Concours Nouvelles Avancées : tout sauf une coïncidence. Rencontre avec Laurence Decréau

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Le 2 avril dernier avait lieu la cérémonie de remise des prix de la 6e édition du concours Nouvelles Avancées, organisé par l’ENSTA ParisTech sous le patronage du ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Retour sur le palmarès et la genèse de ce concours, avec Laurence Decréau, Directrice du département Enseignement de Culture et Communication, qui en a eu l’initiative.

- Comment l’idée de ce concours de nouvelles vous est-elle venue ?

Avant d’exercer mes fonctions à l’ENSTA ParisTech, j’ai été éditrice littéraire, pendant quinze ans, mais avec une passion rentrée pour les sciences (j’avais fait un bac scientifique avant de m’engager finalement dans des études de lettres). L’idée de croiser le monde de la littérature et celui des sciences, ne m’a pas quittée. C’est ainsi qu’à Flammarion, j’ai créé, en 1999, la collection Quark Noir. Il s’agissait de proposer à un scientifique et à un auteur de série noire ou de science-fiction, d’écrire ensemble un thriller à partir de l’actualité scientifique la plus brûlante. Je rends au passage hommage au physicien Gérard Toulouse, qui m’a aidée à identifier les scientifiques à même de relever le défi. La collection a bien fonctionné : pas moins de huit titres ont été publiés en 1999 et 2000. Scientifiques et écrivains s’entendaient à merveille. Les premiers prenaient manifestement beaucoup de plaisir à imaginer des histoires nourries de théories, tandis que les seconds se passionnaient pour les enjeux de la recherche contemporaine. Chaque titre s’inscrivait dans une série avec, comme dans celle du Poulpe, un héros récurrent. En l’occurrence, il s’agissait d’un ancien astrophysicien travaillant pour le compte d’un comité d’éthique international : son rôle était de repérer des scientifiques qui franchissaient la ligne rouge, en détournant la recherche de sa finalité. Le concours est un peu une manière de prolonger cette expérience éditoriale.

- Vous l’avez conçu dans le cadre de l’ENSTA ParisTech ?

Oui, il faisait partie des projets que j’avais en tête quand je suis arrivée dans cette école. Je voulais absolument continuer à jeter des passerelles entre littérature et science, considérant que, loin de s’opposer, ces deux univers peuvent se féconder mutuellement. Les scientifiques ont naturellement de l’imagination, mais l’ignorent le plus souvent ou ne cherchent pas à la développer. Certains d’entre eux ont un vrai talent de plume avec une justesse dans le propos, qui gagne à être cultivée. Quant aux littéraires, ils tournent souvent en rond à force de ne baigner que dans des références littéraires. Pourtant, une ouverture sur les avancées scientifiques, susceptibles de transformer notre quotidien, est indispensable si on veut prétendre regarder le monde et en rendre compte.

A travers ce concours, il s’agissait donc de faire écrire des ingénieurs et plus généralement des scientifiques et, en sens inverse, d’inciter des littéraires à s’intéresser à des sujets scientifiques. La première édition a eu lieu en 2010. Elle ne comportait que deux catégories : une catégorie « étudiants scientifiques », en l’occurrence ceux de ParisTech (à l’époque, le concours ne concernait que les écoles de ce réseau) et une catégorie « grand public », relayée par notre partenaire Sciences et Avenir.

- C’est une chose de faire écrire des scientifiques comme dans le cadre de votre collection. N’en était-ce pas une autre que de faire écrire des élèves ingénieurs a priori accaparés par leurs études ?

Le fait est, la participation reste encore relativement modeste du côté des élèves ingénieurs. Par école, le nombre de participants oscille entre deux et vingt-cinq maximum. Cela peut paraître peu. Mais au moins le concours est-il l’occasion de permettre à ceux des élèves-ingénieurs qui ont un talent littéraire de l’exprimer, et de bousculer ainsi cette idée reçue, particulièrement répandue en France, selon laquelle on ne pourrait pas être scientifique et littéraire. Au prétexte qu’un élève est bon en mathématique, il est orienté vers une filière scientifique où les enseignements littéraires sont réduits comme peau de chagrin. D’où le choc qu’il peut avoir, une fois qu’il intègre une école d’ingénieurs. Il a beau avoir encore une fibre littéraire, il n’a aucun exutoire. Le concours est justement l’occasion de pallier ce manque et de lui donner l’occasion de jouer de la plume. Après six éditions du concours, je suis en mesure de vous dire qu’on trouve aussi de fins littéraires dans les écoles d’ingénieurs !

- Comment a évolué le concours depuis sa création ?

La principale évolution a eu lieu en 2013 avec la création d’une 3e catégorie de prix : les élèves du secondaire, avec un parrainage du Ministère de l’Education nationale. Collégiens et lycéens peuvent participer à titre individuel ou avec d’autres élèves voire leur classe tout entière, à la condition que ce soit sous la houlette d’un tandem d’enseignants de lettres et de science, l’idée étant d’inciter ceux-ci à mieux travailler ensemble. La première année, nous avons reçu pas moins de 160 nouvelles dans cette catégorie. Cette année, nous avons franchi la barre des 300 (302 exactement). Nul doute que nous sommes partis pour connaître une progression exponentielle. Je salue au passage notre partenaire, la revue pédagogique L’Ecole des lettres, qui relaye très largement l’information auprès des enseignants du secondaire.

- Qu’en est-il des deux autres catégories ?

En six ans, le nombre de candidats a plus que doublé, passant d’environ 280 à 603 nouvelles, que je continue à lire tout aussi systématiquement. Ce qui me permet au fil du temps de dégager une typologie de profils. C’est ainsi que j’ai pu constater que les élèves d’AgroParisTech font preuve de beaucoup de fantaisie dans le choix de leur intrigue et de leurs personnages, tandis que les Polytechniciens manifestent davantage de rigueur et de culture classique, les ENSTA ParisTech se situant quant à eux à mi-chemin entre les deux.

- Un mot sur le palmarès de l’édition 2015 ?

Dans la catégorie « étudiants scientifiques », les trois premiers sont tous d’AgroParisTech ! Ce qui n’a pas manqué de m’interroger. Le sujet de cette année – « Comme c’est curieux, comme c’est bizarre, et quelle coïncidence ! » – pourrait laisser penser que c’est précisément le fruit du hasard. Il semble qu’il n’en soit rien. Depuis que le concours existe, on observe toujours une forte présence des AgroParisTech aussi bien parmi les présélectionnés que les finalistes. Il faut donc reconnaître qu’ils sont particulièrement forts. Pourtant, ils n’ont pas de cours de culture ni de littérature. A quoi cela peut-il donc bien tenir ? J’ai posé la question à la directrice de la formation de cet établissement. Sa réponse, en forme de boutade : « Nous avons un secret… que je garderai même sous la torture ! »

- Et qu’en est-il des élèves de l’ENSTA ParisTech ?

Cette année, deux de nos élèves figurent à la 4e et 5e place alors que l’an passé, ils étaient absents du palmarès. L’un des textes a même été salué par la romancière Maylis de Kerangal, membre du jury, qui l’a trouvé très « borgésien ». Un compliment qui ne peut qu’aller droit au cœur (malheureusement, l’élève en question avait traité le sujet de façon trop indirecte pour monter sur le podium).

Dans la catégorie grand public, le premier prix a été remis à l’unanimité à un artisan, graveur de son état : Jean-Luc Seigneur (au site duquel je vous renvoie, tant il est magnifique). Sa nouvelle s’inspire directement de son métier : il met en scène un couteau à grimaces, dont on suit l’itinéraire depuis la Révolution jusqu’à nos jours. J’ai personnellement été très impressionnée par l’incroyable justesse de ton, cet art de mettre la précision technique au service de l’émotion. On touche là un point commun avec les scientifiques : pas de flou, pas d’à peu près, un verbe qui fait mouche avec économie. C’est dire si les écrivains peuvent apprendre des scientifiques et de leur art de choisir le mot juste. Le fait que le lauréat soit un artisan témoigne au passage de notre volonté de décloisonner et ce, bien au-delà des mondes scientifiques et littéraires. L’enjeu est plus généralement de décloisonner les cultures, celles des élites issues des grandes écoles comme celles de ces artisans, auxquelles je suis moi-même très sensible. J’avais d’ailleurs entrepris l’an passé une action en ce sens, en organisant, toujours à l’ENSTA ParisTech, une table ronde consacrée à l’intelligence de la main (« Le cerveau et la main »), avec Didier Lockwood, Jean-Louis Etienne, Laurent Cohen et un Compagnon du Devoir et du Tour de France.

- En quoi ce concours entre-t-il en résonance avec les dynamiques de Paris-Saclay, qui visent aussi à décloisonner, notamment le monde universitaire et celui des grandes écoles ?

Précisons que le concours est organisé sous le patronage du ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et ne se limite donc pas au Campus de Paris-Saclay. Outre le Fonds de dotation ENSTA ParisTech Alumni, EDF (dont le futur campus est en cours de construction à quelques encablures de notre école) et le CEA, nous comptons bien d’autres partenaires qui n’en relèvent pas directement : Sciences et Avenir, déjà évoqué, la Fondation ParisTech, Universcience, etc. Si le jury compte systématiquement un représentant du CEA (Roland Lehoucq, cette année), il intègre bien d’autres personnalités extérieures.

Mais si notre concours peut contribuer à décloisonner le Campus de Paris-Saclay et aider à mieux connecter les établissements qui y prennent part, tant mieux ! Reconnaissons cependant que c’est un vrai défi, en raison ne serait-ce que des conditions de transports. Quand je suis arrivée sur le Plateau, j’étais toute joyeuse à l’idée de pouvoir mener plein de projets en partenariat, avec l’IOGS, Supélec, l’X et tant d’autres écoles attendues dans les années à venir… Force m’a été de constater que ce n’était pas si simple, du fait précisément des distances qui les séparent. De là aussi ce sentiment qu’il manque une âme à ce campus. Mais nul doute qu’avec le temps, les choses iront en s’améliorant, grâce aux nouveaux moyens de transport, mais aussi à tous ces projets menés conjointement par les établissements. Dans le domaine pédagogique, de la recherche, mais aussi de la culture. Car quoi de plus fédérateur que la culture, par définition transversale ? C’est dire l’enjeu que revêt à nos yeux un concours comme Nouvelles avancées !

- Qu’êtes-vous en mesure de nous annoncer pour la 7e édition ?

Le mathématicien Cédric Villani et la romancière Fatou Diom viennent d’achever leur mandat de trois ans à la présidence du jury. Deux autres présidents (un chercheur et un écrivain) seront donc nommés prochainement. Je rêve de solliciter un physicien du Plateau de Saclay.

Crédit photo : © Gérard Cambon, 2015 (portrait de Laurence Decréau) et (c) Bruno Rimboux-ENSTA ParisTech (les deux photos relatives à la cérémonie de remise de prix, en illustration de cet article et sur le carrousel du site).

 

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