Aux sources de l’IMT Starter. Entretien avec Sébastien Cauwet.

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Avec son air juvénile, on pourrait le prendre pour un des startuppers de l’IMT Starter, l’incubateur créé conjointement par Télécom SudParis, Télécom Ecole de Management et l’ENSIIE, à Evry. En réalité, il en est le directeur et ce, pratiquement depuis sa création, à la fin des années 90. Avec un enthousiasme intact, il a bien voulu nous en retracer l’évolution mais aussi les défis, à commencer par la forte attractivité de la capitale…

- Si vous deviez pitcher votre incubateur ?

IMT Starter est l’incubateur commun à deux écoles de l’actuel IMT, qui se trouvent sur ce même campus, à Evry – Télécom SudParis (une école d’ingénieurs) et Télécom Ecole de Management (une école, qui, comme son nom l’indique, forme de futurs managers) – et à une 3e école située à quelques centaines mètres de là : l’ENSIIE (Ecole Nationale Supérieure d’Ingénierie et d’Informatique pour l’Entreprise).
Il est issu de celui créé en 1999, au sein de l’ancien centre de formation des cadres de France Télécom – l’Institut National des Télécommunications (INT) – qui, pour mémoire, est devenu autonome en 1979, avant de se scinder en deux établissements (Télécom SudParis et Télécom Ecole de Management, donc), qui n’en sont pas moins restés proches l’un de l’autre. Cette combinaison d’écoles d’ingénieurs et de management mérite d’ailleurs d’être soulignée car elle constitue un des atouts de notre incubateur : nos élèves ingénieurs qui portent un projet de start-up peuvent y trouver les compétences en management et gestion, et vice versa.
Le nom même d’IMT Starter a été adopté il y a un an, en 2016, à la suite de la constitution, en 2012, de l’IMT (une fédération des écoles des Télécom et des Mines). Jusqu’à présent, l’incubateur avait pour nom Télécom & Management SudParis.

- Comment expliquez-vous cette antériorité ? On parle beaucoup des incubateurs comme d’un phénomène relativement récent. Le vôtre a plus de 17 ans d’âge…

Je l’explique de plusieurs façons. D’abord, par le fait que nos écoles ont toujours été au cœur des nouvelles technologies : les Télécom dans les années 80, Internet dans les années 90 (c’est ici d’ailleurs qu’a été créé l’un des tout premiers fournisseurs d’accès, club-internet), les IT et, désormais, le Big Data. Des innovations qui en sont issues ne requièrent bien souvent que quelques mois de développement pour intégrer le marché, et permettent à nos diplômés de s’orienter assez vite vers la création d’entreprise. Aussi y a-t-il eu très tôt une volonté d’accompagner l’entrepreneuriat innovant, en mettant à profit cette chance que nous avons d’être sur un campus associant deux écoles qui se complètent.

- Comment a évolué l’incubateur depuis sa création ?

Au-début, son développement a été plutôt progressif : il avait été lancé de manière pragmatique, dans l’idée de voir ce que cela pouvait donner. La direction en avait été confiée à un enseignant et il n’accueillait alors que des élèves de nos deux écoles

- Quand l’avez-vous vous-même rejoint ?

Dès 2002. J’ai été recruté quelques années après la fin de mes études à l’Université d’Evry et à Télécom Ecole de Management avec pour mission de le développer, à travers une stratégie et des objectifs, en appui du directeur qui était encore un enseignant. J’en ai pris la direction en 2005, ce qui doit faire de moi un des plus anciens directeurs d’incubateur de France. Au-début, il n’était pas simple d’expliquer à mes proches en quoi mon métier consistait.

- Aviez-vous néanmoins regardé ce qui se faisait en France ou à l’étranger ?

Au début, non, autant le reconnaître. J’ai plutôt avancé en marchant. La notion même d’incubateur n’était pas aussi courante. Si je devais démarrer un incubateur aujourd’hui je procèderais différemment. J’étudierais probablement d’autres exemples, sans pour autant chercher à les reproduire tels quels, compte tenu, encore une fois, de cet atout que constitue la cohabitation sur le même campus d’une école d’ingénieurs et d’une école de management. Mais je continuerais à prendre le temps de faire mes preuves avant de communiquer. Aujourd’hui, je constate que, dès qu’un incubateur se crée, il cherche à susciter l’attention des fonds d’amorçage ou d’autres investisseurs.

- Où en êtes-vous en termes de visibilité ?

Au-début, il était très difficile ne serait-ce que de convaincre des fonds d’amorçage d’investir dans nos projets. Il est vrai qu’il existait encore peu de ces acteurs, en France du moins. Ils ne formaient encore qu’un microcosme dont il fallait se faire connaître. Depuis une dizaine d’années notre incubateur est, je crois, reconnu dans notre écosystème et la relation avec l’ensemble des acteurs (fonds, pouvoirs publics…) en est facilitée.

- Comment l’incubateur a-t-il évolué en termes de superficie ? Nous sommes actuellement dans un magnifique bâtiment. Mais en a-t-il toujours été ainsi ?

Non ! Si de grands acteurs de l’innovation ont débuté dans un garage, notre incubateur a été, à ses débuts, aménagé moyennant quelques travaux, dans un bâtiment, qui se trouvait être l’ancienne maison du gardien du campus. Il disposait alors d’une demi douzaine de bureaux, pour une surface totale de quelque 150 m2, ce qui était largement suffisant à l’époque. Il n’y avait pas à proprement parler de processus de sélection : les élèves y étaient accueillis dès lors qu’ils avaient un projet de création d’entreprise. L’accompagnement était assuré par des enseignants, principalement de l’école de management. Il en a été ainsi durant quelques années, pendant lesquelles de premières réussites ont été enregistrées.
Ensuite, 8-9 ans plus tard, nous avons récupéré un espace supplémentaire de près de 700 m2, situé à l’autre bout du campus. Nous avons ainsi vécu sur deux sites, jusqu’à la création du nouveau bâtiment, celui où nous sommes actuellement. En plus d’avoir l’avantage d’être central, il totalise 500 m2, répartis sur deux niveaux, avec des espaces de coworking, des bureaux et une salle de formation à l’entrepreneuriat.
Ce lieu accueille aussi bien des start-up déjà bien avancées que des projets au stade de la pré-incubation, portés par des élèves encore en formation. Ces derniers y suivent des enseignements une semaine par mois ; le reste du temps, ils travaillent sur leur projet au milieu des startuppers en bénéficiant ainsi de leur expérience (la plupart préparent leur première levée de fonds). Précisons encore qu’en 2010, nous avons ouvert une antenne à Arcueil.

- A quel besoin la création de cette antenne a-t-elle répondu ?

A la nécessité, autant le reconnaître, d’attirer des start-up du secteur numérique qui seraient tentées d’aller à Paris…

- Combien de start-up sélectionnez-vous aujourd’hui et sur la base de quels critères ?

Nous en sélectionnons une quinzaine par an. Pourquoi ce chiffre me demanderez-vous ? Parce que cela correspond à la taille critique dont nous avions besoin pour gagner en visibilité auprès des investisseurs potentiels. Au-delà, cela requerrait d’autres moyens. Nos critères sont simples : les projets doivent s’inscrire dans le domaine du numérique, avec ou sans technologie, être portés par une équipe engagée à temps plein dans sa démarche entrepreneuriale. Des start-up peuvent, comme je l’ai indiqué, être accueillies, mais à la condition d’être de création récente.

- Faut-il qu’un de leurs membres soit issu de l’une de vos écoles ?

Non, pas nécessairement. Nous estimons que la présence d’autres profils que ceux issus de nos écoles peut être une source d’enrichissement pour nos élèves. Et puis j’estime qu’un porteur de projet, qui sera passé par notre incubateur, fait désormais partie du réseau et en sera même bon ambassadeur si l’expérience de l’IMT Starter s’est révélée, comme je le souhaite, concluante pour lui.

- Combien de temps dure l’incubation ? Et en quoi consiste votre accompagnement ?

Le programme d’incubation que nous avons, avec mon collègue Augustin Radu, mis en place  dure un an, mais peut se prolonger jusqu’à six mois supplémentaire, parfois même un peu plus. Notre accompagnement est assuré par des entrepreneurs expérimentés, ayant créé une ou plusieurs start-up qu’ils ont revendues ou pas. Au total, j’en sollicite ainsi une trentaine.
Pour chaque start-up, nous constituons un comité stratégique, composé en règle générale de trois intervenants que je sélectionne en fonction du profil de la start-up. Ce comité se réunit à peu près tous les deux mois pour des réunions organisées sur une demi journée (les membres sont naturellement rémunérés pour cela), le temps de passer en revue l’ensemble des aspects : la version Bêta du produit ou du service, les potentialités au regard du marché, la levée de fonds (est-ce le bon moment ? Auprès de qui ?), l’équipe, les recrutements mais aussi, le cas échéant, les licenciements à prévoir.
Parallèlement à cet accompagnement, pierre angulaire de notre incubateur, nous veillons au développement des start-up à l’international, car – et c’est une autre de nos convictions – on ne peut créer en France une entreprise innovante dans le secteur numérique si on n’intègre pas d’emblée cette dimension. Aujourd’hui plus que jamais, il faut se projeter dans un écosystème global. Il importe donc que les porteurs de projets aient conscience, avant même la création juridique de leur entreprise, que leurs concurrents se situent à n’importe quel coin de la planète : aux Etats-Unis, à Singapour, etc.

- Comment vous prenez-vous pour les sensibiliser à cet enjeu ?

Nous organisons un workshop d’une semaine à San Francisco avec l’ensemble des start-up de la nouvelle promotion. Nous leur faisons rencontrer à cette occasion des Business Angels, des capital risqueurs, mais aussi des spécialistes du marché du travail américain, des juristes, des entrepreneurs, y compris français. L’objectif n’est pas de les convaincre de créer leur start-up outre-Atlantique, mais, encore une fois, de leur faire intégrer dès le début la dimension internationale.

- Dans quel état d’esprit reviennent vos startuppers ? On imagine qu’un tel séjour les booste…

C’est exactement cela. Ils reviennent encore plus motivés. Il faut dire que la Silicon Valley, quoi qu’on en pense, déborde d’énergie. Même si l’enthousiasme s’estompe un peu avec le retour aux réalités du quotidien, le séjour n’en marque pas moins durablement les esprits. Les équipes reviennent plus soudées en leur sein comme entre elles. Elles continuent à s’entraider, à échanger leurs informations, à se donner des conseils. Je constate que ce workshop les amène à questionner leur business model. Les équipes se posent plus de questions qu’avant, ce qui est toujours une bonne chose.

- Et au plan du financement, quelles perspectives offrez-vous à vos porteurs de projets ?

A l’échelle de l’ensemble des écoles Télécom, nous avons créé un système de prêts d’honneur, qui permet de prêter à taux zéro à certains de nos entrepreneurs. A quoi s’ajoute Télécom Booster, que j’ai personnellement contribué à mettre en place. C’est un fonds d’amorçage abondé chaque année, à la fois par nos écoles, par des anciens (aussi bien de nos écoles que de l’incubateur) et par certains de nos coachs. L’argent ainsi collecté (de l’ordre de 300 000 euros) est investi dans une des start-up de l’incubateur désignée collectivement. L’an dernier, le lauréat a été GarageScore, qui fait du scoring de garages automobiles ; actuellement à Arcueil, cette start-up est en train de performer. Début avril, nous avons sélectionné la prochaine lauréate, mais il est encore trop top pour vous en livrer le nom.
Télécom Booster est un outil qui nous tient particulièrement à cœur, car il bénéficie à au moins une de nos start-up, à la différence des autres fonds d’amorçage, qui sélectionnent un ou plusieurs lauréats sur la base de centaines de dossiers.

- Sur quel modèle économique vous reposez-vous ?

Il est encore très proche de celui que nous avons mis en place au début des années 2000 : il consiste à se rémunérer non pas auprès des start-up (celles que nous accueillons ne réalisent pas encore de chiffre d’affaires) mais auprès de ceux auxquels leur développement profite, à savoir : les collectivités territoriales – agglomérations, département de l’Essonne et région Ile-de-France  – et des sponsors privés.

- Mais comment parvenez-vous à faire admettre à ces élus que le développement des start-up passe par l’international et, parfois, une délocalisation dans un écosystème plus adapté à leurs besoins ?

C’est un vrai défi que vous soulevez-là. Le nouveau bâtiment où nous sommes a été financé grâce au soutien d’élus, qui sont donc en droit d’en attendre un retour sur investissement à travers des créations de start-up au bénéfice de leur territoire. Reste la proximité de Paris qui produit l’effet d’un aspirateur de start-up ! Résultat : la plupart de celles qui se créent et se développent ici – de l’ordre des deux tiers -, finissent par s’y installer jusqu’à ce que le prix du mètre carré les amène ensuite à se re-délocaliser en banlieue pour poursuivre leur croissance. En attendant, c’est bien Paris qui bénéficie des retombées fiscales de la présence de start-up produisant du chiffre d’affaires. A se demander si la capitale ne pourrait pas nous reverser quelque chose du bénéficie qu’elle tire de la présence d’anciennes de nos start-up !
Les collectivités de la périphérie, que ce soit le Val de Bièvre, Grand Paris-Sud ou la ville d’Evry, ont pleinement conscience de cette force d’attraction de Paris. Mais c’est un problème qui dépasse largement le cas des start-up, dont la présence, même provisoire, offre l’intérêt de contribuer à leur visibilité dans l’écosystème de l’innovation numérique.

- Sans compter les événements dédiés à l’entrepreneuriat innovants, que vous organisez et qui concourent au renforcement de cette visibilité…

Oui, en effet. Nous organisons notamment le Trophée Start-Up numérique, qui a vocation à faire connaître notre incubateur à des porteurs de projets. En mai dernier, nous organisions la première édition de Startup Weekend Evry, en partenariat avec le Genopole, l’Université d’Evry et la ville. A l’attention des startuppers plus avancés dans leur projet, nous proposons des Business Meetings, auxquels nous convions des fonds d’amorçage, des chefs d’entreprises ou encore des avocats et des juristes. Par souci de commodité, nous les organisons à Arcueil.

- Depuis la création, combien de start-up avez-vous accueillies ?

Près de 170 entreprises. Parmi elles, les trois quarts sont encore en activité.

- Une proportion importante…

Oui, et je suis content que vous le disiez !

- Parmi celles qui ont perduré, quels seraient vos coups de cœur ?

Je ne résiste pas au désir de citer Linagora, d’autant plus volontiers que je n’en suis pas responsable : elle a été la toute première start-up hébergée au sein de notre incubateur, du temps où nous n’étions encore dans la maison du gardien. Elle a été pionnière en France dans l’édition de logiciels libres à partir de Linux et compte aujourd’hui plusieurs centaines de salariés
Je citerai également Re-Commerce, lauréate de nombreux prix : leader français du recyclage de téléphones mobiles, elle assure en marque blanche le backoffice du système de reprise proposé par les opérateurs de la téléphonie mobile. En fort développement à l’international, elle compte une centaine de collaborateurs aujourd’hui, parmi lesquels beaucoup en insertion par l’économique. Elle illustre au passage que l’entrepreneuriat innovant, dans le numérique, peut aller de pair avec l’entrepreneuriat social.
Autre exemple : Ubicast, créée par des étudiants suite à un concours de création d’entreprises que nous organisons sur le campus, et qui, au prix d’un ou deux pivots, est parvenue à lever de l’argent et à trouver son marché en proposant un système de captation vidéo pour centres de conférences. Elle connaît un fort développement international.
Je pourrais en citer bien d’autres. Si, comme les trois précédentes, elles sont peu connues du grand public, c’est parce qu’elles sont plutôt dans le B to B. Pour vos lecteurs qui seraient intéressés, je précise qu’une dizaine sont mises en avant sur le site de l’IMT Starter.

- Les nouveaux venus sont-ils plus matures ?

Disons que le niveau moyen des projets augmente et que leur présentation gagne en qualité. De plus en plus de candidats à la création d’entreprise bénéficient, il est vrai, d’une formation. Ils savent ce qu’il faut faire, même si cela n’en fera pas forcément des entrepreneurs à succès. Surtout, ce qui a beaucoup changé ces dernières années, c’est le foisonnement de structures d’accompagnement : on en recense de l’ordre de 300 rien qu’en Ile-de-France, au point d’ailleurs qu’on peut se demander s’il n’y en aurait pas trop.
Les jeunes ont moins peur que leurs aînés de se lancer, quand bien même ils n’ont aucun précédent dans leur famille. Il est vrai que l’entrepreneuriat est de plus en plus promu au sein des écoles comme des universités (à travers le statut d’étudiant entrepreneur), mais aussi dans les médias. Tout un chacun peut mesurer la créativité de l’entrepreneuriat innovant, ne serait-ce qu’à travers son smartphone : la plupart des applications proposées sont le fait de start-up.
A quoi s’ajoutent quelques grands succès français – BlaBlaCar, Criteo – qui tirent l’écosystème vers le haut en démontrant qu’il est possible, non seulement de créer, mais encore de développer sa start-up en France. Il y a une dizaine d’années, lever 100 000 euros, c’était très compliqué, à plus forte raison quand on sortait tout juste de ses études. Aujourd’hui, c’est facile, dès lors qu’on a un beau projet et une équipe convaincante. La première strate de financement, liée à l’amorçage, existe tout comme les suivantes. Reste maintenant à passer à des levées de fonds à plusieurs dizaines de millions. Cela reste encore compliqué en France. Mais les choses évoluent. Des entrepreneurs ayant réussi réinvestissent dans l’écosystème et témoignent auprès des jeunes, y compris parmi nos anciens. Je pense en particulier à Thierry Petit, fondateur de Showroomprive, qui fait profiter de son expérience en investissant en temps et en argent. Il vient d’ailleurs régulièrement témoigner devant nos étudiants.

- Un mot tout de même sur les start-up qui échouent…

Naturellement, nous aurions souhaité qu’elles survivent. Mais l’échec fait partie intégrante de la démarche entrepreneuriale. Il n’hypothèque en rien les chances de nos startuppers de rebondir : ceux que nous accompagnons sont presque tous diplômés d’une de nos écoles ou de l’enseignement supérieur ; ils peuvent donc trouver un job dans la foulée d’autant plus facilement qu’ils auront acquis une expérience dans le numérique. Certes, ils auront retardé le moment de valoriser leur diplôme, mais au moins auront-ils essayé à un stade opportun de leur parcours – ils sont encore jeunes et n’ont pas encore les contraintes familiales. Qui plus est, rien ne les empêche de retenter l’aventure. C’est d’ailleurs ce que font certains.

- Avez-vous l’impression que le rapport à l’échec change en France ?

Oui. Pour ma part, je passe une bonne partie de mon temps à expliquer à nos élèves que s’il est un âge où le risque est moindre, c’est au leur (ils ont autour de 22 ans). Ils n’ont pas encore de fonds propres, donc d’argent personnel à perdre. Moyennant quelques mois à travailler d’arrache-pied, ils peuvent parvenir à concrétiser un projet. Qu’ils échouent ensuite n’est pas un drame. Ils pourront, encore une fois, trouver un emploi en valorisant leur diplôme et leur expérience dans l’innovation numérique et l’entrepreneuriat innovant. Avoir fait preuve d’esprit d’initiative, avoir démontré une capacité à négocier avec une diversité d’interlocuteurs (ingénieurs ou gestionnaires, investisseurs, juristes, etc.), sont des expériences précieuses. Ils pourront, enfin, prétendre à un niveau de rémunération intéressant, compensant ainsi la période où ils ont été sous-rémunérés.

- Combien retentent leur chance ?

En l’absence d’indicateur, je distinguerai deux populations : les 30-35 ans, qui ont déjà une expérience, et ceux qui créent pendant ou au sortir de leurs études. Les premiers ont tendance à recréer aussitôt une société en cas d’échec de la précédente, quitte à pivoter et à changer de marché. Bref, ce sont des serial-entrepreneurs et pas seulement en cas d’échec. En cas de réussite, d’aucuns revendent leur société pour embrayer sur un autre projet.
Ceux d’entre les seconds qui échouent se mettent en général en quête d’un job au sein d’une entreprise. Pour autant, ils ne renoncent pas définitivement : au bout de quatre-cinq ans, le temps de capitaliser une nouvelle expérience et des économies, certains retentent l’aventure.
Ce qu’il importe d’ajouter et que je ne manque pas de dire à nos étudiants, c’est qu’en matière d’entrepreneuriat innovant, on n’est pas dans le tout ou rien : devenir un Bill Gates et autres Mark Zuckerberg, ou un entrepreneur lambda. Entre les deux cas de figure, il y a possibilité de réussir à travers une start-up leader dans son marché ou d’en créer plusieurs au cours de sa carrière. L’important est de s’épanouir à travers l’entrepreneuriat innovant.

- Confirmez-vous donc le sentiment d’un mouvement de fond, en France, en faveur de l’entrepreneuriat innovant ? La French Tech est-elle la réalité que l’on dit, de votre point de vue ?

Oui, tout à fait. La French Tech est tout sauf une illusion. Comme vous pouvez-le constater [il montre le mur où figure une centaines de logo], nous en sommes partenaires et son emblème figure parmi les logos des entreprises issues de notre incubateur.

- Vous-même êtes manifestement jeune. Malgré la dizaine d’années à la tête de cet incubateur, on ne relève aucun cheveu blanc…

(Rire). Il y en a quelques-uns (j’ai 39 ans). Je pensais que vous alliez plutôt me demander pourquoi je n’ai pas éprouvé le besoin de changer de boite. C’est en tout cas, la question qu’on me pose souvent. La réponse est simple : mon job est génial ! Je ne connais personne dont j’envierais le sien ! D’abord, j’ai la chance de travailler dans un campus, au milieu d’étudiants, qui a priori sont peut enclins à l’esprit chagrin. Ensuite, mon quotidien est d’être avec des personnes qui créent des entreprises innovantes. Certes, il y a une part de routine comme pour n’importe quel métier, mais elle est au service de nouveaux projets. Chaque année, ce sont quelques 150-200 entrepreneurs que je rencontre, sans compter tous ceux que nous sélectionnions et accompagnons.

- J’ai une dernière question : vous en imaginez sans doute l’objet car on a dû vous la poser un nombre incalculable de fois…

Pourquoi je ne me suis pas moi-même lancé dans la création d’une startup ? En réalité, j’ai hésité du temps où j’étais encore étudiant. Ce n’est pas les idées qui manquaient. Maintenant, à l’âge que j’ai, ce serait un peu plus compliqué, d’autant plus que j’ai deux enfants. Or, je vois l’énergie et l’engagement que la création d’une start-up demande.
Maintenant, mon job consiste à gérer une entité qui y ressemble : il faut trouver un business model, se positionner, faire évoluer son offre. C’est extrêmement riche. Je passe mon temps à rencontrer des porteurs de projets innovants, donc impossible de s’ennuyer !
Et si cela devait arriver, j’ai toujours la possibilité de relancer la dynamique en imaginant un autre service, comme Booster Télécom pour ne citer que le dernier en date. A défaut d’être dans une démarche entrepreneuriale, je suis dans une logique intra-entrepreneuriale. Certes, cela ne me laisse pas l’espoir de devenir riche un jour, sauf à investir dans des boites, mais je m’enrichis sur bien d’autres points !

- Un mot sur la dynamique de Paris-Saclay dont vos deux écoles font partie : dans quelle mesure vous appuyez-vous sur elle ? Fait-elle sens d’ailleurs pour vous ?

Evidemment, je suis convaincu du sens global du projet Paris-Saclay. A force de voyager à l’étranger – à commencer par les Etats-Unis – et à force de recevoir des entrepreneurs et investisseurs étrangers, j’ai mesuré les limites du modèle français des grandes écoles. Vu d’ailleurs, elles paraissent bien petites avec leurs quelques centaines d’élèves par promotion, et encore, quand elles sont connues. La fédération des écoles Télécom et des écoles des Mines au sein de l’IMT était un passage obligé pour continuer à exister dans l’écosystème international.
La France est reconnue pour la qualité des ingénieurs qu’elle forme. Une bonne partie est issue des grandes écoles de Paris-Saclay, dont la nôtre. Cette concentration permet de renforcer les synergies et de gagner en visibilité. Reste que, j’y reviens, ceux qui s’engagent dans la filière numérique, aspirent à s’installer plutôt à Paris, pour y développer leur start-up, mais aussi y vivre, afin de bénéficier de la qualité de vie, des opportunités de rencontres avec des investisseurs. Ici même, à Evry, nous éprouvons l’attractivité de la capitale. Et je doute que l’amélioration des moyens de transport suffise à renverser la situation. En revanche, je crois à la possibilité donnée aux start-up ou même aux PME, de se développer à travers des dispositifs d’accompagnement et de financement, comme la SATT Paris-Saclay, qui complète bien les fonds d’amorçage existant.

- Comment envisagez-vous votre propre transfert ? A votre place, on se dit qu’il serait dommage de quitter un bâtiment à peine construit…

D’ailleurs, nous n’avons pas l’intention de le quitter. Le cœur principal de l’incubateur restera là, tout comme, rappelons-le, Télécom Ecole de Management. Seule une partie de Télécom SudParis sera transférée sur le Plateau de Saclay. Il nous faudra trouver un mode de fonctionnement comme nous l’avons fait en ouvrant une antenne à Arcueil, ou je me rends trois fois par semaine, le temps d’assister aux réunions de nos comité stratégiques ou à d’autres rendez-vous. Tout au plus serais-je amené à me déplacer aussi sur le Plateau, quitte à devoir le faire en voiture et en évitant les heures d’embouteillage.
Cela étant dit, cet apparent éclatement n’est pas un défi propre à l’IMT, mais concerne tout établissement multi-site. Gardons aussi à l’esprit que depuis que le projet de Paris-Saclay a été lancé, le périmètre s’est élargi avec notamment l’intégration récente de l’Université d’Evry dans celle de Paris-Saclay, les interactions avec le Genopole, situé à quelques centaines de mètres de notre propre campus. Il serait dommage de raisonner à l’échelle du seul Plateau. D’autant qu’en ce qui nous concerne, nous avons commencé à tisser des liens avec ce même Genopole, dont la génomique trouve des prolongements dans le Big Data, soit un des champs d’expertise de nos écoles. J’échange d’ailleurs régulièrement avec le responsable du Genopole Entreprises.
La Silicon Valley à laquelle on compare Paris-Saclay est étendue sur un large territoire. Ne voyons donc pas dans celui de Paris-Saclay, au demeurant beaucoup moindre, un handicap.

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