Classes prépas : le pari réussi de l’Essouriau. Rencontre avec Vincent Reynaud

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En 2011, le lycée de l’Essouriau accueillait ses premiers élèves en classes préparatoires. Les résultats sont déjà au rendez-vous et plus que flatteurs. Parmi les premiers professeurs à avoir participé au projet, Vincent Reynaud nous en dit plus sur les ingrédients du succès mais aussi sur les perspectives offertes par le contexte de Paris-Saclay.

- Un mot pour commencer sur la genèse des classes préparatoires du lycée de l’Essouriau…

Ces classes préparatoires – des classes Physique, Chimie et Sciences de l’Ingénieur (PCSI) – ont démarré en septembre 2011, en partenariat avec l’Université Paris-Sud et l’académie de Versailles. L’ambition était d’amener des élèves qui ne feraient pas nécessairement une classe préparatoire traditionnelle à en faire l’expérience, avec l’objectif de présenter les concours et, dans la mesure du possible, d’intégrer une école d’ingénieurs.
Une personne a joué un rôle particulièrement important : Sylvie Retailleau, actuelle Présidente de l’Université Paris-Sud. On peut même considérer que c’est la marraine du projet. Elle l’a porté du temps où elle était directrice des formations de l’Université Paris-Sud, et lui a même permis de survivre à la fin 2011, alors qu’on pouvait craindre de ne pas avoir assez d’élèves. Depuis, le projet est piloté par Isabelle Demachy avec une énergie dont nous lui sommes reconnaissants.

- En quoi vos classes préparatoires se distinguent-elles des classes préparatoires classiques ?

Les enseignements sont partagés entre le lycée et l’université : les élèves sont à l’Essouriau quatre jours et demi par semaine ; le reste du temps – un jour par semaine – ils sont sur le campus de Paris-Sud pour y suivre leurs TP de chimie et de physique. Ils y font aussi leurs Travaux d’Initiative Personnelle Encadrée (TIPE), en plus de quelques cours. Les enseignements scientifiques sont répartis entre enseignants de classes préparatoires (au nombre de cinq, dont moi) détachés sur ce projet, et des enseignants-chercheurs de Paris-Sud (des professeurs, des maîtres de conférences ou des PRAG) qui assurent des enseignements en mathématiques, en physique et en chimie. Les autres enseignements (anglais, lettres-philosophie…) sont assurés par des professeurs du lycée. Nos élèves sont ainsi inscrits à la fois au lycée et à Paris-Sud, comme étudiants.

- Ce dispositif est-il propre au lycée de l’Essouriau ou a-t-il été mis en œuvre dans d’autres lycées ?

Trois autres lycées de l’académie de Versailles bénéficient de ce dispositif : le lycée de Montigny-le-Bretonneux en lien avec l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, le lycée d’Evry avec celle d’Evry, enfin le lycée d’Argenteuil avec celle de Cergy-Pontoise.

- Comment expliquez-vous l’implication d’universités dans un dispositif qui visent à intégrer des élèves dans des écoles d’ingénieurs ?

Il faudrait poser la question à Isabelle Demachy ou à Sylvie Retailleau. Pour ma part, je rappellerai que des universités ont également des écoles d’ingénieurs. C’est le cas de Paris-Sud. J’ajoute que ceux de nos élèves qui n’intègrent pas d’école d’ingénieurs ont toujours la possibilité de s’inscrire à l’université, à la fin de chaque semestre. Ils seront d’autant plus enclins à le faire dans une université partenaire où ils ont suivi des enseignements.
Cela étant dit, tous nos élèves ont jusqu’à présent intégré une école d’ingénieurs. Aucun n’a poursuivi un cursus universitaire à Paris-Sud, mais cela pourrait se poser à la fin de cette année car l’un de nos étudiants de PSI souhaite en intégrer le magistère de physique.
Je précise que la convention qui nous lie prévoit également l’inverse : la possibilité pour des étudiants de Paris-Sud d’intégrer nos classes préparatoires. Le cas ne s’est pas encore produit, mais rien n’empêcherait de le faire.
A travers ce dispositif, il y a aussi la volonté de montrer que classes préparatoires et université peuvent travailler ensemble, dans l’intérêt des élèves eux-mêmes. A cet égard, je dois dire mon entière satisfaction. Contrairement à des idées reçues, il n’est pas compliqué de travailler avec les collègues universitaires. Les différences de point de vue quant à la manière d’enseigner, loin d’être matière à conflit, sont source d’enrichissement mutuel.

- Comment ont évolué vos effectifs ?

La première année (2011-12), la classe de PCSI, Sup, donc, comptait seize élèves. L’an dernier, nous en avions 32 en première année, 21 en 2e année. Cette année, nous devrions avoir un peu plus de 31 élèves en 2e année (une élève souhaite reprendre à l’université technique de Belfort Montbéliard) et 34 en première année. Soit plus d’une soixantaine, avec un recrutement toujours aussi varié que possible. Nous continuons également à recruter des élèves d’un niveau moyen.

- Quels résultats avez-vous obtenu cette année ?

Nos 21 élèves ont tous obtenu la possibilité d’intégrer une école d’ingénieurs. Mais la procédure d’intégration est encore en cours au moment où se réalise cette interview. Pour mémoire, les oraux ont eu lieu jusqu’au mois de juillet, suite à quoi une première proposition d’intégration est faite à la fin de ce même mois. Une seconde procédure devait avoir lieu à partir du 24 août, pour ceux qui n’étaient pas satisfaits de la première proposition. Des élèves peuvent encore décider de choisir de refaire une 3e année (une 5/2) pour avoir une école qui leur convienne mieux. Pour notre part, nous ne forçons pas les élèves à choisir mais, au contraire, tenons à les laisser libres de leur choix, y compris quand ils peuvent intégrer une école plus prestigieuse a priori.

- Parmi vos élèves, certains ont-ils déjà, par le passé, intégré une grande école d’ingénieurs de Paris-Saclay ?

Oui, l’un d’eux a intégré Centrale-Supélec en 2014 et deux autres ont intégré Polytech Paris-Sud en 2013 et 2014. Parmi ceux de la promotion 2016, un va intégrer Sup Optique, un autre le campus de Metz de Centrale-Supélec. Nous n’avons pas encore exaucé le rêve de tout enseignant de classes préparatoires : une intégration à l’X. A ce jour, nous avons cependant déjà eu un admissible (celui-là même qui a intégré Centrale-Supélec en 2014).

- Comment sélectionnez-vous vos élèves ?

Nous avons pour parti de prendre aussi bien des élèves de bon niveau que des élèves d’un niveau plus modeste, qui n’auraient pas nécessairement fait d’eux-mêmes une classe préparatoire ici. Je pense notamment à ceux qui viennent du lycée lui-même. La création de nos classes préparatoires a manifestement suscité des vocations, qui tendent à augmenter sous l’effet des résultats. Les élèves issus du lycée forment un tiers de nos promotions. Les premiers qui s’y sont lancés ont montré que c’était possible, ce qui en encourage d’autres à sauter le pas.

- Qu’avez-vous mis en place de spécifique, par rapport à d’autres classes préparatoires ?

Les élèves de première année bénéficient d’un tutorat, organisé et financé par la faculté des sciences de Paris-Sud, sous la houlette d’Isabelle Demachy, à l’époque vice-doyenne. Ce tutorat est assuré par des étudiants de Paris-Sud. Jusqu’alors, c’était le vendredi soir. A compter de cette année, ce sera le lundi soir.
Autre particularité : le lycée est engagé dans le programme « Une grande école : pourquoi pas moi ? » (GEPPM). Il implique deux élèves en première année de Polytechnique, logés au lycée même, de fin septembre à fin mars, dans le cadre du stage civil ou militaire qu’ils doivent effectuer. Ils consacrent une partie de leur temps à accompagner les élèves de milieu modeste, de seconde, première ou terminale qui suivent le programme GEPPM. Dans ce cadre ils organisent également des sorties et d’autres activités, de manière à leur donner l’ambition de faire des études supérieures. Ils consacrent aussi de leur temps à épauler nos élèves de PCSI et PSI en particulier à midi et le soir. Ces polytechniciens ont une bonne approche des choses : quand ils n’ont pas la solution à un exercice, ils vont inciter nos élèves à réfléchir davantage, en les aidant juste ce qu’il faut. Les premières années, ils ont contribué à leur donner plus confiance en eux, avant que nos résultats ne finissent par les motiver.

- Et vous-même, qu’est-ce qui vous a incité à rejoindre ce dispositif ? Etiez-vous volontaire ?

Oui, même si à l’origine, j’avais juste demandé un changement d’affectation. J’avais été jusque-là professeur dans le secondaire au lycée de Longjumeau. Je m’y sentais très bien mais je craignais de tomber dans une certaine routine. J’ai donc exprimé le souhait d’être nommé en classes préparatoires, auprès de l’Inspection générale, en connaissance de cause du risque de devoir changer de département, ce qui ne me satisfaisait guère a priori. Mais, je m’étais fait une raison en considérant que, dans la vie, on ne peut pas tout avoir ! Par chance, le dispositif se mettait en place. L’Inspecteur en charge de la création des nouvelles CPGE dans l’académie m’a, lors d’une réunion, proposé de rester dans le département moyennant la participation à un projet qu’il fallait mettre en place. Il s’agissait du projet du lycée de l’Essouriau. Habitant Chilly-Mazarin, la perspective d’être affecté aux Ulis me convenait plutôt (cela ne prenait que 20 minutes, du moins quand le trafic est fluide !).

- Le dispositif a-t-il évolué depuis ?

Oui. A partir de 2014, nous avons apporté quelques changements. L’équipe a par ailleurs connu un léger turn over. Le partenariat avec Paris-Sud a lui-même évolué. Bref, nous nous sommes adaptés. Rien que de plus normal et de plus stimulant.

- Un mot sur les transports : dans quelle mesure la répartition entre deux sites, l’un aux Ulis, l’autre à Paris-Sud ne complique-t-elle pas la vie des élèves ?

D’abord, précisons que nos élèves n’ont pas à faire d’aller-retour dans la journée. Encore une fois, les TP et autres activités menés à Paris-Sud, le sont au cours d’une même journée. Ensuite, la plupart se déplacent déjà en voiture et s’arrangent entre eux, en pratiquant le covoiturage. Quant aux autres, ils disposent d’un système de bus qui dessert efficacement les Ulis aussi bien que le campus de Paris-Sud. Quand il fait beau, des élèves n’hésitent pas non plus à s’y rendre à pied. Ils connaissent les raccourcis ! Comme je le rappelais, près d’un tiers viennent de l’Essouriau, mais sans que cela préjuge de leur lieu de résidence (ils peuvent venir de Marcoussis ou encore de Bures-sur-Yvette). Un autre tiers vient du lycée Blaise Pascal, le dernier d’autres lycées du département.

- Quel est l’état d’esprit de vos élèves ?

Les classes prépa ont des avantages et des inconvénients, mais ni plus ni moins que le secondaire. Pour ma part, je considère qu’enseigner en classe prépa représente un immense privilège, compte tenu ne serait-ce que de l’état d’esprit des élèves. Ils sont motivés, travaillent beaucoup, ont une volonté de faire et se donnent les moyens de leurs ambitions. Certes, ils sont jeunes avec une maturité plus ou moins affirmée, mais impatients et curieux de tout. Toujours est-il qu’ils ne m’ont jamais déçu. Les résultats du lycée sont d’abord les leurs. Ce sont eux qui se sont accrochés pour arriver là où ils sont. Ce sont des jeunes à qui on peut faire confiance. Ils font d’ailleurs forte impression auprès des personnes extérieures. Je pense notamment aux professeurs de bacs pro industriel du bassin qui s’étaient réunis dans une salle voisine de celle qu’occupaient alors nos élèves après les cours. Malgré l’absence du moindre professeur, ils travaillaient ensemble, concentrés sur leur tâche. Bref, ce sont des êtres responsables et autonomes.
Autre exemple significatif : la raclette organisée chaque mois de décembre, par les élèves eux-mêmes. La salle est mise à disposition dans l’après-midi, les enseignants y sont conviés vers 20 h. A 23 h, tout est remis en ordre par les élèves eux-mêmes.

- Y a-t-il une association des anciens ?

Non. En revanche, ils ont créé une page Facebook, à laquelle, cette fois, les enseignants ne sont pas conviés ! Mais nul doute que les premières promotions entrant dans la vie active, il serait peut-être opportun de créer une association des anciens, avec, pourquoi pas, le concours de Marie Ros-Guézet.

- Marie Ros-Guézet qui a beaucoup milité pour que Média Paris-Saclay rende compte de vos classes préparatoires !

Marie Ros-Guézet apporte un concours très précieux. J’ai fait sa connaissance l’an passé, dans le cadre du dispositif « Ingénieurs pour l’école » [pour en savoir plus, voir l’entretien qu’elle nous a accordé, en cliquant ici]. A l’intention des Spé, elle identifie des intervenants extérieurs, en l’occurrence des représentants d’entreprises industrielles, pour une présentation des métiers d’ingénieur et, par la même occasion, les rassurer quant à la possibilité de devenir un bon ingénieur sans être nécessairement passé par une grande école prestigieuse. C’est en tout cas le message qu’elle fait passer. Un message qui a contribué manifestement à apaiser certains élèves inquiets à l’idée de ne pouvoir en intégrer une. A l’attention des Sup (les « petits »), elle organise des visites dans des entreprises comme, par exemple, la branche médicale de General Electric, pas loin d’ici, à Buc, qui a permis à nos élèves de découvrir des installations de pointe, mais aussi échanger avec plusieurs ingénieurs sur leur parcours, les postes qu’ils avaient occupés. Cette visite a aussi été l’occasion de rencontrer un maître-verrier, dont le travail consiste à confectionner des tubes en verre pour les appareils de radiographie. Un travail qui confine à l’artisanat voire même à l’art !
Marie intervient aussi dans la préparation de nos oraux. Un apport essentiel, car plusieurs écoles d’ingénieurs ajoutent un entretien aux modalités de sélection, consistant à évaluer la connaissance que les candidats ont de leur environnement, leur vision du métier d’ingénieur, leur personnalité. Un poids non négligeable dans la notation finale (elle peut représenter un quart du poids de l’oral). Le résultat n’a pas tardé : nos élèves obtiennent de bonnes notes au concours de Mines Télécom, qui comprend un entretien de ce type.

- Dans quelle mesure comptez-vous vous inscrire dans l’écosystème Paris-Saclay ?

Il n’y a pas de volonté de ne pas s’y inscrire, mais nous y allons par petites touches. J’ai d’ailleurs évoqué des acteurs de cet écosystème avec lesquels nous travaillons déjà : Paris-Sud, Polytechnique, etc. Cela dit, nous bénéficions indéniablement du cadre. Les écoles présentes sur le plateau ou appelées à le rejoindre font rêver. Leur proximité ne peut qu’encourager et motiver nos élèves, qui ne demanderaient qu’à les intégrer, du fait de leur prestige et aussi, disons-le, pour rester près de leurs amis.

- Est-ce que néanmoins au fil du temps, vous considérez que vos classes préparatoires font partie des acteurs du plateau et de l’écosystème en lui-même ? Spontanément, qui dit Paris-Saclay pense grandes écoles, universités, centres de R&D et laboratoires de recherche, mais pas nécessairement à ce chapelet d’établissements du secondaire et leurs classes préparatoires…

Le fait est. Sans être intégré formellement ou institutionnellement, nous bénéficions assurément du contexte. D’ailleurs, pour la journée d’intégration de la prochaine promotion, nous nous rendrons au Synchrotron Soleil. L’an passé, nous avions visité l’accélérateur de particules d’Orsay.

- Vous nous donnez l’impression d’être heureux à l’idée de retrouver vos élèves, malgré la charge de travail à venir. Est-ce bien le cas ?

(Sourire) La charge de travail est inhérente au métier d’enseignant, qu’on soit ou non en classes préparatoires. Et puis, il y a des élèves qu’on est heureux de retrouver. D’après mes collègues, les miens sont à l’aise et détendus pendant mes cours. Ce n’est pas faux. Dès lors que nous avons l’assurance d’avoir des élèves responsables et motivés, pourquoi voudriez-vous que j’ajoute de la gravité à ma pédagogie ? Notre ambition est qu’ils se sentent bien. Leur charge de travail est déjà suffisamment lourde pour ne pas en rajouter. Sans compter toute cette pression liée à l’inquiétude de ne pas intégrer l’école à laquelle ils aspirent. J’accorde, donc, beaucoup d’importance au fait de les accompagner, de façon à ce qu’ils réalisent leur projet. Je dis bien «leur» projet. Nous n’avons pas à décider de leur cursus.

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