BIM d’Or pour le projet ENS Cachan à Paris-Saclay. Rencontre avec Ghislain Bruggheman

Ghislain - paysage
BIM, trois lettres pour Building Information Modeling, soit une nouvelle approche de la conception et de la construction d’un bâtiment, qui tend à se diffuser dans le monde. Pour en savoir plus, nous avons sollicité Ghislain Bruggheman, responsable grands projets à l’EPPS, notamment en charge du projet de l’ENS Cachan, qui en a adopté les principes. Il ignorait alors que ce projet allait être primé quelques jours plus tard à l’occasion des BIM d’or qui se sont déroulés le 16 septembre dernier…

- Vous participez au projet de l’ENS Cachan. Quel est votre rôle exact ?

Je suis ce qu’on appelle un « conducteur d’opération » pour le compte d’un maître d’ouvrage, l’ENS Cachan en l’occurrence. Pour donner une idée de ce en quoi cela consiste, on pourrait filer la métaphore de la conduite automobile : c’est moi qui suis au volant, mais, c’est le passager – le maître d’ouvrage – qui m’indique le trajet de son choix pour mener à bien le projet, de sa conception à sa construction. Une autre manière de définir ce métier serait de mettre l’accent sur mon rôle d’interface : c’est à moi que revient le soin de faire le lien entre le maître d’ouvrage et tous les professionnels, qui interviennent dans l’acte de construire. Dans le cas de l’ENS Cachan, j’effectue ce travail en lien permanent avec sa directrice de projet, Hélène Gobert, qui se charge également des rapports avec les futurs utilisateurs (étudiants, enseignants-chercheurs et les autres personnels de l’établissement).

- Au vu de la diversité de ceux qu’on imagine impliqués dans un tel projet, cela doit supposer un nombre important d’interlocuteurs et de réunions…

Oui ! Nous avons des dizaines et des dizaines d’interlocuteurs. Ce qui implique tout à la fois une organisation quasi pyramidale de l’opération avec, au sommet, le donneur d’ordre – autrement dit le maître d’ouvrage. Charge à moi d’organiser la délégation des responsabilités entre les divers intervenants.

- L’ENS Cachan n’est pas votre première expérience de maîtrise d’ouvrage d’opération…

Non. J’ai participé à des projets pour le ministère de l’Education Nationale, de la Justice ou celui de la Culture, après avoir commencé ma carrière dans le domaine des bâtiments historiques. Mais l’ENS Cachan est le premier projet relevant de la sphère de l’enseignement supérieur et de la recherche. C’est précisément cela qui le rend excitant.

- Est-on conducteur d’opération sur un tel projet comme on l’est sur n’importe quel autre ?

Non, bien sûr. A chaque projet, ses particularités. On ne peut pas, selon moi, déléguer sans connaître les principes du métier des autres ni se soucier des futurs usagers.

- En quoi le fait que ce projet s’inscrive dans un autre, plus vaste, celui du cluster de Paris-Saclay, ajoute-t-il à la complexité ?

De fait, l’ENS Cachan n’est pas un projet autonome. Il s’insère dans un ensemble de constructions, appelées à mutualiser leurs ressources, à renforcer leurs synergies. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est d’ailleurs un interlocuteur très présent.

- Un projet complexe dans un contexte complexe, donc. On imagine les charges qui pèsent sur vos épaules. Et pourtant vous paraissez on ne peut plus serein…

(Soupir…) Un représentant de maître d’ouvrage passe par tant de phases critiques, qu’il finit par relativiser les aléas de son existence professionnelle ! C’est en tout cas mon cas. Et ce d’autant plus qu’en l’espèce, tout va plutôt bien ! Toutes les parties prenantes ont conscience de participer à un projet formidable. D’un naturel curieux, j’apprends en outre beaucoup en découvrant de l’intérieur le monde de l’enseignement supérieur de la recherche.

- Avant de rappeler comment vous en êtes venu au BIM, pouvez-vous nous dire ce que cela recouvre exactement ?

Derrière ces trois lettres, se cache ni plus ni moins l’emploi d’un nouveau type de logiciel (Revit pour ne citer que le plus connu, proposé par Autodesk, à l’origine d’AutoCAD). Bien plus qu’une innovation technologique, c’est un changement de paradigme au sens où cela transforme les manières de concevoir et de mener un projet de construction. Il s’agit de dessiner, non seulement en trois D, mais encore en indexant des données au dessin. C’est là que réside la principale nouveauté. Cette combinaison du principe du 3D et de l’intégration de données dans la maquette permet de pré-construire le bâtiment et de se confronter à une réalité qu’on ne rencontrait jusqu’alors que sur le chantier… D’où un gain de temps et, donc, d’argent.

- Autrement dit, cela permet d’anticiper l’impact possible de la moindre option sur l’infrastructure, les réseaux d’approvisionnement, etc. ?

Oui, tout à fait. Bien plus, le BIM oblige les architectes et ingénieurs engagés dans la construction, à travailler plus étroitement, de manière collaborative et ce, en amont. C’est peu dire si c’est une avancée car la principale difficulté qu’on rencontre dans un projet architectural, c’est justement fréquemment l’insuffisance des interactions en amont, entre ces deux catégories de professionnels, en France du moins où ils ont régulièrement tendance à, disons, s’ignorer. Résultat : c’est une fois le chantier engagé et placés devant les problèmes, qu’ils se retrouvent à devoir échanger. Avec le BIM, ils sont obligés de travailler ensemble, non seulement sur le même outil mais encore en amont.

- Et en quoi cela vous aide-t-il dans votre propre travail de conducteur d’opération ?

A priori, à ce stade, il pourrait me le compliquer en devant, justement, amener l’ensemble des parties prenantes à adopter le BIM, et notamment, dans un avenir proche, les entreprises en charge de la construction.

- Quel paradoxe !

Rien de plus normal car, encore une fois, nous n’en sommes qu’au début d’un changement de paradigme. Forcément, cela bouscule les pratiques habituelles. J’estime à un horizon de cinq ans le temps d’appropriation du BIM par les professionnels français.
En soit, le principe n’est pas nouveau. Des secteurs comme l’aéronautique et l’automobile l’ont adopté de longue date. A son tour, les architectes y viennent, depuis de nombreuses années outre-Atlantique ou en Angleterre, plus récemment en France. Ce qui n’est pas le moindre de mes sujets d’étonnement. Car il me semble qu’ici comme ailleurs, on construit bien plus de bâtiments que d’avions ! C’est moins vrai pour l’automobile. Mais le secteur de la construction n’en reste pas moins aussi important si ce n’est plus, en termes de retombées économiques, sociales et environnementales.

- Comment l’avez-vous intégré dans le projet de l’ENS Cachan ?

L’initiative en revient à l’agence Renzo Piano Building Workshop qui a une longue expérience dans ce domaine, à l’international. Dès qu’elle a emporté le concours pour la réalisation du futur bâtiment, elle en avait fait la suggestion, par la voie de son ancien responsable projet, l’architecte Paul Vincent. Je dois à la vérité de dire que c’était alors quelque chose de nouveau pour moi et que tout cela me paraissait encore un peu nébuleux. Une chose paraissait cependant sûre : nous n’avions rien à perdre à nous lancer dans cette aventure. En tant que conducteur d’opération, je suis le garant du respect du fameux triangle coût / qualité / délais. A priori, le BIM ne pouvait que m’aider dans ma tâche !

- Où en êtes-vous ?

A ce jour, le BIM a été appliqué à la phase de conception du bâtiment et ce, sans difficulté majeure. L’équipe de Renzo Piano Building Workshop a, encore une fois, une grande expérience en la matière. Je tiens d’ailleurs à saluer Daniel Hurtubise, le Monsieur BIM de cette agence. Vient la 2e phase, celle des travaux. Une phase plus critique puisqu’il s’agira d’obtenir des entreprises de construction qu’elles réalisent les plans d’exécution en BIM. Or, toutes ne s’y sont pas encore vraiment mises. Et il y a parfois un fossé entre ce qu’elles communiquent sur leur savoir-faire en la matière et ce qu’elles sont capables de faire en réalité… Loin de moi de leur jeter pour autant la pierre. D’autant qu’elles ne demandent qu’à nous accompagner dans cette nouvelle manière de faire.
Puis, il y aura une troisième phase, celle de l’exploitation du bâtiment. Le BIM permet d’envisager une meilleure maîtrise des consommations énergétiques et une réduction des coûts de maintenance. Nous pouvons aussi très bien imaginer dans un avenir proche d’automatiser de nombreuses interfaces entre la maquette numérique d’exploitation, les différents capteurs installés dans le bâtiment et des objets connectés sur le réseau informatique. Cela peut paraître bien futuriste, mais nous ne sommes plus très loin de cette réalité-là.

- Prochainement, se tiendra les BIM d’Or. Quel intérêt représente pour vous un tel concours ?

De prime abord, on peut y voir une simple opération de communication autour d’un concept encore peu répandu en France. Et pourquoi pas, après tout. Si cela peut contribuer à mieux le faire connaître et à inciter les professionnels de la construction à s’y mettre, tant mieux. Il nous faut encore vulgariser le BIM pour opérer le changement de paradigme que j’évoquais tout à l’heure. Force est de reconnaître que tous les esprits ne sont pas mûrs. Nous ne comptons qu’une poignée de précurseurs : des agences d’architecture, des bureaux d’études, quelques entreprises, sans compter des éditeurs de logiciels. Même si ce prix est lui-même encore méconnu, nul doute qu’il peut contribuer à leur reconnaissance pour les risques qu’ils ont pris.

- Et, en sens inverse, dans quelle mesure le contexte de Paris-Saclay, cluster d’innovation, a-t-il été favorable à cette prise de risque ?

Le fait que nous expérimentions le BIM ici, à Paris-Saclay, n’est pas le fruit du hasard, mais plutôt la résultante de plusieurs ingrédients favorables : le programme immobilier de l’ENS Cachan, une grande école d’enseignement supérieur et de recherche, s’il en est ; un projet de cluster de grande ampleur ; enfin, l’implication d’une grande agence d’architecture, encline elle-même à l’innovation. L’école en question est elle-même au croisement des sciences et des techniques : son président, Pierre-Paul Zalio était donc prédisposé à concevoir un bâtiment, de manière novatrice.
Maintenant, pour que le BIM se diffuse, il faudrait qu’il y ait plus de bâtiments conçus selon ce principe.

- Et quel en serait l’intérêt pour le projet de Paris-Saclay pris dans son ensemble ?

La question se pose en effet car le potentiel du BIM ne se limite pas aux bâtiments. A partir du moment où, sur un territoire, plusieurs projets sont menés selon ce principe, rien n’interdit d’imaginer de mettre en réseau leurs données numériques, de façon à optimiser l’usage et la gestion technique des bâtiments correspondants.

- Et vous-même, qu’est-ce qui vous motive au final dans la promotion du BIM ?

Personnellement, si je milite pour le BIM, c’est que j’y vois une contribution aux défis de notre temps, ni plus ni moins ! A commencer par le défi démographique. Si la population continue à croître, les besoins de logements et d’équipements iront croissant, avec tout ce que cela implique en termes de surexploitation des ressources. Autant donc les concevoir intelligemment et de les connecter pour en optimiser la gestion. Au-delà de son aspect purement technique, le BIM permet de mener des projets durables, dans une logique collaborative et de mutualisation. Comment ne pas y être favorable ?

Pour accéder à la suite de notre série sur le BIM de l’ENS Cachan, à travers l’entretien avec Daniel Hurtubise (de l’agence Renzo Piano Building Workshop), cliquer ici.

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