Chaire d’entreprises Paysage et Energie : déjà trois ans. Entretien avec Vincent Piveteau

VincentPiveteau18Paysage
Le 11 juillet dernier, la Chaire d’entreprises Paysage et Entreprise organisait un colloque à l’occasion de ses trois ans. Le directeur de l’ENSP de Versailles (cofondatrice de la chaire), a bien voulu nous livrer ses impressions à l’issue de la journée, qu’il avait conclue.

- Si vous deviez, pour commencer, par rappeler l’enjeu de cette journée ?

L’enjeu était double. D’abord, faire un point d’étape sur les travaux menés par la Chaire d’entreprises Paysage et Energie, au cours de ses trois premières années d’existence. Des travaux foisonnant, entre ceux menés au travers des ateliers pédagogiques régionaux (APR) et les thèses que nous soutenons. L’autre enjeu consistait à nous projeter à l’étape suivante en élargissant le cercle de nos partenaires. Outre RTE et le Ministère de la transition écologique et solidaire, nous avons été rejoints par l’ADEME et Boralex [une société productrice d'électricité à base d’EnR].

- En trois ans d’existence, avez-vous le sentiment d’une prise de conscience de l’intérêt d’entrer dans la transition énergétique par le prisme du paysage…

Oui, j’ai effectivement ce sentiment, en me gardant d’attribuer à la seule chaire le mérite d’avoir provoqué cette prise de conscience ! Pour avoir vécu le Grenelle de l’environnement, en 2007-8, et participé aux discussions d’un groupe « off » sur les enjeux paysagers, je peux témoigner du chemin parcouru. Les associations qui militaient pour la préservation des paysages étaient alors réticentes pour ne pas dire inquiètes à l’idée de voir se développer les EnR, et l’éolien en particulier. Aujourd’hui, il est admis que paysage et énergie entretiennent depuis toujours des liens étroits. Aussi loin qu’on remonte dans le temps, le premier a été une des formes d’expression de notre rapport à la seconde, que ce soit du temps de la traction animale, qui exigeait des prés pour ne serait-ce qu’entretenir les bœufs, jusqu’au temps du pétrole, qui a marqué durablement nos paysages en favorisant le tout automobile. Aujourd’hui, la substitution des EnR aux énergies fossiles est appelée à susciter de nouveaux paysages. C’est dire si les travaux menés par la chaire sont essentiels dans la perspective de la transition énergétique que nous vivons. D’autant plus, qu’ils sont menés sur le terrain, au travers notamment des APR que j’évoquais. Ceux-ci démontrent combien le paysage, loin de n’être qu’une source de contraintes supplémentaires, ouvre des perspectives intéressantes, à même de servir et valoriser les projets d’équipement ou d’infrastructure d’un énergéticien ou d’une collectivité.

- Reste que durant la transition énergétique, les EnR sont appelées à cohabiter pendant encore quelques années/décennies avec des énergies fossiles. Quel peut donc être le rôle du paysagiste pour une meilleure insertion des systèmes de production, de distribution et de consommation liés à ces dernières ?

C’est vrai que les discussions et témoignages qui se sont succédé au cours de notre journée ont focalisé sur les EnR et l’éolien en particulier, laissant entendre que la chaire ne se préoccuperait que de ces formes d’énergie. Or, le système vers lequel veut tendre la transition énergétique va devoir effectivement coexister avec les énergies fossiles que sont le pétrole et le nucléaire. Et si tant est qu’un système idéal existe. Les problématiques sont complexes et appellent donc des réponses qui soient à la mesure de cette complexité. Sans compter que les EnR sont appelées à se développer, mais à des rythmes différents, selon qu’il s’agit de l’éolien, du photovoltaïque, des barrages ou encore de la biomasse, non sans réserver des surprises, y compris de bonnes. L’analogie faite avec le phénomène vegan était éclairante à cet égard : des comportements qu’on croyait, il y a peu encore, marginaux et condamnés à le rester pendant longtemps prenne une ampleur soudaine, susceptible de nous faire basculer très vite dans un tout autre système alimentaire. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les EnR, qui commencent d’ailleurs à peser dans le mix énergétique, les progrès réalisés en matière de stockage leur offrant de nouvelles perspectives de développement ?

Pour en revenir maintenant aux enjeux paysagers, et répondre pleinement à votre question, je rappelle que tous les projets paysagers touchant à l’énergie ne se limitent pas aux EnR. Certains portent sur la reconversion d’éléments du système électrique centralisé. Je pense en particulier à l’APR mené à Nantes et qui portait sur un poste électrique. Il illustre bien la manière dont le paysagiste peut être utile pour en repenser l’inscription dans l’environnement, y compris dans sa dimension urbanistique.

- C’est effectivement un bel exemple d’insertion paysagère d’un équipement ancien, porté, précisons-le, par des étudiants de l’ENSP de Versailles, qui, manifestement, se sont bien appropriés les enjeux de la chaire…

Oui, et cela milite pour instaurer un dialogue intergénérationnel avec les paysagistes aguerris – je pense à Gilles Clément, qui a participé à une première table ronde non sans montrer à quel point il était resté jeune dans sa manière d’appréhender les choses ! Ou à d’autres personnes engagées de longue date, d’une façon ou d’une autre dans la transition énergétique – je pense cette fois à Odile Marcel, philosophe et présidente du Collectif Paysages de l’Après-pétrole, qui participait à la même table ronde. Cela étant dit, le propre des étudiants – et le principe des APR les y incite – est de ne pas s’imposer trop de limites dans leurs propositions, quitte à paraître un peu pour ne pas dire très utopistes !

Or, de manière générale, un projet de paysage n’a pas vocation à faire table rase du passé. Par définition, un paysagiste travaille à partir des traces et du patrimoine existant. C’est une autre manière de répondre à votre précédente question relative à la transition énergétique. Quand bien même le paysagiste ignorerait le passé, celui-ci se rappellerait très vite à son bon souvenir, telle une force de rappel. Faire avec l’héritage ne signifie pas pour autant adopter une position conservatrice, car cet héritage, on peut tout aussi bien le « retourner », en quelque sorte, pour de tout autres usages qui iraient dans le sens de la transition énergétique sinon d’un développement durable.

ChairePEentretienPiveteau18Table ronde12- Un mot sur le public venu non seulement nombreux mais encore impliqué…

Ce dont je me réjouis d’autant que, pour beaucoup des personnes inscrites, amatrices du ballon rond, la nuit a été manifestement courte [la veille, la France disputait la demi finale de la Coupe du Monde de football]. Pas moins de 150 ont répondu présent et sont même, comme vous l’indiquez, restées pour la plupart jusqu’au terme de la journée, en participant à toutes les tables rondes et aux ateliers qui leur étaient proposés. Preuve s’il en était besoin que les enjeux de la chaire sont désormais bien inscrits dans l’agenda des mondes de la recherche et de l’action. Sans être aussi haletante que le spectacle d’hier, il y eut beaucoup d’intensité dans les échanges, du jeu, du mouvement… Et pas la moindre critique adressée à l’animateur, par ailleurs directeur de la chaire, Bertrand Folléa, ni au reste de l’équipe d’organisation.

- Un mot sur la présence de nombreux énergéticiens…

Vous m’offrez l’occasion de souligner leur réelle implication et ce, dans une tout autre logique que du lobbying. Si certains vont jusqu’à financer des APR, ce n’est pas pour obtenir des solutions clés en main à leurs problématiques qui se limiteraient à dissimuler leurs équipements et infrastructures. Ces APR se caractérisent à chaque fois par une réelle liberté de parole. Les participants échangent en toute confiance, sans jeux de posture. Les cas étudiés, me direz-vous, sont peut-être choisis à dessein, pour ne pas susciter de controverse. Mais ce ne serait pas rendre justice à la qualité des travaux auxquels ils donnent lieu ni à la volonté de ces énergéticiens de se laisser aussi surprendre par les propositions de nos étudiants et des paysagistes qui les encadrent.

- Un mot sur la suite ?

Cette journée était, comme indiqué, l’occasion de célébrer les trois ans de la chaire, mais aussi de marquer un autre départ, avec de nouveaux partenaires. La suite, ce sera donc encore des APR, notre marque de fabrique, ainsi que de nouvelles thèses de doctorat. Outre celle de Roberta Pistoni, architecte, sur le paysage des concepts énergétiques (le métabolisme urbain et l’économie circulaire), nous soutenons celle de Joris Masafont, sur le développement d’un projet de paysage énergétique, par la prise en compte des ressources territoriales dans les documents d’urbanisme (thèse menée sous la direction de Patrick Moquay et Philippe Blanc).

- Et avec le Plateau de Saclay comme « terrain de jeu » ?

Oui. Les élèves de l’ENSP sont régulièrement amenés à y intervenir pour les besoins de leurs travaux pratiques. J’ajoute le workshop, que nous y avons organisé en février dernier, en partenariat avec le LAGI – Land Art Generator Initiative – à l’école CentraleSupélec, et qui a été un franc succès. Pas moins de 17 établissements d’enseignement supérieur y participaient, de surcroît pour une approche originale des objets industriels liés à l’énergie : une approche design, qui ne se limite pas à rendre esthétique leur forme, mais qui contribue aussi et d’abord à leur insertion dans le paysage. Nul doute que l’engagement de l’écosystème de Paris-Saclay dans la transition énergétique ne peut qu’y conforter l’implication de la chaire.

A lire aussi l’entretien qu’Auréline Doreau, cheffe de projets, nous avait accordé en amont de l’événement (pour y accéder, cliquer ici).

Un grand merci à Patrick Delance pour les photos illustrant cet article (pour en savoir plus sur son travail de photographe et vidéaste, cliquer ici). 

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