Créathon de Lowpital autour de la santé sexuelle des femmes. Entretien avec Aude Nyadanu

CréathonMars2021Paysage
Du 26 au 28 mars 2021, se déroulait la 4e édition du Créathon, avec pour thème de cette année « la santé sexuelle des femmes ». La fondatrice de Lowpital, à l’origine de cette initiative, revient sur les motifs de ce choix et les résultats du concours.

- Si vous deviez pour commencer rappeler la vocation de Lowiptal, que vous avez créée en 2017 ?

Elle est d’accompagner les hôpitaux et les entreprises de la santé dans l’amélioration du parcours de soin en leur faisant profiter de notre expertise dans la conception de solutions innovantes, leur prototypage et jusqu’à la phase essai. Outre des conférences, des formations et des activités de conseil, Lowpital propose des événements d’innovation collaborative centrés sur le soin et avec le concours de citoyens : les Créathons…

- A l’image d’hackathons…

Oui, à ceci près que la démarche se déroule en deux phases. Une première, durant laquelle les participants passent trois jours en immersion sur le terrain (dans un établissement hospitalier ou spécialisé dans des soins, donc). Ils sont encouragés à y observer, interroger, enquêter et, ainsi, déceler des besoins latents, comprendre les difficultés rencontrées par tous les professionnels du parcours de soin pour définir des problématiques à traiter.
La seconde phase se déroule quelques semaines plus tard, durant un week-end de trois jours. Il est consacré à la conception de solutions low-tech, concrètes, pragmatiques et rapides à mettre en place, en réponse aux problèmes identifiés durant la phase d’immersion. Le premier jour (vendredi), les participants se constituent en équipes et assistent à des témoignages inspirants (cette année : Juliette Mauro, fondatrice de My S Life, un chatbot sur la santé sexuelle des femmes, et Astrid Chevance, créatrice de Utter Us, un jeu vidéo sur smartphone pour sensibiliser sur les maladies gynécologiques). Le lendemain (samedi) est consacré à l’idéation, au développement du concept et à la formalisation de celui-ci via une landing page. Le 3e jour (le dimanche), les équipes planchent sur leur plan d’action (roadmap d’expérimentation, business model, stratégie d’acquisition) et préparent leur pitch. Les prix sont remis lors de la soirée de clôture, après présentation de chaque projet devant un jury d’experts issus des entreprises et associations partenaires. Les lauréats seront accompagnés par l’équipe Lowpital dans la mise en œuvre de leur projet.

- Tout le monde peut donc y participer ?

Oui, pas besoin d’être spécialiste du monde de la santé, le Créathon est ouvert à tous. Il s’agit de bénéficier justement de l’œil « nouveau » des personnes extérieures au monde de la santé.

- Comment en êtes-vous venue à cette thématique de la santé sexuelle, même si on en mesure l’actualité ?

Cela fait deux éditions que nous réfléchissions à un sujet sensible et même tabou, qui justifie un travail de sensibilisation, la vocation de Lowpital étant aussi d’amener de nouveaux sujets de santé dans le débat public. C’est ce qui nous avait déjà fait choisir la thématique « santé mentale », en 2019.
Cette quatrième édition se tenant au mois de mars, un mois particulièrement important pour la promotion des droits des femmes (cf la Journée internationale organisée chaque année, le 8 mars), il nous a paru important de retenir une thématique où il y aurait encore beaucoup à faire dans l’intérêt tout particulier des femmes. Aujourd’hui encore, les recherches cliniques prennent peu en compte les spécificités de leur santé. Or, au plan physiologique, plusieurs étapes de vie impactent de manière plus ou moins forte leur bien-être mental et physique : la puberté, la maternité, la ménopause et l’après ménopause. Des maladies (cancers, maladies chroniques) et des handicaps ont beau influer le quotidien intime et sexuel des femmes, les effets sur leur bien-être et l’observance sont encore très peu étudiés. Et puis, la santé sexuelle des femmes est indissociable d’autres problématiques de notre société : la précarité menstruelle, la contraception, l’accès à l’IVG, les violences sexuelles. C’est d’ailleurs pourquoi, nous avons décidé d’élargir le dispositif au-delà du milieu hospitalier et du parcours de soin pour prendre en considération d’autres besoins des femmes.

- Un mot sur les partenaires de cette édition : des partenaires de référence s’il en est. Comment êtes-vous parvenu à les convaincre ?

Les institutions directement concernées par la santé sexuelle des femmes, sinon leur bien-être, constituent une communauté où règnent beaucoup de bienveillance et un sens de l’entraide. Nous avons eu beau les avoir sollicitées en précisant que nous n’étions en rien experts de la santé sexuelle, que nous souhaitions juste permettre à des citoyens de contribuer à améliorer le parcours de soin des femmes, leur retour fut systématiquement positif.
La Chaire UNESCO Santé sexuelle & Droits Humains nous a très vite apporté son soutien. En amont du Créathon, nous avons pu organiser des webinaires avec ses experts pour une première initiation de notre communauté aux enjeux et défis de la santé sexuelle des femmes. D’autres partenaires se sont associés à l’événement, notamment le laboratoire Theramex, la Maison des Femmes, l’Institut Mutualiste Montsouris et l’AP-HP.

- La thématique a-t-elle appelé une adaptation du Créathon ? Ou la formule a-t-elle été reconduite telle quelle ?

Le fond de la démarche est toujours le même : on tient beaucoup à cette idée de proposer à des citoyens lambda de passer trois jours en immersion dans un lieu de soin. Si changement il y a eu, il tient à la diversification des lieux d’immersion. Nous ne nous sommes pas restreints à un hôpital, car nous souhaitions nous intéresser aux différents aspects de la santé sexuelle des femmes.
Outre le Centre de Santé Sexuelle de l’Hôtel-Dieu, nous avons été accueilli par la Maison des Femmes à Saint-Denis, qui accueille les femmes vulnérables ou victimes de violence ; l’hôpital Avicenne au cœur du « parcours santé sexuelle » des populations migrantes ou encore l’Institut Mutualiste Montsouris à Paris – sa maternité et son unité de chirurgie gynécologique.

- Rappelons que cette édition s’est déroulée dans un contexte de crise sanitaire…

J’allais justement y venir car, bien évidemment, cela nous a obligés à nous adapter. Heureusement, la phase d’immersion a pu être maintenue, moyennant bien sûr l’application stricte des règles sanitaires. Les douze participants qui ont pu se rendre sur place se sont fait tester préalablement. Tout au plus des lieux fonctionnant en effectifs réduits ont dû restreindre le nombre de participants intervenants en leur sein.
Le second week-end, de créativité, s’est, lui, déroulé en mode 100% digital. En principe, les participants, de l’ordre d’une centaine, prennent part ensemble à cette phase. L’intelligence collective est au cœur de la démarche et elle s’active mieux en présentiel ! Nous nous sommes donc pas mal creusé la tête pour garantir une ambiance conviviale, le plus d’interactivité, permettre aux mentors de « se déplacer » facilement d’une équipe à l’autre. Concrètement, des activités ludiques ont été proposées en début de chaque demi journée, de façon à remobiliser les participants, qui en temps normal vont et viennent, interagissent entre eux. Par exemple, nous leur avons demandé d’identifier un objet jaune dans leur environnement immédiat et de revenir avec devant la caméra, ce qui eut le mérite, en plus de les faire bouger, de les faire rire et nous avec ! Nous avons aussi veillé à choisir des outils simples d’usage en gardant à l’esprit que tous les citoyens ne sont pas familiarisés avec le digital, et à même de favoriser la créativité (nous avons par exemple recouru à des post-it virtuels, créé des environnements prêts à être complétés, etc.).

- Avec des résultats probants ?

Oui, ce fut même une réussite à en juger par les retours des participants, qui nous ont dit être restés motivés, avoir ressenti la dynamique de groupe, malgré tout le temps passé devant leur écran !

- Combien de personnes avaient répondu présent ?

Une quarantaine se sont inscrites et ont participé aux deux phases (soit six équipes, à raison d’une par lieu d’immersion). A quoi s’ajoute la dizaine de mentors venus partager leur expertise, répondre aux questions, challenger les projets.

- Et pour quels résultats ?

Le jury, composé d’éminentes personnalités* a décerné trois prix. Le premier à Va Bene, le projet mené à la Maison des femmes. L’équipe qui l’a porté a fait le constat suivant : un afflux de volontaires bénévoles se présente, mais la Maison n’est pas toujours en mesure de leur confier des tâches en adéquation avec leurs compétences ; le projet a donc consisté à imaginer une plateforme où ces volontaires peuvent s’inscrire en précisant leurs compétences, de façon à les matcher avec les besoins de la Maison, de manière optimale. J’ai été d’autant plus sensible à ce projet que, durant la première vague de l’épidémie Covid-19, j’ai moi-même mis en place une plateforme de ce type pour le compte des hôpitaux franciliens. Je l’ai gérée quatre mois durant, avec une équipe de bénévoles, qui en sont devenus eux-mêmes les modérateurs. De l’ordre de 20 000 personnes s’y sont inscrites. Naturellement, je pourrai faire bénéficier Va Bene de mon retour d’expérience.

- Et les deux autres prix, à qui ont-ils été remis ?

Le deuxième l’a été à L’Amazone : ce projet propose d’aider des femmes migrantes à témoigner sur ce qu’elles ont vécu, de leur pays d’origine jusqu’en France, de façon à instruire leur dossier de demande d’asile. Naturellement, l’exercice n’est pas simple, car leur parcours a été le plus souvent traumatisant. La solution consiste donc en des ateliers d’écriture et en un carnet dans lequel elles pourront consigner leurs souvenirs, à mesure qu’ils leur reviennent, le matériau ainsi recueilli étant destiné aux avocats en charge d’instruire leur dossier.
Enfin, le 3e prix, « coup de cœur du Jury » a été attribué à Immagyne, un joli nom en forme de clin d’œil aux initiales de l’Institut Mutualiste Montsouris (IMM…) et à son unité de chirurgie gynécologique où l’équipe a été en immersion. La solution proposée répond aux difficultés rencontrées par des patientes dans leur parcours : en état de stress voire d’angoisse, elles ne sont pas toujours en capacité d’assimiler les nombreuses informations qui leur sont communiquées. Immagyne consiste donc en plateforme de contenus, hébergée en ligne.
Trois projets différents les uns des autres, mais qui soulignent tous la nécessité de replacer la question de la santé sexuelle des femmes dans une vision globale, intégrant d’autres dimensions. Même pour des femmes ayant subi des mutilations, la priorité est d’obtenir des papiers, avant même de prendre soin d’elles.

- Nous ne pouvons pas clore cet entretien sans évoquer le prix qui vous a été décerné…

(Sourire) : Il s’agit du prix de la Femme Francophone qui m’a été décerné en décembre dernier par l’Association Internationale des Maires Francophones. Pour mémoire, ce prix récompense des femmes qui mènent des actions ayant un impact à l’échelle locale, pouvant être étendues à une échelle internationale. Je l’ai reçu conjointement avec une autre lauréate, au titre de la création de Lowpital et de la plateforme de gestion des bénévoles que j’évoquais. Ce prix tombe à pic : nous souhaitions mettre en place des Créathons à travers la France. Nous pouvons compter sur le réseau de l’AIMF pour collaborer avec les mairies de villes francophones intéressées ! Le prochain Créathon devrait d’ailleurs se dérouler à Nantes, au mois de septembre prochain.

Pour en savoir plus sur…

… le Créathon 2021, cliquer ici.

… Lowpital, cliquer ici.

* Le jury est composé des personnalités suivantes :

- Eve Plenel, conseillère santé de la Maire de Paris,
- Clémence Mainpin, en charge des expérimentations d’innovation en santé au Ministère des solidarités et de la santé,
- Ghada Hatem, fondatrice et médecin cheffe de la Maison des Femmes,
- Thierry Troussier, titulaire de la Chaire Santé Sexuelle & Droits Humains de l’UNESCO,
- Arnaud Sévène, membre du comité exécutif de la Chaire Santé Sexuelle & Droits Humains de l’UNESCO, médecin sexologue à la Maison des femmes de Saint-Denis,
- Jessica Leygues, directrice de Medicen Paris Region,
- Bertrand Gelas, directeur Médical de Theramex,
- Juliette Mauro, fondatrice de My S Life,
- Imène Maharzi, fondatrice de OwnYourCash.

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