D’Agadir au Plateau de Saclay.Rencontre avec Dominique Vernay (1)

Dominique Vernay, Président de la Fondation de Coopération Scientifique Paris-Saclay
Dominique Vernay
Président de la Fondation de Coopération Scientifique Paris-Saclay, Dominique Vernay a bien voulu revenir sur son parcours. Où l’on voit que son implication dans le projet de l’Université Paris-Saclay, qui doit voir le jour à la rentrée 2014, repose sur des liens étroits tissés très tôt avec plusieurs de ses acteurs majeurs.

Quand on demande à Dominique Vernay ce qui a bien pu le prédestiner à s’impliquer autant sur le Plateau de Saclay, à travers notamment la présidence de la Fondation de Coopération Scientifique (FCS) Paris-Saclay, il évoque contre toute attente un souvenir d’enfance renvoyant à des milliers de kilomètres de là : le séisme intervenu à Agadir, le 29 février 1960, qui fit pas moins de 12 000 victimes et occasionna plusieurs années de reconstruction. « Je me souviens de ces bâtiments qui sortaient de terre, des routes qu’on reconstruisait, des ravins comblés par les débris au point de changer la physionomie du paysage. Je n’avais pas conscience des enjeux d’aménagement, mais me suis rendu compte tout petit ce que construire une ville pouvait bien vouloir dire en termes de volumes de terre et de matériaux à déplacer. Je l’ai éprouvé physiquement. »

Certes, nul projet de reconstruction, ni de ville nouvelle sur le Plateau de Saclay, encore moins de risque de tremblement de terre, mais la réalisation d’un chantier ambitieux et qui semblait encore utopique il y a quelques années : la fondation de l’Université Paris-Saclay et, avec elle, la construction de nouveaux bâtiments dédiés à la R&D ou à l’enseignement supérieur, et de logements supplémentaires pour les étudiants et chercheurs appelés à le rejoindre.

Est-ce une autre incidence de l’expérience du séisme d’Agadir ? Toujours est-il qu’il eut très tôt une vocation chevillée au corps : devenir ingénieur. Il le sera, non pas dans le BTP, mais dans le domaine de l’électronique, en intégrant en 1969… Supélec, encore installée à l’époque à Malakoff.

Trois ans plus tard, diplôme en poche, il décroche son premier emploi, d’ingénieur de recherche et d’études, chez le leader français de l’électronique Thomson CSF. « J’ai pu ainsi participer à l’aventure de l’électronique française, du moins de sa branche professionnelle qui survécut et a même triplé de volume, à la différence de l’électronique grand public. »

De Thomson CSF à Thales

Il y fera toute sa carrière jusqu’à sa transformation en Thales, non sans une mobilité à la fois professionnelle et géographique. De 1979 à 1990, ce sont les années de management d’équipes de R&D dans la division Télécommunication. Puis, de 1991 à 1996, de Management Général de l’Activité Simulateurs d’Entraînement, à Cergy et à Trappes, avant une expatriation à Crawley, en Grande-Bretagne. Un tournant dont il garde un bon souvenir. « J’ai découvert à cette occasion un management à l’anglo-saxonne, fondée sur le partage d’une vision et de valeurs, le face à face et le sens de l’écoute. » Des principes qu’il ne manquera pas de faire siens à la Direction Technique du Groupe dont il se voit confier la responsabilité en 1996 avant d’assumer celle de la Recherche et de la Technologie, jusqu’à son départ à la retraite, en 2009.

Entretemps, en 1998, l’entreprise Thomson CFS est privatisée – l’actionnaire de référence en est Alcatel dont l’alter ego de Dominique Vernay n’est autre qu’un certain Alain Bravo, futur directeur de Supélec… En 2000, le nouveau groupe est rebaptisé Thales. « Les activités de R&D de Thomson CSF étant implantées depuis l’après guerre à Corbeville, on peut donc dire que Thales entretient des relations anciennes avec le Plateau de Saclay » tient-il à rappeler.

« Dès le début des années 2000, rappelle-t-il encore, de grands groupes se sont interrogés sur la pertinence de conserver une recherche en interne. » A rebours de la tendance générale, Dominique Vernay défend l’idée de développer une Recherche Corporate, moyennant l’adoption d’une nouvelle approche. « Le monde de la recherche académique devenait de plus en plus complexe tout comme celui de la R&D. Plutôt que de travailler chacun dans nos coins, nous avions intérêt à renforcer les collaborations, tout en conservant les identités des uns et des autres. » De là l’idée d’une sorte de hub pour faire le lien entre ces deux mondes, mais aussi avec et entre les différentes divisions de Thales. « Ce qui impliquait de sortir du modèle de centre de R&D replié sur lui-même.» La proposition, encore nouvelle à l’époque, est validée par le directoire de Thales. Restait à trouver un nouveau site pour accueillir le hub, celui de Corbeville n’étant plus adapté. « Avec ses allures de fortin, retranché derrière ses fils de barbelés, Il avait tout simplement mal vieilli.»

Dominique Vernay et ses équipes prospectent donc en se montrant particulièrement attentifs à l’environnement. « Si nous voulions garder un personnel qualifié, nous savions que, désormais, nous devions lui proposer un cadre de vie satisfaisant. » Parmi les lieux d’implantation possibles : Grenoble, Sophia Antipolis (où Thales disposait déjà d’un site), mais aussi le Plateau de Saclay où des terrains étaient disponibles à proximité de l’Ecole polytechnique.

D’OpticsValley et Systematic…

Dominique Vernay juge utile de prendre le temps de rencontrer les responsables locaux dont celui de Supélec, Jean-Jacques Duby, qui venait de rédiger un rapport pour le ministre de la Recherche d’alors, un certain Claude Allègre. « Ce rapport mettait bien en valeur les points forts du campus (l’ingénierie, les technologiques de l’information, l’optique), mais pointait l’absence de synergie entre les acteurs du territoire. Cela n’était pas fait pour nous motiver ! ».

Jusqu’à ce qu’un événement ne change la donne : la création, en 2000, d’OpticsValley qui institua une première communauté combinant des industriels et des académiques, avec le soutien des collectivités locales (Région, Essonne et CAPS). Thales fera partie des membres fondateurs. « C’est ainsi que j’ai pu rencontrer le président de l’Université Paris-Sud de l’époque, Xavier Chapuisat, les directeurs de grandes écoles – Ecole polytechnique, Supélec, Institut d’optique,… – et d’organismes de recherche – CNRS, CEA – ainsi que plusieurs sommités scientifiques, des élus, etc. » Dominique Vernay se mêle à une poignée de personnes déterminées à se mobiliser tout particulièrement pour essayer de faire bouger les choses. « Les dynamiques sont souvent impulsées par un noyau d’acteurs auxquels d’autres finissent pas s’agréger. » Lui-même convainc son PDG d’implanter à Palaiseau le nouveau centre de Recherche de Thales, en s’impliquant personnellement dans ce projet et en rencontrant régulièrement le maire de la ville, François Lamy et le directeur de Polytechnique, Gabriel de Nomazy. « La coopération, j’en suis convaincu, ne peut fonctionner que sur la base d’une implication personnelle. » Lancé en 2003, le bâtiment est inauguré en 2006.

Entretemps, l’année 2004 est marquée par la publication du rapport de Christian Blanc sur « les écosystèmes de croissance » ayant vocation à favoriser la recherche collaborative entre entreprises, petites et grandes, et établissements de recherche et d’enseignement supérieur. « Justement, à OpticsValley, nous planchions sur ce que nous n’appelions pas encore cluster, mais… le projet “ Olivier ”. » Olivier ? « Parce qu’il avait été acté à la Saint-Olivier ! » s’amuse-t-il.

OpticsValley était donc bien préparé pour répondre au premier appel à projets de pôles de compétitivité, lancé l’année suivante. Le sien – Systematic – est sélectionné et prendra un envol rapide. Dès sa première année d’existence, il totalise 200 millions d’euros de recherche coopérative. « Notre pôle contribue ainsi à combler le fossé entre le monde académique et le monde industriel. Fort aujourd’hui plus de 400 entreprises dont une majorité de PME, il a bénéficié depuis le début du soutien sans faille de l’Etat, de la Région et des collectivités territoriales. » En 2005, Dominique Vernay est désigné pour présider OpticsValley, en remplaçant de Jean Jerphagnon, décédé, puis du pôle Systematic.

Tout en assumant, depuis son bureau installé à Paris puis à Neuilly, ses responsabilités de Directeur Technique du Groupe Thales, il prend l’habitude de  se rendre sur le Plateau pour en rencontrer les acteurs, élus compris. Ce faisant, cet ingénieur de formation prend la mesure de l’importance du territoire dans les dynamiques de recherche collaborative et d’innovation. « Au fil du temps, Thales a noué des accords avec la plupart des établissements de recherche et d’enseignement supérieur du Plateau, y compris les membres du RTRA Digiteo et le Triangle de la physique, qui, en principe, ne concernent que les acteurs de la recherche : INRIA, ONERA, CEA, CNRS, Ecole polytechnique, Supélec… » Pour mémoire, ces RTRA ont été institués avec les PRES par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, deux ans après les Pôles de compétitivité. Quoique issu du monde industriel, Dominique Vernay sera membre de leur conseil d’administration au titre de personnalité qualifiée.

Où l’on voit au passage que le territoire fourmillait d’initiatives avant l’annonce du projet de cluster. « Quand Christian Blanc l’a lancé, nous ne partions pas de rien. Cela faisait longtemps que les établissements de recherche et d’enseignement supérieur nouaient des partenariats et des coopérations. »

… à la Fondation de Coopération Scientifique…

Le même le reconnaît cependant : la dynamique manquait de cohérence d’ensemble, chaque acteur ayant une tendance naturelle à poursuivre sa propre stratégie. « On coopérait, mais on continuait à poursuivre sa propre trajectoire, ses propres intérêts. On était encore loin d’imaginer d’avancer sous la même bannière. »

Le projet de cluster recevra le soutien du président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, qui s’était d’ailleurs sur le Plateau avant son élection, au titre de ses fonctions de ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire. « C’est la première fois depuis 30 ans qu’on entendait dire à ce niveau de l’Etat que quelque chose d’important allait se jouer ici. » On connaît la suite jusqu’à y compris l’alternance politique intervenue en 2012 avec le risque que l’histoire ne finisse plus tôt que prévue.

Le discours de l’actuel Premier ministre, Jean-Marc Ayrault du 30 octobre 2012, à l’occasion du Forum Innovation et Recherche, organisé à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, a depuis définitivement rassuré les parties prenantes quant à la volonté du nouveau gouvernement de poursuivre le projet en y prenant des engagements forts notamment en matière de transport. « Cette volonté, tient à souligner Dominique Vernay, est aussi fortement partagée par les collectivités territoriales, ce qui est un gage de réussite ! »

Auparavant, il y eu une autre étape importante : la création, en 2008, du Campus de Paris-Saclay, en réponse à l’appel à projets lancé par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Et dont l’accouchement, reconnaît Dominique Vernay ne se fera pas sans difficultés. De fait, la première mouture a été recalée. En guise d’explication, il avance les relations « encore compliquées » entre les parties prenantes. « Il n’y  avait pas d’affectio societatis. De surcroît, le projet avait mis l’accent sur le volet immobilier au détriment du volet scientifique.»

Malgré la démission de son président, le collectif se remobilise pour proposer un autre projet sous la houlette d’Alain Bravo. Dominique Vernay ne cache pas son émotion en désignant les documents de présentation dont il a conservé des exemplaires. Il a participé à leur rédaction au titre de personnalité qualifiée du Conseil d’administration et de Président de Systématic. Il participera également à l’audition. Cette deuxième tentative fut la bonne. Le projet obtient même la plus importante dotation, 850 millions d’euros. Soit un quart des besoins, nuance Dominique Vernay. « Il était clair, ajoute-t-il, que notre projet ne serait viable que s’il existait une liaison, qu’on n’appelait pas encore métro automatique. » Car, très vite, le projet de campus est articulé au Grand Paris dont il devint l’un des pôles majeurs.

L’année suivante, 2009, voit le lancement de la mission de préfiguration de l’EPPS, dont Dominique Vernay rejoint le CA, d’abord dans le collège du monde économique, puis, celui du monde académique, une fois devenu président de la Fondation de Coopération Scientifique Paris-Saclay. » La création de celle-ci intervient suite à un autre appel à projets : celui des Idex, lancé dans le cadre de l’emprunt pour les Investissements d’avenir décidé en 2007. Pour mémoire, il consacrait pas moins de 17 milliards d’euros à la recherche et l’enseignement supérieur.

En tant que Président du Pôle de compétitivité Systematic, Dominique Vernay avait été auditionné par la Commission Rocard /Juppé  en charge de la ventilation du grand emprunt, sur les conditions de relance de l’innovation en France. Il défendit à cette occasion, l’idée de constituer de grandes universités. « Nous étions au bout de ce qu’on peut faire dans le cadre des Pôles de compétitivité. Nous avions besoin maintenant que le monde universitaire se réorganise de manière cohérente et visible. » Il préconise donc de grandes universités en veillant à imaginer des articulations intelligentes entre elles et les acteurs économiques.

… et l’Université Paris-Saclay…

Le premier appel à projets se solde par un échec pour l’Idex Paris-Saclay. Dominique Vernay qui faisait partie de l’équipe auditionnée se souvient. « Dès la première minute, j’ai compris que nous ne serions pas retenus. Le projet n’était manifestement pas encore suffisamment structurant, pour aboutir à une université du XXIe. Les parties prenantes étaient prêtes à collaborer, mais pas à se placer sous une seule enseigne. »

Le président ayant démissionné, reste à lui à lui trouver un successeur pour l’appel à projets suivant. « Je n’étais pas partant a priori. Les 22 partenaires de l’Idex formaient des clubs avec des différences de culture encore trop marquées. » Il a cependant pour lui de connaître le dossier tout en étant neutre. « A partir du moment où j’ai été élu, j’avais une obligation de résultat. » Le résultat en passe d’être atteint : l’Idex a été retenu en janvier 2012 et l’Université Paris-Saclay verra le jour en 2014.

S’il a un facteur à retenir pour expliquer la réussite, il la met en avant l’état d’esprit d’ingénieur qui domine sur le Plateau de Saclay  « Un ingénieur est comme un scientifique ; quand il est confronté à un problème, il ne pense qu’à une chose : le résoudre ! Les acteurs d’ici sont à son image : quand ils s’engagent, ils ne survendent pas. Tout le contraire de la culture marketing mal compris. »

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