Comment bien s’informer par temps de pandémie. Entretien avec George Théodotou

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Dans la famille Théodotou, qui propose de la cuisine méditerranéenne à Palaiseau et à Gif-sur-Yvette, on demande le père (à gauche sur la photo ci-dessous). Après l’entretien que nous avait accordé le fils, Héraclès (avec les lunettes), en décembre 2018, George Théodotou a bien voulu témoigner de la manière dont il a fait face à la pandémie du Covid-19. Non sans faire preuve d’un art consommé dans le traitement de l’information, qui nous submerge plus que jamais.

- Pour commencer, pouvez-vous rappeler comment vous avez réagi à l’annonce de la pandémie du Covid-19 ?

Icono Heracles famille 2020Au début, souvenez-vous, l’impression qui dominait à la lecture des informations, était que ce virus frappait d’abord d’autres pays que les nôtres, en l’occurrence la Chine et ses voisins ; que l’Europe n’était pas directement concernée. On connaît la suite. A mesure que la maladie semblait affecter plus directement la France, la population s’est sentie plus concernée et a commencé à s’interroger sur ce que ce Covid-19 représentait exactement. Que ce soit en Grèce ou à Chypre, où nous avons de la famille, avec qui nous échangeons régulièrement, ou ici, en Essonne, où nous vivons, nous étions confrontés au même virus. Non seulement il devenait le sujet principal des conversations, mais encore, les gens ont très nettement commencé, avant même le confinement, à changer d’attitude. Des clients se sont mis à sortir moins souvent. Ils se faisaient livrer ou demandaient à des proches de leur rapporter ce dont ils avaient besoin.

- Et vous-mêmes, vous et votre famille, comment avez-vous réagi ?

Nous nous sommes mis à consulter plus attentivement les médias, les sites gouvernementaux ou d’autres institutions, des blogs… qui étaient en première ligne dans l’information sur le  « crowdvirus ».  Nous nous sommes mis ainsi en quête de nouvelles informations, dans une sorte d’apprentissage permanent sur ce dernier, dont on entendait parler pour la première fois. Ici et là, on pouvait lire qu’il se manifestait à travers plusieurs symptômes, qui s’observaient le plus souvent chez des personnes déjà porteuses de pathologies. Nous pouvions ainsi commencer à nous faire une idée plus précise de la nature des risques.

- Etiez-vous inquiets ?

Inquiets ? Je dirai plutôt en alerte. A mesure que le crowdvirus se rapprochait, qu’il devenait une réalité non plus lointaine, mais qu’il nous concernait directement, mes proches et moi, nous avons restreint nos déplacements. Nous avons questionné des médecins et des amis que nous estimions être plus au fait que nous sur le sujet. Force a été alors de constater que les avis étaient partagés. Les uns se disaient fort préoccupés, les autres se montraient plus mesurés. Tant et si bien que nous ne savions plus toujours quoi en penser. Puis, au bout d’un moment, d’autres voix se sont faites entendre, qui apportèrent un autre éclairage : malgré le nombre de victimes enregistrées quotidiennement, elles considéraient que la situation n’était pas aussi exceptionnelle, comparée à d’autres pandémies que l’humanité avait connues par le passé, au plan statistique du moins. Dans le même temps, d’autres voix continuaient à en appeler à la vigilance, au confinement, à respecter les gestes barrière… Ces voix discordantes ont ajouté de la confusion et pas seulement dans notre esprit. On a pu le constater dans le comportement des gens et les tensions qui se sont manifestées.

- Un exemple ?

L’autre jour, alors que j’attendais à l’extérieur d’un magasin, j’ai assisté à une scène qui m’a un peu attristé. Une personne attendait devant moi avec son caddy et devant elle se trouvait une autre personne qui portait un masque et des gants. Au début, les deux respectaient la distance requise. Mais la personne qui était devant moi s’est mise à téléphoner, avançant petit à petit, sans s’apercevoir qu’elle se rapprochait de l’autre personne, laquelle a fini par protester de manière très véhémente. Naturellement, je pouvais comprendre la raison de sa colère. En même temps, je n’ai pas pu m’empêcher d’en être surpris. Si les relations humaines devaient en être réduites à ce genre de rapports tendus, au quotidien, je me demande jusqu’où cela nous conduira…

- Et aujourd’hui, comment percevez-vous la situation alors que nous avons entamé la période de déconfinement ?

Au vu de ce que j’entends, de ce je lis sur ce qui se passe ailleurs, la situation paraît tout sauf rationnelle ou logique. Prenez l’Italie et l’Allemagne. Dans le premier cas, les chiffres fournis lors d’un débat parlementaire indiquent que plus de 96% des décès intervenus depuis le début de la crise n’avaient pas pour cause unique le crowdvirus. En Allemagne, un médecin de Hambourg a indiqué que des décès récents avaient été imputés à ce dernier, sur la base de symptômes constatés, mais sans que puissent être réalisées d’autopsies en bonne et due forme (faute de pouvoir manipuler les corps). En contrevenant aux règles imposées par les circonstances, il a pu obtenir des ratios comparables à ceux de l’Italie.
Cela étant dit, je constate aussi que ce sont les pays qui disposent a priori des systèmes de santé hospitaliers les plus performants, qui comptent le plus de médecins et de scientifiques, qui ont été le plus durement touchés par le Covid-19 – l’Italie, l’Espagne, la France, l’Angleterre, comparés à d’autres pays, comme la Grèce et Chypre. Pourtant, ces pays ne sont pas plus jeunes que les autres. Qu’en conclure ? Je ne saurais dire. Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur ce décalage paradoxal, de prime abord. De manière générale, je m’interroge sur les statistiques sur lesquelles nos gouvernants s’appuient pour prendre leurs décisions.

- Pouvez-vous préciser ?

En Italie, la grande majorité des victimes a plus de 75 ans ; en Allemagne, plus de 80 ans… Naturellement, ces chiffres sont dramatiques pour nos aînés. Mais cela justifie-t-il de mettre à l’arrêt des pans entiers de l’économie ? Ne devrions-nous pas prendre des mesures spécifiques aux personnes âgées ? Les citoyens sont en droit d’attendre, de recevoir des réponses établies sur la base de données fiables, fournies par les médecins et les scientifiques. C’est en tout cas ce type de données que j’aimerais entendre dans la bouche de nos gouvernants. Car il en va aussi de la survie de millions de personnes, qui risquent, si la situation perdure, de perdre leurs emplois et leur principale source de revenus avec. Je n’ose imaginer ce qui peut advenir d’une telle situation si elle devait perdurer. Les gouvernements ont pris des décisions drastiques comme celle de confiner leur population et de fermer les frontières. Je ne conteste pas cela dans son principe. En revanche, j’attends que des décisions aussi fermes soient prises sur la base d’une évaluation juste de la situation. Si je n’ai qu’une demande à faire, c’est celle-là.

- Les lecteurs ne pouvant vous voir, je précise que vous vous exprimez en joignant les mains comme si vous imploriez ces gouvernants… Pourtant vos propos sont empreints de beaucoup de sagesse. Comment parvenez-vous à garder autant de recul, à faire un usage équilibré de l’information ? Est-ce lié à un cursus particulier ? A l’expérience acquise lors de la crise financière qui a durement frappé votre pays ?

(Sourire) Disons que j’appartiens à cette génération, qui, du temps de l’enfance, ne disposait pas d’autant de moyens d’information qu’aujourd’hui. Internet n’existait pas, les réseaux sociaux encore moins. Nous en étions réduits à lire la presse, à écouter la radio, mais aussi à solliciter nos proches, nos amis, en direct ou en leur téléphonant (nous disposions quand même déjà de ce moyen de communication !). Ce qui avait aussi son avantage : au moins disposions-nous d’une information qui n’était pas parasitée par tous les commentaires qu’elle peut aujourd’hui susciter instantanément. Cela inclinait à ne pas prendre une information pour argent comptant, mais à la croiser avec des informations venant d’autres sources, en consultant des proches ou des amis, que nous estimions plus qualifiés pour l’apprécier, démêler le vrai du faux. Bref, nous prenions notre temps avant de valider une information, d’en tirer des conclusions. Non que nous étions en défiance permanente. Nous revendiquons juste le droit de juger, de prendre du recul. Pour en revenir à la pandémie, nous avons respecté les consignes à la lettre, à commencer par les gestes barrière et toutes les mesures adoptées par le gouvernement, mais nous estimons que cela ne devait pas nous obliger à suspendre notre libre arbitre, notre droit à juger de la pertinence de ces mesures.

- Par exemple ?

Prenez les gants. Des clients nous demandent parfois pourquoi nous n’en mettons pas. Ce n’est pas de l’inadvertance de notre part, mais un acte volontaire. D’abord, parce que, étant en caoutchouc, ils ne sont pas appropriés quand on prépare des plats chauds. Ensuite et surtout, parce qu’ils vous inclinent à être moins vigilants sur l’état de propreté de vos mains. En effet, quand vous en portez, vous ne ressentez pas ce qui peut rester collé dessus. Résultat : vous pensez moins à vous laver les mains et vous exposez donc à transmettre les impuretés et autres virus. En disant cela, je ne récuse pas l’usage des gants. Je dis juste qu’il nous faut apprendre à les utiliser à bon escient. Dans un métier comme le nôtre, on gagne plutôt à se laver régulièrement les mains. Certes, cela peut paraître fastidieux, d’autant qu’il ne suffit pas seulement de les mouiller, mais bien de les laver avec du savon. Mais, au bout d’un moment, vous le faites machinalement, sans plus y réfléchir. C’est juste une question d’habitude.

- On devine les contraintes supplémentaires qui ont pesé sur votre activité. Pourtant, vous êtes restés ouverts durant toute la période de confinement. Cette décision est-elle allée de soi ?

Cette décision, nous ne l’avons pas prise seuls. Il y eut d’abord celle du gouvernement d’autoriser les commerces alimentaires à rester ouverts. Si tel n’avait pas été le cas, nous aurions fermé un point c’est tout. Cela étant dit, même autorisés à rester ouverts, nous aurions pu décider de fermer et de rester chez nous. Mais comme vous l’avez souligné, nous avons fait le choix inverse, en nous réorganisant, en réduisant le recours à nos salariés, de façon à les protéger.
D’un strict point de vue pratique, ce ne fut pas simple car nous nous sommes très vite heurtés à la difficulté de trouver des matières premières et des produits qui entrent dans la composition de certains de nos plats. Mais cela ne nous a pas découragés. Nous tenions à rester ouverts et ce, pour le bien de nos clients. En effet, il nous semblait difficile de ne pas répondre présent au moment où ils avaient peut-être le plus besoin de nous. Jusqu’alors, si nous avons réussi, c’est grâce à leur fidélité. A notre tour, il nous fallait nous montrer fidèles. Et quoi qu’il nous en coûtât pour continuer notre activité avec les nouvelles règles sanitaires. Et quand je dis quoi qu’il en coûtât, ce n’est pas seulement au regard de notre sécurité, mais de la viabilité économique de cette décision. A l’heure où je vous parle, je ne suis pas encore en mesure de vous dire si la situation a été « profitable » d’un strict point de vue comptable. Mais cela est secondaire. Le plus important était de répondre présent. J’ajoute que cette décision n’a pas été prise seulement par moi et le reste de ma famille. Plusieurs de nos salariés ont, eux aussi, répondu présent. Qu’ils en soient remerciés.

- Une dernière question : vous dites crowdvirus et non coronavirus, pourquoi ?

En effet, et c’est volontaire. C’est une manière pour moi de réagir contre cette tendance de certains peuples à puiser dans le trésor de la langue grecque, ma langue maternelle, pour trouver les mots qui leur manque. Je n’ai rien contre cela a priori. Au contraire, si cela peut contribuer à faire que les peuples se comprennent mieux, j’en suis plutôt heureux et même fier. Mais de là à puiser dans notre patrimoine linguistique pour désigner un fléau dont nous, Grecs et Chypriotes, ne sommes pas responsables, et qui s’est d’ailleurs peu manifesté dans nos pays, je dis non ! D’accord, le virus a une apparence de couronne, du latin coronna, qui a été emprunté au grec korôn. Mais dès lors qu’on s’exprime en anglais, comme je le fais au cours de cet entretien (malheureusement, je ne pratique pas encore assez bien votre langue…), je ne vois pas pourquoi on n’utiliserait pas son équivalent anglais, crowd, pour désigner le Covid-19.

Propos recueillis et traduits par Sylvain Allemand

Pour accéder à l’entretien avec Héraclès, cliquer ici

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