Comment rendre plus conviviaux les transports collectifs ?

Avant le forum ouvert, une randonnée dans les alentours de Villers le Bâcle. Crédit : Philippe Perche
Terre et cité Paysage
Architecte DPLG, Maître-Assistant à l’Ecole Nationale Supérieure d'Architecture (ENSA) Paris-Malaquais, particulièrement intéressée par les problématiques de mobilité (elle a participé à l’élaboration de la carte collaborative dont nous avons rendu compte sur le site Média Paris Saclay), Sabine Chardonnet-Darmaillacq était présente au second volet du Forum ouvert organisé le samedi 27 avril dernier par Terre & Cité. Elle rend compte de l’atelier auquel elle a participé, sur la manière de rendre plus conviviaux les transports sur le Plateau de Saclay.

« Le thème de notre atelier portait sur la manière de rendre les transports plus conviviaux sur le Plateau de Saclay. Pour en débattre, nous étions cinq personnes. Cela peut paraître peu, mais le panel s’est révélé suffisamment varié pour susciter de riches échanges.

Ce thème avait été proposé par Lorraine, une jeune mère de famille, qui habite sur le Plateau de Saclay, à Buc, et qui travaille à Massy. Pour ses déplacements, elle utilise principalement les transports en commun. Son constat : le manque de convivialité, les usagers se parlant très peu entre eux. Parmi les autres participants :

- Elodie, une jeune diplômée de l’Ensci – Les Ateliers, qui s’est spécialisée dans le design de services ;

- Caroline, une élue de Verrières-le-Buisson ;

- Jean-Marc un retraité, qui pratique le vélo et promeut les mobilités douces ;

- enfin, moi-même, la seule à ne pas résider sur le territoire. Cependant, je commence à bien le connaître à travers notamment les carto parties à l’organisation desquelles j’ai participé pour nourrir la carte collaborative destinée aux marcheurs (pour plus d’information, cliquer ici). Architecte DPLG et Maître-Assistant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture (ENSA) Paris-Malaquais, je m’intéresse de longue date aux mobilités et notamment à la marche. Mais, au-delà des motifs qui m’y amènent, je constate que c’est un territoire que j’affectionne de plus en plus.

Un diagnostic partagé

Un premier tour de table a permis de rendre compte de nos expériences de mobilité. L’élue, en particulier, a fait part d’une longue pratique du covoiturage avec d’autres mères de famille, avant de faire part du constat que ce sont toujours ceux qui prennent des initiatives qui se retrouvent à devoir les porter, les autres se bornant à suivre le mouvement, et encore, quand ils y participent. D’où sa lassitude. Comme Lorraine, elle regrette la faible diffusion de ces pratiques novatrices et solidaires dans les mœurs. Néanmoins, Lorraine a tenu a manifester combien elle était sensible aux petits signes de connivence qu’elle relevait au cours de ses déplacements dans les transports en commun, à la manière dont les usagers se mettaient à se saluer, à échanger des sourires voire quelques mots. Ainsi les bus révélaient leur capacité à produire des moments de convivialité. Elle-même y a rencontré des usagers qui sont devenus des amis, une fois qu’elle a emménagé sur le plateau. Cependant, elle constate qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire : la plupart des personnes n’osent pas se parler et se laissent « transporter » alors qu’elles pourraient mettre à profit le temps du déplacement pour faire de vrais échanges sociaux. D’où sa proposition de l’atelier. Quant à Jean-marc, il a souligné le rapport plus fort qu’on finit par entretenir avec le territoire à mesure qu’on s’y déplace et en particulier à des vitesses douces.

Quand mon tour est arrivé, j’ai proposé que nous changions de braquet, en parlant non plus de transport, mais de « mobilité », en observant que, justement, l’enjeu n’était pas de se considérer comme de simples usagers « transportés » d’un point A à un point B, mais bien d’être les acteurs conscients et actifs de nos déplacements. La mobilité recouvre bien plus que le transport. Ce que la jeune designer a également souligné.

Dès nos premiers échanges, nous sommes convenus que la mobilité pouvait aussi représenter des contraintes. Lorraine a insisté sur celles qui pèsent sur les mères de famille avec les accompagnements d’enfants. Tout en gardant à l’esprit ces réalités, l’enjeu de la discussion a été de montrer dans quelle mesure la mobilité pouvait être aussi affaire de choix et source de convivialité.

Des pistes de diagnostic

Après ce premier tour de table, s’en est suivi, grâce encore une fois à la diversité des points de vue, un débat très riche sur les solutions concrètes à promouvoir. Schématiquement, nous avons inventorié des initiatives et des solutions selon trois entrées :

 - 1re entrée : les initiatives impulsées d’en haut et relatives notamment aux d’infrastructures et aux investissements dans ce domaine. Nous en sommes naturellement venus à aborder la question de la CD 36, qu’il est prévu d’élargir pour en faire une 2X2 voies. Il nous a semblé que ce n’était pas la meilleure façon d’inciter les automobilistes à arrêter d’utiliser leur voiture en solo et à utiliser plus souvent les transports en commun. De là les propositions ont fusé. Tel a proposé d’élargir la route, mais au profit des bus en site propre, de façon à ce qu’ils soient visibles des automobilistes, ou encore des voitures à 4 passagers ou autolibs. Tel autre a évoqué des systèmes de pénalisation des voitures en solo sous forme de taxes, sur le modèle adopté par Londres. Tel autre encore a suggéré de taxer le stationnement en rendant plus responsables les entreprises. Celles-ci remboursant la moitié de l’abonnement transport de leurs salariés, pourquoi en effet ne pas leur faire jouer un rôle dans l’incitation à venir en transport en commun ou à covoiturer ? Soit l’enjeu des Plans de Déplacement des Entreprises ou Inter-Entreprises (PDE et PDIE). Mais nous sommes allés plus loin en proposant des PDU : des Plans de Déplacement Universitaires et, au-delà, des bourses de mobilité trans-acteurs (entreprises, universités et grandes écoles). Il ne faut pas en effet s’en tenir aux seules entreprises : universités et grandes écoles sont aussi concernées comme on peut le voir avec les grands parkings dont elles se sont dotées. Cela aurait l’avantage de déjouer cette logique de « gated communities » encore puissante sur le Plateau de Saclay, malgré la dynamique de cluster. Le rôle de l’EPPS a été évoqué comme ensemblier de la politique de mobilité à inventer. Le lien entre problématiques de déplacement et de logement ayant été souligné.

Une autre piste de réflexion découle d’un constat souligné par l’élue, à savoir les incivilités produites sur l’espace public en général, et dans les transports en commun en particulier. Elles mettent en évidence l’enjeu éducatif des mobilités. De là l’idée d’associer les établissements d’enseignement supérieur présents sur le Plateau ou appelés à le rejoindre - universités et grandes écoles – pour mener des actions de sensibilisation en commun.

Enfin, une carte officielle “ Autostop ” (délivrée par les collectivités territoriales) pourrait être acquise par les autostoppeurs locaux comme les conducteurs pour une confiance partagée. Cela favoriserait les covoiturages agiles ou opportunistes de dernière minute, sans rendez-vous. La carte ouverte de Saclay a aussi été évoquée comme outil local à diffuser et utiliser pour une mobilité plus intégrée localement.

- 2e entrée de nos réflexions : les initiatives impulsées, cette fois, par le bas, par les usagers, les praticiens de la mobilité, avec l’idée de voir comment en assurer une montée en généralité. Naturellement, nous avons évoqué les pratiques de covoiturage, de pédibus, etc., non sans cependant en pointer les limites. Certains parents estiment en effet que ces pratiques les privent d’un des rares moments où ils peuvent se retrouver en tête-à-tête avec leurs enfants. Et il semble que c’est plus lors de déplacements à pied qu’en voiture, que ces échanges sont les plus profitables.

Nous avons également évoqué des initiatives d’autres pays européens comme, par exemple, le transport des enfants en charrettes, tirées par des chevaux (une initiative suisse, mais qu’on retrouve également en Allemagne ou aux Pays-Bas). Quoique micro, elle nous paraît d’autant plus intéressante qu’elle est une manière de souligner le caractère encore rural du territoire.

Dans un souci de solidarité intergénérationnelle, nous nous sommes demandé comment impliquer les personnes âgées, les retraités, dans l’encadrement des enfants, autour de la mobilité. S’est alors posée la question de savoir si on devait les rémunérer pour compléter leurs petites retraites. D’un autre côté, nous nous sommes inquiétés de rémunérer certains et pas les autres. Deux scénarios en ont résulté : l’un prévoyant de menus services rémunérés ; l’autre reposant sur le principe d’un bénévolat complet et d’échange de services (service d’entraide locale).

- 3e entrée : la question des échelles et de leur articulation : l’échelle individuelle (celle de la personne considérée en tant que telle, mais aussi  en tenant compte de ce qu’elle peut être amenée à transporter et qui peut contrarier sa mobilité) et celle du territoire (lequel peut être plus ou moins vaste et compliqué, comme c’est le cas pour le Plateau de Saclay).

Force est de constater que les solutions destinées à améliorer la convivialité des transports en commun étaient inspirées d’expériences envisagées à l’échelle locale, celle du quartier ou du village. Nous nous sommes donc demandé dans quelle mesure parvenir à monter en généralité, sur un territoire plus grand, pour créer une atmosphère collective à une plus grande échelle.

Nous avons beaucoup insisté sur la connexion entre le plateau et ses vallées au point de, quitte à déborder le champ de réflexion de l’atelier, questionner jusqu’à la pertinence du fait de parler de “ Plateau de Saclay ”, dans la mesure où cette appellation escamote ses vallées. En nous plaçant dans cette perspective, nous en sommes revenus à une réflexion autour de l’intérêt certain d’un… téléphérique. Une fois cette idée lancée, tous les participants de l’atelier ont réagi très favorablement sur le mode : “  Mais oui, c’est bien sûr et il y a une industrie française en jeu ! “. Nous la mettrons d’autant plus en avant que, lors des restitutions, nous nous sommes aperçus qu’elle a fait sens dans d’autres ateliers. Ce consensus, obtenu à partir d’un groupe très divers dans sa composition, m’interroge cependant dans la mesure où j’ai cru comprendre que cette proposition aurait suscité plutôt une opposition ou une résistance des populations locales… Nous, nous en venions au contraire au constat qu’il s’agissait de la meilleure solution possible, compte tenu de la morphologie du territoire et des flux à gérer.

Notre approche souvent anthropologique n’a pas empêché d’aborder les réalités économiques, justement dans une optique de plus grande solidarité. La convivialité des espaces publics a été notée comme un bon modérateur des mobilités plus conviviales elles aussi. Pour ma part, j’ai insisté sur le fait que la mobilité, ce sont des personnes qui se déplacent, mais le plus souvent avec des choses à transporter ou à livrer ; par conséquent, il s’agit de rapprocher les systèmes de mobilité des personnes, de celui des objets. A ce propos, l’élue a pointé un autre problème, à savoir : l’encombrement de plus en plus fréquent des espaces résidentiels par de gros camions qui viennent livrer des marchandises commandées sur le net. Entre autres nuisances, elle relève une dégradation de la chaussée. De là, une réflexion s’est engagée sur l’intérêt qu’il y aurait à promouvoir une nouvelle économie de la mobilité qui pourrait s’appuyer sur des acteurs de l’économie sociale et solidaire pour la gestion des livraisons sur les derniers kilomètres. J’ai pour ma part proposé la création de “ station de mobilité ” : lieu de services (douches, sanitaires, soin, consignes, point livraison), d’information, de rencontre pour échange de services liés à la mobilité (intergénérationnelle), silos à vélos, etc.

Voici pour un aperçu de nos propositions destinées à cultiver des rapports conviviaux et solidaires entre les personnes durant le temps de leur mobilité sur le Plateau de Saclay et ses vallées. A leur manière, elles illustrent la possibilité de s’inspirer de solutions existantes et de les décliner suivant les spécificités de ce territoire, en valorisant son caractère encore rural (à travers le service de transport scolaire en charrettes),  sa morphologie (avec le téléphérique comme solution de partage entre vallées et plateau) et la logique de cluster (par la mise en commun d’outils d’information, de PDIE/U, etc.). Restait à savoir qui pourrait piloter la mise en œuvre de ces solutions. Il nous a semblé que la responsabilité en revenait naturellement… à l’EPPS ! »

Propos recueillis par Sylvain Allemand

Pour accéder à un premier compte rendu du forum ouvert, cliquer ici.

Le schéma de la photo ci-jointe résume la cartographie des idées échangées lors de l’atelier évoqué par Sabine Chardonnet-Darmaillacq.

Schéma convivialité

 

 

 

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