Bouvard et Pécuchet chez les chercheurs de Paris-Saclay

Bernard Avron et Vincent Morieux, dans leur 3e création pour S[cube]
Bernard Avron et Vincent Morieux, dans leur dernière création pour Agora 4.0. Crédit : DM, S(cube)
Le 8 décembre dernier, Bernard Avron et Vincent Morieux jouaient le 3e « acte » de leur série Bouvard et Pécuchet dans le cadre d’Agora 4.0, une manifestation de S[Cube]. Rencontre avec deux comédiens qui œuvrent à faire dialoguer chercheurs et grand public à travers l'art de la transposition théâtrale.

Le premier s’est fait une spécialité de nouer le dialogue entre les mondes de l’entreprise, des arts et des sciences, à travers sa structure, le Pepac. Parmi ses créations : Zanni, un personnage inspiré de la commedia dell’arte qui fait mine de rapporter ce qu’il a entendu au cours d’une manifestation (qui peut être un séminaire d’entreprise, un colloque scientifique, un festival…).

Le second dirige Didascalie, une compagnie de théâtre, qui met en scène des pièces, qu’il écrit lui-même ou qu’il commande à des auteurs sur des thèmes qu’il a envie d’aborder.

Leur amitié est ancienne. Leur premier projet de collaboration a été « Le Néandertalien », une pièce qui, comme son nom l’indique se situe au temps de la préhistoire. Le spectacle eut bien lieu, mais sans Vincent Morieux qui eut un empêchement. Ce n’était que partie remise. Tout en poursuivant leur propre cheminement, ils aiment croiser leur chemin autour de projets communs (Bernard Avron a écrit des textes pour Didascalie).

Quand S[cube] a sollicité ce dernier, c’est tout naturellement qu’il s’est tourné vers son vieux complice. Ni l’un ni l’autre n’ont d’attaches particulières sur le Plateau de Saclay. Comment s’est donc faite la rencontre avec S[cube] ? « A l’initiative de Didier Michel, explique Bernard Avron. Il cherchait à renouveler la manière de faire intervenir les scientifiques du territoire auprès du public. »

Des chercheurs qui jouent le jeu

Le comédien lui propose alors de renouveler les rencontres traditionnelles avec des chercheurs qui font une conférence puis répondent aux questions. « J’ai proposé de mettre en scène leur rencontre avec le public, sous une forme originale. » Qu’on en juge : le public est invité à s’installer autour de tables et à poser ses questions par écrit. Ensuite, les chercheurs entrent en scène et reçoivent un « jeu de cartes » : les questions devenues précieuses de l’assistance. Et comme dans tout « jeu de société », dans un premier temps, ils jouent avec les questions en les commentant. Ce qui donne par exemple : « Cette question, c’est pour toi », « Oh, cette question n’est pas facile, qui l’a posée ?»,…

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les chercheurs jouent parfaitement le jeu. Ce que Bernard Avron explique par leur besoin d’être guidé sur l’état de questionnement du public. « Les questions qu’ils se posent ne sont pas forcément celles que se posent les gens qui sont là, devant eux. »

Et puis, ces chercheurs sont sélectionnés par S[cube]. Forte de son expérience, cette structure sait lesquels « passent bien » auprès de non spécialistes et autres néophytes. Enfin et peut-être surtout, ces chercheurs, Bernard et Vincent prennent le soin de les rencontrer avant pour leur expliquer leur intention. Ce qui ne les empêche pas de les provoquer un peu par des questions du genre : « A quoi cela sert-il de savoir autant de choses dans une existence ? » Vincent Morieux : « Si la connaissance n’est conçue que pour grossir son ego… En revanche, si elle permet de mieux connaître soi et les autres… »

Le jeu de questions-réponses entre le public et les chercheurs est ponctué d’interventions de Bouvard et Pécuchet, interprétés sur scène par nos deux comédiens. Bouvard et Pécuchet ? « L’idée de projeter ces deux personnages au XXIe siècle nous trottait depuis longtemps dans la tête, confie Bernard Avron. Car ce sont de vrais amoureux de la science. Ils n’hésitent pas à les tester toutes. Tant et si bien que, en les projetant au XXIe, on s’est dit qu’ils penseraient a priori que c’est le paradis. Leur regard candide a de surcroît le mérite d’apporter une dimension poétique qui évite l’écueil du didactisme. » Le fait qu’ils parlent de « paradise » est déjà un indice d’un changement profond : « Ils ont vite compris, explique encore Bernard Avron, que c’est désormais l’anglais qui s’impose, y compris dans le domaine scientifique ! »

Le spectacle qui a été donné dans le cadre d’Agora 4.0 est le 3e  du genre. Le premier traitait des mathématiques, le 2e de la chimie. Sous-titré, « Les Fées du temps », le dernier traite du rapport au passé, au présent et au futur. « Bouvard et Pécuchet, explique Bernard Avron, sont de retour, toujours en quête de connaissance et de savoir. Ils se retrouvent devant une première porte, dont ils ne possèdent pas la clé : c’est la porte de la vieillesse ! Après plusieurs péripéties, ils se disent que les réponses à leurs questions doivent résider dans le passé. Ils rebroussent donc chemin, mais pour tomber sur une autre porte, dont ils n’ont pas la clé non plus : c’est celle de l’enfance ! N’ayant la clé ni de l’enfance (le passé), ni de la vieillesse (le futur), ils sont obligés de vivre dans le temps présent. »

« Certes, commente  Bernard Avron, ce n’est pas simple de prendre du plaisir dans un présent qui change à chaque instant, mais au moins existe-t-il, alors que l’enfance, ce sont des souvenirs qu’on se raconte, au présent, tandis que l’âge de la vieillesse, ce sont des espérances dont on n’est pas sûr. » Dans ces conditions, autant vivre en effet pleinement au temps présent !

L’écriture de ce 3e « acte » s’est appuyée sur une exposition itinérante – «  Sous l’œil de Chronos » – que les deux comédiens ont conçue, toujours pour S[cube], dans l’idée de donner une vision de la perception du temps à plusieurs échelles. « Nous souhaitions traiter de la question en sortant des approches scientifiques classiques, tant elles sont devenues à la fois complexes et affaire de spécialistes qui peinent d’ailleurs à dialoguer entre eux. Nous avons pris le parti inverse, en traitant des questions telles que les communs des mortels se les posent. »

Concrètement, l’exposition se décline en cinq grandes thématiques correspondant à autant d’échelles : 1) l’univers : de sa formation aux origines de la vie sur Terre ; 2) l’humain : de la naissance à la vie des seniors ; 3) le monde vivant : sa maturation, sa dégradation, sa transformation et sa conservation des aliments ; 4) les paysages forestier, rural, urbain : aménagement de territoires ; 5) les matériaux : de la conception au recyclage en passant par la conservation et la restauration.

Au-delà de la vulgarisation et de la médiation

Pour s’assurer ne pas dire des bêtises, les deux comédiens ont sollicité les chercheurs. Pour autant, ils ne se reconnaissent pas forcément dans le terme de vulgarisation qu’on est susceptible d’accoler à leur démarche. « Force est de reconnaître aux chercheurs un vrai talent en la matière ». Il suffit juste de les solliciter au bon moment. Bernard Avron : « Quand un chercheur est plongé dans sa recherche, c’est difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en sortir. En revanche, quand il en a terminé avec, qu’il a publié, il est en état de procéder à ce travail de vulgarisation. » Ce qui ne signifie pas que le public l’interrogera nécessairement sur l’objet de sa recherche, les mathématiques, si c’est un mathématicien ; la biologie, si c’est un biologiste, etc. « J’observe qu’il est plutôt enclin à s’interroger sur l’homme qui se cache derrière le chercheur, sur la manière dont il cherche, combien de temps cela lui prend, etc. »

Et la médiation ? Se reconnaissent-ils dans cette notion ? Rien n’est moins sûr. Bernard Avron : « Quand on me parle de médiation, j’ai pris l’habitude de citer Arthur Rimbaud : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ». Ainsi, entre les grands scientifiques et le grand public (tout le monde est grand dans cette histoire) se tissent des fils subtils où tels des funambules nous apprenons à danser. L’équilibre est fragile. La vie aussi. »

Si donc les deux comédiens ne prétendent pas procéder à un travail de vulgarisation ou de médiation, en revanche, ils revendiquent une expertise qui leur est propre. « En l’occurence, précise Bernard Avron, l’expertise de la scène et donc de la transposition théâtrale. Notre vocation est de transposer. » Illustration avec le théorème de Pythagore qui est au fondement des mathématiques. « C’est l’œuvre de toute une vie que l’on enseigne désormais en à peine une heure à l’école. Notre apport consistera à en faire éprouver la portée, en le transposant sous une forme qui parle à l’enfant comme d’ailleurs à l’adulte, en l’occurrence une marelle. Pourquoi ?  Tout simplement parce qu’elle présente des formes géométriques avec des nombres à l’intérieur. Soit les éléments de base des mathématiques : la géométrie (qui traite de l’espace) et l’arithmétique (qui traite des nombres). » Au plan théâtral, cela lui a inspiré un personnage qui, devant une marelle,  s’exclame : « Tout est là ! ». On ne saurait mieux dire en effet. Renseignement pris auprès des premiers intéressés, des mathématiciens, ils ont été bluffés par l’aptitude de nos deux comédiens à résumer aussi bien leur discipline.

Crédit photos : Didier Michel, S(cube).

1 commentaire à cet article
  1. Ping : Fab Lab fabulous !* | Paris-Saclay

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>