoles et université. Il connaît aussi le monde industriel auquel il a consacré des travaux de recherche remarqués – on lui doit notamment Le Nouveau monde industriel (3), dans lequel il décrit les mutations des process industriels dans le contexte de mondialisation. Last but not least, il a pu se familiariser (un peu) avec les arcanes de l’Etat pour avoir été en charge de la Mission d’aménagement de la Région Capitale (aux côtés de Christian Blanc, alors Secrétaire d’Etat pour le développement de cette même région) même si, comme on le verra, il n’a pas été au bout de ses surprises quant au fonctionnement de celui-ci…

Entre Nimby et clubbisation

Bref, tout semblait indiquer que le projet Paris-Saclay était né sous de bonnes étoiles et qu’il devait d’emblée susciter davantage d’adhésion que de rejet. C’était oublier que l’OIN s’inscrit dans un contexte particulier. Paris-Saclay, c’est notamment le Plateau de Saclay, qui était jusqu’ici parvenu à survivre comme espace tout à la fois périurbain et rural, naturel, agricole et forestier. Tant et si bien que malgré tous ses centres et établissements de recherche, le Plateau de Saclay pouvait apparaître comme à des années lumière d’une Silicon Valley, à laquelle beaucoup se sont évertués (à tort) de comparer le futur campus.
Tant et si bien que les premières années de l’OIN Paris-Saclay sont marquées par des résistances : celles d’habitants et d’associations, qui redoutent la « bétonnage » du plateau, l’afflux de nouvelles populations ; des agriculteurs, qui refusent un nouveau grignotage de leurs terres, d’autant plus qu’elles sont réputées fertiles. Des résistances dans lesquelles on ne saurait voir pour autant la simple expression du syndrome Nimby ou encore de logiques de clubbisation mises en évidence par le sociologue et urbaniste, Eric Charmes (4). Comme le reconnaît Pierre Veltz, le Plateau de Saclay est riche d’une longue histoire de résistance aux atteintes à ce qui en faisait et en fait encore la singularité dans le contexte francilien, histoire qui débute dès l’entre-deux-guerres, avec les réactions d’agriculteurs contre les risques que faisaient alors peser sur leur culture le survol des avions décollant et atterrissant dans l’un ou l’autre des quelques huit aérodromes créés sur le plateau. Nul doute que l’OIN a pu réactiver des peurs de voir réactualiser le projet de Paul Delouvrier, qui prévoyait de prolonger l’urbanisation amorcée à Saint-Quentin-en-Yvelines jusque sur le plateau.

Des relations apaisées

Finalement, malgré de fortes oppositions au projet, on peut convenir que les relations se sont depuis apaisées à force de réunions de concertation (même si Pierre Veltz s’interroge sur leur efficacité), mais aussi de mesures en faveur de la biodiversité (cf les dispositifs de compensation et de protection d’espèces menacées – l’étoile d’eau et le triton crêté), d’une gestion durable de l’eau, sans oublier la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers, garantie par la ZPNAF – à cet égard, il faut rendre hommage au travail mené par Terre et Cité, alors présidé par le regretté Thomas Joly.
Loin de s’en offusquer ou d’y voir des motifs de retard, Pierre Veltz met ces mesures au crédit du pays et à son ambition de tenir ensemble des objectifs apparemment contradictoires. Un point que nous soulignons au passage pour mieux tordre le coup à l’image de bétonneur qui a pu être accolée au sigle de l’EPPS. Loin de donner lieu à des batailles sans fin, avec un gagnant et un perdant, les motifs de contestation portés par les acteurs locaux ont même poussé l’établissement à développer des compétences et une expertise en matière d’aménagement durable et de transition énergétique (cf le réseau de chaleur et de froid qu’il a porté).

Une gouvernance complexe

Au final, cette source des difficultés au demeurant compréhensibles (même si on peut s’étonner que des partisans d’une approche écologique aient farouchement défendu le maintien de parcelles agricoles dévolues à une agriculture conventionnelle, du moins jusqu’aux tentatives de diversification des exploitations présentes sur le plateau), n’est rien au regard de celles causées par l’extraordinaire diversité des interlocuteurs avec lesquels l’EPPS s’est retrouvé à devoir négocier.
Du côté des collectivités locales : pas moins de 49 communes (dont une seule, Versailles, de plus de 50 000 habitants), quatre intercommunalités, deux départements, sans compter la Région Ile-de-France. Autant de collectivités qui sont loin de se connaître et de partager la même vision. Pour ne rien arranger, les considérations partisanes l’emportent souvent sur l’intérêt général. Ajoutons que le propre de ces collectivités, c’est d’être représentées par des élus, susceptibles de changer au gré des échéances électorales (ce sera le cas suite aux municipales de 2014).
L’Etat n’est pas en reste : loin d’être un interlocuteur unique, il se manifeste à travers plusieurs de ses représentants. Si les ministères de l’Enseignement supérieur et en charge de l’urbanisme sont a priori les plus concernés, il faut aussi compter avec les ministères de tutelle de plusieurs établissements d’enseignement supérieur et/ou de recherche : le ministère de la Défense (polytechnique, ENSTA ParisTech,…), le ministère de l’Agriculture (AgroParisTech),… Mais l’Etat, c’est aussi des services déconcentrés, des préfets au turn over élevé (Pierre Veltz aura affaire à pas moins de 11 d’entre eux : 4 de région, 3 des Yvelines, 4 de l’Essonne…).
On mesure les « coûts de transaction » selon la formule utilisée par Pierre Veltz et qui dit bien ce qu’elle veut dire. Rien de grave en soi (après tout, démultiplier les points de vue permet d’éviter des erreurs). Sauf que loin d’être porté par un enthousiasme collectif, on s’enlise dans des échanges formels avec des interlocuteurs qui abusent des jeux de posture et des effets de manche. Au grand désespoir de beaucoup. « Celles et ceux qui, pleins d’enthousiasme, sont venus au sortir de leurs études pour ” faire de l’urbanisme ” découvrent surtout les labyrinthes du droit de l’aménagement et la hantise des multiples accidents de parcours qui peuvent plomber le calendrier (un dossier embourbé dans une administration, un recours qui tourne mal, etc.). »

Le Grand Paris à l’horizon

Que dire de la multiplicité d’interlocuteurs en matière de développement économique (une autre des missions de l’EPPS), entre les CCI, les structures publiques dédiées au développement local, dans les départements, les agglomérations… Là où de toute évidence, la seule clé efficace, « ce sont les relations interpersonnelles qui se tissent entre les acteurs les entreprises, les labos ».
On comprend mieux alors le parti pris de Pierre Veltz ne pas rajouter une couche à la complexité, en jouant la carte de la mutualisation. Fût-ce en vain parfois, beaucoup préférant préserver leur pré-carré (cf l’étonnante difficulté à fédérer ne serait-ce que les structures en charge d’accompagner les porteurs de projets innovants – incubateurs, accélérateurs, FabLabs…).
Rappelons que le projet est né dans le contexte des débats autour du Grand Paris. C’est à la fois sa chance (il peut se positionner comme son pôle technologique) et sa malchance, car il est tributaire du degré d’adhésion d’élus à ce projet, et d’autres parties prenantes, à commencer par la Société du Grand Paris (SGP), à qui revient la charge de construire le réseau du Grand Paris-Express dont sa fameuse ligne 18. Le projet pâtit de l’affrontement entre la Région et le Secrétariat d’Etat. On hésite entre sourire et tomber des nues en découvrant les discussions discrètes dans des bistrots du 7e auxquelles Pierre Veltz a été réduit pour maintenir le contact avec des conseillers du président du conseil régional de l’époque (Jean-Paul Huchon) en froid avec le secrétaire d’Etat (Christian Blanc).

Un double projet de cluster et de campus

Ce n’est pas tout : le projet d’aménagement est lancé concomitamment à la création d’un Idex, portée par une autre institution (la Fondation de Coopération Scientifique). Si les relations avec l’EPPS seront toujours constructives et dans une confiance réciproque (dixit Pierre Veltz), cela n’en brouille pas moins encore un peu la perception du projet Paris-Saclay. Pas moins que l’EPPS, la FCS doit en outre composer avec une pluralité de parties prenantes, qui ne partagent pas forcément la même vision. L’a-t-on oublié ? En 2011, le premier dossier de candidature de la fondation avait été recalé par le jury Idex du Programme d’investissement d’avenir (PIA), faute d’ambition suffisante. Il fallut une deuxième tentative, en mars 2012, pour que le projet de campus soit lauréat et que le projet même d’aménagement de l’écosystème garde sa raison d’être… On connaît la suite et son ultime épisode : un divorce avant même la consommation du mariage entre les écoles d’ingénieurs réunies autour de Polytechnique et les autres. Un moindre mal estime cependant Pierre Veltz, qui préfère y voir un facteur d’émulation (comme entre Harvard et le Mit).
Tout aussi naïvement, on se dit que les acteurs de Paris-Saclay ont dû se retrouver malgré tout autour d’enjeux communs : créer les conditions favorable à de la recherche et de l’innovation, par le croisement des disciplinaires, le décloisonnement, la mutualisation. Que nenni. Les mots clés qui cristallisent les discussions ou auxquels on s’accroche sont des acronymes ou sigles en trois lettres…

Des acronymes et sigles à la pelle

A commencer par OIN, pour Opération Intérêt National, donc, et sur lequel il faut revenir pour bousculer une autre idée reçue, celle qui voudrait que Paris-Saclay serait un projet porté avec résolution par l’Etat. C’est vrai, mais sur le papier seulement. La réalité est toute autre. Sous ce nom très « ronflant » (dixit toujours Pierre Veltz), se cache une réalité juridique « très très modeste ». Certes, l’EPPS lui-même dérogeait à la gouvernance classique des établissements publics d’aménagement avec à sa tête un PDG nommé directement par le président de la République, mais il n’en devait pas moins composé avec le bon vouloir des membres du conseil d’administration, à commencer par les élus. « Beaucoup de gens imaginent que dans une opération de ce type, les pouvoirs municipaux (en matière d’urbanisme) sont transférés vers l’Etat ou au minimum largement restreints. Ce fut le cas pour les villes nouvelles de l’ère Delouvrier, mais ce n’est absolument plus le cas aujourd’hui. » Les élus continuent à avoir voix au chapitre en conservant un pouvoir qui tient en trois autres lettres.
On veut bien sûr parler du PLU, pour Plan Local d’Urbanisme, soit l’outil de planification dont dispose tout maire de commune, quel qu’en soit le nombre d’habitants, et qui a en quelque sorte force de loi puisque rien ne peut être construit qui ne soit préalablement autorisé dans ce cadre. On ne manque pas d’être stupéfait de découvrir que tout OIN fût-il, plusieurs des composantes de Paris-Saclay étaient suspendues au bon vouloir de maires de communes de quelques centaines d’habitants… Et bien des maires ne se privèrent pas d’user (abuser ?) de ce droit en opposant un refus catégorique à toutes nouvelles constructions de logements sur leur commune et ce, dès la première visite que leurs firent Pierre Veltz et dont Directeur général délégué, Guillaume Pasquier… Or, sans logements supplémentaires, c’est tout le projet de Paris-Saclay, qui était condamné. Certes, un PLU n’est pas inscrit dans le marbre et peut-être révisé. Mais à Paris-Saclay, « chaque modification de PLU a été une aventure, toujours risquée. » A défaut d’opposer leur PLU, des élus et non des moindres, boycotteront les réunions du conseil d’administration…

A la ZAC et au CDT…

En dehors du PLU, il y a pourtant la ZAC, pour Zone d’Aménagement Concerté. Mais son processus de lancement « est un parcours d’obstacles bureaucratiques, où toutes es étapes sont strictement normalisées, y compris les phases de concertation préalables avec le public. C’est un tunnel de procédures, qui dure au moins deux ans avant qu’on puisse passer aux premiers coups de pioche. » Or, pas moins de trois ZAC seront créées sous l’ère Pierre Veltz : Polytechnique (Palaiseau), le quartier Moulon (à cheval entre Orsay et Gif-sur-Yvette) et Corbeville. Naturellement, il ne conteste pas le principe de la concertation, mais s’interroge sur le principe d’une démocratie participative versus démocratie représentative.
Que dire des… CDT, pour Contrats de développement territorial, les derniers venus dans le paysage de la planification territoriale. En 2013, un premier était signé pour le sud du plateau par les six communes concernées par le campus. Malgré cette signature, ce document d’orientation générale n’en resta pas moins soumis aux contraintes liées aux échéances électorales (les municipales de 2014) et aux alternances politiques (des maires nouvellement élus ne manquant pas de le remettre en cause).

A quoi ça « Rim » ?

Notre liste ne serait pas complète si on ne disait mot du… Rim. Trois autres lettres pour Réunions Interministérielles, soit « le cœur de la machinerie étatique servant à fabriquer les « bleus » (relevés d’arbitrage). Paris-Saclay, comme on s’en doute, y eut droit, et en nombre « astronomique ». Mais, aussi surprenant que cela puisse être, « une des caractéristiques principales des Rim est que n’y participent jamais les acteurs vraiment concernés, ceux qui connaissent les dossiers »… Si Pierre Veltz et son DG délégué ont pu assister à celles qui concernaient l’OIN Paris-Saclay, c’était à titre… dérogatoire.
On l’aura compris, faire le récit de « Saclay » est aussi un prétexte pour pointer les forces et faiblesses du modèle de décision français et bousculer par là-même des idées reçues. « On continue à décrire la France comme un pays centralisé, alors qu’en matière d’urbanisme au moins, c’est le pays le plus décentralisé (qu’on puisse connaître). » Pour autant, aucun ressentiment dans la voix de Pierre Veltz (qu’on croit entendre à la lecture, preuve au passage d’une retranscription fidèle des entretiens), nul « règlement de compte » non plus, encore moins d’accusations ad hominem. « Les maires et les élus en général, s’empressent de souligner Pierre Veltz, sont dans leur immense majorité des personnes compétentes, très dévouées au bien public, et qui ne méritent absolument pas le discrédit dont elles font l’objet dans l’opinion. »  Tout au plus s’autorise-t-il quelques formules cinglantes (en réalité croustillantes) à l’égard de certaines personnes, qui au demeurant partagent manifestement toutes le point commun d’avoir agi selon des logiques politiciennes, plus qu’au nom de l’intérêt général. S’il est un mot qui caractérise le mieux son propre état d’esprit, c’est l’optimisme. Comment ne pas lui donner raison ? Malgré toutes les difficultés et embûches évoquées, le projet voit le jour. On peut d’ailleurs qu’être frappé par le chemin parcouru en moins de dix ans. Même si Pierre Veltz met un point d’honneur à ne pas se prononcer sur la politique menée par l’EPA Paris-Saclay, qui a succédé à l’EPPS, il prend soin de clore la plupart des entretiens par un résumé de l’actualité récente, qui confirme qu’une dynamique a bien été enclenchée.

Des échecs et des regrets

Pour autant, Pierre Veltz ne cache ni échecs ni regrets. Du côté des échecs : celui de n’être pas parvenu à partager la vision d’ « un campus scientifique associé à la marque mondiale de Versailles et au pôle technologie des entreprises de Saint-Quentin, le tout dans un espace naturel exceptionnel avec le golf national (…) et des installations sportives de premier plan, un patrimoine culturel d’exception, la proximité de Paris-Centre. » Du côté des regrets : « La bataille perdue de la compacité » (il considère que les quartiers Polytechnique et de Moulon sont « trop vastes »). On laissera le lecteur juge. Un autre regret concerne la méthode : « Nous sommes globalement restés dans la démarche traditionnelle où l’on conçoit et dessine un projet spatial en intégrant certes les contraintes et les conséquences écologiques (flux de matières, d’énergie), mais sans vraiment partir de ces données, au départ même de la conception. Je pense que les méthodes devraient évoluer, et elles vont certainement évoluer, dans le sens d’approches plus globales, plus holistiques (…) où architecte, urbanisme, paysage, ingénieries techniques soient d’entrée de jeu plus intégrés, au lieu d’être plus ou moins juxtaposés. Il faut aller vers des démarches guidées dès leur origine par les enjeux du ” ménagement ” du territoire, de la décarbonation, de la circularité, de la gestion intégrée du vivant et du non-vivant. Ces nouvelles méthodes de conception restent d’ailleurs largement à inventer, car elles ne peuvent absolument pas se réduire à l’accumulation de gimmicks qui fleurissent aujourd’hui et qui tiennent plus du nouveau marketing urbain que d’une vraie révolution écologique (des potagers partout, des toits végétalisés, des arbres en haut des tours, de la construction en bois, par principe, etc.). »
Si on peut souscrire à ces regrets, en revanche, il en est un qu’il semble formuler, mais dont nous démentons catégoriquement le bien-fondé, à savoir : la faible présence des SHS sur le campus de Paris-Saclay (au prétexte qu’elles seraient censées disposer de leur propre pôle, au nord de Paris). Ainsi que le démontre la MSH de Paris-Saclay et ses quelques 1 200 chercheurs et doctorants, elles sont loin d’être quantité négligeable et tenues à l’écart des programmes de recherche interdisciplinaire. Au contraire, elles prennent même l’initiative de projets associant des chercheurs des sciences de l’ingénieur ou exactes. A la décharge de Pierre Veltz, cette réalité était méconnue jusqu’à la création de la MSH Paris-Saclay, en 2015 (soit l’année de son départ de l’EPPS), au recensement qu’elle a mené et au lancement de ses appels à projets.

Optimiste malgré tout

Aujourd’hui encore, Paris-Saclay pâtit des comparaisons qu’on s’ingénie à faire avec d’autres clusters, à la lumière des classements internationaux, à commencer par celui de Shanghai. A lire ce livre, on mesure encore que ce qui importe avant tout, c’est d’être au clair sur la recherche et l’innovation dont on veut et pour quelle finalité. Or, si Paris-Saclay en a une, c’est celle de contribuer à relever les défis de l’anthropocène, de la transition énergétique et de la lutte contre le réchauffement climatique. Ni plus ni moins. Il concentre pour cela des moyens à la hauteur de ses ambitions : outre le CEA et l’Institut Pierre-Simon Laplace, qui en font le centre de gravité de la recherche française sur le climat, il compte pas moins de trois ITE (tiens, encore un sigle en trois lettres, pour Institut de la Transition Energétique) dans le domaine du photovoltaïque (IPVF), des mobilités (VEDECOM) et de l’efficacité énergétique (PS2E). Sans oublier son réseau de chaleur et de froid, un serpent de mer qui a enfin sorti la tête de l’eau (il a été inauguré en juin 2019) : à ce jour, c’est la plus grande boucle tempérée de France, engagée dans un programme européen qui en fait aussi un des cinq démonstrateurs du continent dit de 5e génération (car appelé à être associé à un réseau électrique intelligent).
Heureusement, comme souvent, tout est question de temps. Déjà, Paris-Saclay fait référence dans le monde de l’urbanisme comme en témoigne le Grand Prix de l’Urbanisme décerné en 2017 à… Pierre Veltz. Il suffit en outre au commun des mortels d’assister aux événements qui ponctuent la vie de l’écosystème (TEDx Saclay, Paris-Saclay Spring, la Fête de la science,…) et, comme on l’espère, continueront à le faire malgré les contraintes des gestes barrière, pour se rendre compte qu’une vraie communauté, faite d’enseignants-chercheurs, d’étudiants, d’entrepreneurs et autres startuppers,… a émergé, contribuant à approfondir le projet d’écosystème technologique tout en en valorisant sa richesse patrimoniale, agricole et associative.

Notes

(1) Editions Dominique Carré - La Découverte, 2015.

(2) Saclay. Genèse et défis d’un grand projet, Pierre Veltz, Parenthèses, 2020.

(3) Gallimard, 2008.

(4) La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, PUF, 2011.

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