Aux sources de Terre & Cité. Rencontre avec Thomas Joly (1)

Découverte du Plateau de Saclay organisée à l'initiative de Terre & Cité
Terre et cité credit
Retour sur la genèse et la vocation de Terre & Cité, une association créée il y a plus de dix ans et qui vient de réaliser un second audit territorial du Plateau de Saclay, en croisant les regards d’agriculteurs, d’habitants, de chercheurs…

Les agriculteurs franciliens sont comme les autres : ils ont besoin de se projeter dans l’avenir, ne serait-ce que pour déterminer leur niveau d’investissement. Mais comment le faire sur un territoire particulièrement exposé à l’urbanisation ? Et au-delà de ces incertitudes, quelle agriculture promouvoir entre les pratiques des circuits courts et une agriculture de production « de masse » dont on a encore besoin ?

Au début des années 2000, la Région Ile-de-France, préoccupée de l’avenir de ses propres territoires agricoles confia à Henri Ollagnon, un chercheur de l’INA-PG (devenu depuis AgroParisTech), le soin d’étudier la place et le rôle de l’agriculture dans quatre territoires présentant des spécificités : la Plaine de Versailles, les villes nouvelles de Cergy et de Sénart, enfin, le Plateau de Saclay.

C’est ainsi que naquit, en 2001, Terre & Cité, une association loi 1901 avec pour mission de porter notamment un audit patrimonial sur ce territoire, sous l’impulsion de deux agriculteurs : Jean-Marie Dupré et Christian Vandame. Très vite, elle intégra des représentants de la société civile (élus, habitants, chefs d’entreprises, chercheurs, étudiants, etc.). Parmi eux : Bernard Mantienne, Maire de Vérrières-le-Buisson, Thomas Joly, Conseiller général de l’Essonne et le célèbre promoteur du développement durable, Serge Antoine, qui se trouvait être un habitant de Bièvre.

Pour les besoins de l’audit, l’association sollicita le concours de Hervé Brédif, aujourd’hui enseignant à l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), lequel rencontrera pas moins de 120 acteurs du territoire, en abordant avec eux, au cours de séminaires, les différentes problématiques liées à l’activité agricole du Plateau.

Si cet audit fut, comme ceux réalisés sur les autres territoires sélectionnés, interrompu avant d’être arrivé à son terme, il n’en contribua pas moins, par ses premiers éléments de synthèse, à sensibiliser un large spectre d’acteurs aux enjeux agricoles du Plateau. A la surprise générale, tous les acteurs se rejoignaient sur l’importance de la préservation des terres agricoles. Comme l’association le rappelle sur son site, trois scénarios avaient été distingués : un scénario catastrophe, un scénario idéal et un scénario tendanciel qui laissait clairement entendre la possibilité de maintenir une agriculture. Un premier consensus s’imposa autour de la diversification maraîchère, du bio, mais aussi de la transformation de la production sur place (comme le blé en pain, à l’exemple de ce qu’a entrepris Emmanuel Vandame).

Depuis, plus de dix ans se sont écoulés. Entre temps, l’association s’est étoffée, passant de trois à quatre collèges pour mieux représenter le monde associatif. A quoi s’est ajoutée la mobilisation pour la sanctuarisation des terres sur le Plateau de Saclay et, plus récemment, un second diagnostic. Son actuel président, Thomas Joly, a bien voulu nous recevoir et revenir sur ces évolutions ainsi que sur le second audit et ses principaux enseignements.

Une association tripartite

D’emblée et non sans humour, il souligne l’« exploit » réalisé par l’association : parvenir à faire travailler ensemble des agriculteurs ! « Les agriculteurs sont des “ individualistes ”, attachés de sucroît à leur terre. » En même temps, ajoute-t-il, « ils partagent un même territoire et se posent les mêmes questions sur leur avenir. Ils ont naturellement compris l’intérêt de travailler ensemble. »

« Lobbying », Thomas Joly ne récuse pas ce terme pour caractériser les activités de son association. Comme, par exemple, pour contester le projet de constructions de 150 000 logements, esquissé par l’Etat, du temps où Dominique de Villepin était Premier ministre. « Pour mémoire, relève Thomas Joly, la technopole de Sophia Antipolis n’en compte que 25 000 ».

Si le projet a finalement été enterré, l’Etat n’a pas renoncé à relancer l’aménagement de ce territoire à travers l’institution de l’OIN qui appellera une nouvelle « sortie des bois » de l’association et de ses membres afin de garantir la préservation des terres agricoles. Objectif atteint avec la sanctuarisation de 2 300 ha. « 2 3015 » précise Thomas Joly, sans exclure la possibilité d’arracher encore quelques ha supplémentaires. Mais au-delà du quantitatif, il y a aussi à ses yeux un enjeu qualitatif pour ne pas dire esthétique. « Nous ne renonçons pas à convaincre les futurs établissements de recherche ou d’enseignement supérieur appelés à rejoindre le Plateau, à adopter une architecture plus en phase avec le paysage agricole qui s’y trouve. »

Malgré ces faits d’arme, il estime encore que Terre et Cité n’est pas qu’une association de défense des intérêts des agriculteurs. « Notre vocation est avant tout de faire le pont entre ceux qui travaillent la terre et ceux qui vivent et travaillent à la ville, dans les territoires urbains qui tendent à grignoter des surfaces agricoles. »

Par ses autres chevaux de bataille figure d’ailleurs la constitution de filières d’approvisionnement de proximité. Pour y parvenir, Terre & Cité s’emploie à agir simultanément sur l’offre, en sensibilisant les agriculteurs à cet enjeu ; et sur la demande, en créant des débouchés à travers notamment la restauration collective. Les résultats sont au rendez-vous. Thomas Joly reconnaît que les circonstances ont joué en faveur de l’association : « Au moment même où nous nous engagions dans cette voie, nous assistions à un changement générationnel : des exploitations changeaient de mains, les nouvelles générations d’agriculteurs se montrant prédisposées à revoir leurs pratiques et à innover. »

Quant aux élus, ils ont bien pris des initiatives pour mettre leur restauration centrale à l’heure du bio, mais sans toujours se soucier de la provenance des produits, alors qu’ils avaient des producteurs à portée de main. « Le plus souvent, ces élus s’en tiennent à imposer le bio dans les marchés publics, mais sans chercher à constituer une filière alors que les retombées sont plus prometteuses pour le territoire.»

Dans son souci de jeter des passerelles entre ces mondes qui s’ignorent encore un peu, Terre et Cité a donc organisé des rencontres entre les producteurs et les responsables des restaurations centrales des communes.

Le second audit

Concernant le second audit, Thomas Joly le justifie en ces termes : « Au bout de dix premières années d’existence, l’association avait besoin de savoir comment ceux qui avaient été interrogés dans le cadre de l’étude patrimoniale, et qui sont aujourd’hui en responsabilité, voyaient le territoire et s’y projetaient dans les années à venir. » Elle avait aussi besoin d’entendre les nouveaux venus dont la Caps, l’EPPS…

Au total, plus de soixante-dix personnes ont été interrogées (au cours de 55 entretiens) : des représentants d’organismes de recherche ou du monde de l’entreprise (Cea, Thales, Inra…), de la société civile (associations d’environnement, mais aussi de parents d’élèves,…) et bien sûr d’institutions du monde agricole (Office National de la Forêt, Triangle vert…), des élus (du Conseil général des Yvelines, de la Communauté d’agglomération…). A signaler aussi la sollicitation de Pierre Veltz, le Président Directeur général de l’EPPS. Chacune de ces personnes a été interrogée longuement, sur ses constats actuels et sa vision de l’avenir sur le Plateau de Saclay. « Nous n’avons pas cherché, précise Thomas Joly à constituer un “ échantillon représentatif ” comme pour un sondage, mais un panel reflétant la diversité du territoire. »

Parmi les principaux enseignements, Thomas Joly souligne un changement état d’esprit. « Les gens ne sont plus a priori “ contre ” les projets dont on débat, mais pour une autre façon de voire les choses. Autrement dit, on sort d’une posture de résistance pour être davantage une force de proposition. » Ce qui s’est ressenti au cours de la réunion de restitution organisée en décembre dernier, au cours de laquelle, observe encore Thomas Joly, a régné « une ambiance à la fois studieuse et conviviale ». On mesure ainsi le chemin parcouru depuis la création de l’association. « Si la réunion avait eu lieu dix ans plus tôt, je ne suis pas certain qu’une chaise n’eût pas volé… ». Certes, reconnaît le même, les tensions n’ont pas disparu et des divergences subsistent. Comment pourrait-il en être autrement ? « Le territoire est encore compartimenté avec, d’un côté, sa composante scientifique, ses laboratoires, ses établissements d’enseignement supérieur et les entreprises qui portent des projets ambitieux ; de l’autre, des initiatives plus informelles, qui émergent du territoire, sans desseins bien définis, mais tout aussi dignes d’intérêt. La vocation de Terre et Cité est de faire se rencontrer et converger les attentes des uns et des autres en faisant en sorte que les uns et les autres prennent le temps de s’exprimer et de s’écouter. »

Pour accéder à la suite de la rencontre avec Thomas Joly et l’entretien qu’il nous a accordé sur les agricultures du Plateau de Saclay, cliquer ici.

Pour aller plus loin :

- Sur la seconde phase du cycle de concertation : cliquer ici.

- l’entretien avec Pierre Veltz (PDG de l’EPPS), séquence vidéo : cliquer ici.

4 commentaires à cet article
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