Au service de littératures des marges et des périphéries. Rencontre avec Chloé Billon

ChloéBillon2020Paysage
Suite de nos échos à la 8e édition de Vo-Vf à travers le témoignage de cette traductrice, lauréate du Prix de l’Inalco, pour sa traduction du roman du Croate Robert Perišić, Les turbines du Titanic (éditions Gaïa).

- Nous avons perçu beaucoup d’émotion chez vous à la remise du Prix de l’Inalco…

Je suis effectivement très touchée d’être lauréate de ce prix. Je le reçois comme une récompense non seulement pour mon travail, mais encore pour celui que font mes amis traducteurs, qui œuvrent comme moi à faire connaître des littératures encore peu médiatisées et peu publiées en France car écrites dans des langues « minoritaires ». Dans mon cas, il s’agit des littératures bosnienne, croate et serbe. Des littératures des marges et des périphéries.

- Vous avez reçu ce prix pour la traduction d’un roman qui vous tenait manifestement beaucoup à cœur : Les turbines du Titanic, de l’écrivain croate Robert Perišić…

En effet, ce livre m’a beaucoup touchée à la première lecture, pour son réalisme et l’humanisme qui s’en dégage. Robert Perišić nous plonge dans les conséquences de la transition brutale vers l’économie de marché que les pays de l’Est ont connue, au lendemain de la chute du système communiste. Il restitue la rapidité et la violence avec lesquelles elle s’est produite, au profit d’organisations mafieuses. Son propos a cependant une portée universelle : en décrivant ce qui s’est passé dans son propre pays, il nous parle également des ravages provoqués par ce capitalisme libéral dans d’autres parties du monde, y compris en Occident, sur fond de désindustrialisation et d’humiliation de la classe ouvrière. Cependant, il s’agit bien d’un roman : nous y croisons des personnages, dont l’auteur raconte les destins avec finesse et humanité. Ainsi, il parvient à redonner une dignité à tous ces hommes et femmes écrasés, humiliés, par ces années de transition. C’est aussi en cela que ce livre m’a tant touchée et qu’il était important pour moi de le traduire en français [il l’avait déjà été en allemand, en tchèque, italien, bulgare, slovène, macédonien et anglais]. Je suis d’autant plus heureuse d’avoir reçu une distinction pour ce livre-ci.

- Ainsi que vous le disiez lors de sa remise, ce prix est aussi l’occasion de porter de nouveau l’attention sur cette partie de l’Europe que l’actualité (liée à la pandémie, au réchauffement climatique et à d’autres enjeux) tend à reléguer au second plan, alors que cette Europe-là a aussi des choses à nous dire sur la coexistence des langues, de peuples, que tout semble opposer…

C’est une partie de l’Europe, l’Europe de l’Est en général et les Balkans en particulier, qui m’a toujours fascinée du fait, justement, de ce mélange fascinant des peuples et des cultures, entre Orient et Occident. Elle a su engendrer des formes de cohabitation dans un respect mutuel des différences, même si, après la Seconde Guerre mondiale et la guerre des années 1990, on a un peu tendance à l’oublier. Gardons à l’esprit que c’est la partie de l’Europe qui a connu la plus grand expérience utopique du XXe siècle – le communisme – dont on a certes vu les limites, et dont il ne s’agit pas de nier les crimes, mais dont il ne faudrait pas discréditer le moindre aspect au prétexte qu’il a été vaincu par le capitalisme libéral incarné par l’Occident ; autrement dit, jeter le bébé avec l’eau du bain, alors que nous avons encore de nombreuses leçons à tirer de cette expérience. Au-delà de cela, les pays situés dans les marges, les périphéries, ont un regard sur le monde différent. Un regard d’autant plus enrichissant qu’il ne cherche pas à imposer son point de vue.

- Au fil du temps, le festival nous acculture à l’idée que la traduction est aussi une œuvre de création. Une idée à laquelle vous souscrivez semble-t-il. Dès lors comment s’instaure le dialogue avec l’auteur de l’œuvre traduite ? Ainsi que vous le précisiez lors de la cérémonie, vous ne connaissiez pas l’auteur des turbines du Titanic avant de proposer à votre éditeur de le traduire…

Les traductions de romans ou d’essais écrits dans une langue dominante sont le plus souvent de l’initiative des éditeurs, qui se tournent ensuite vers un traducteur/une traductrice. S’agissant des œuvres écrites dans une langue minoritaire, le choix de les traduire est plus souvent le fait des traducteurs, qui s’en vont ensuite trouver un éditeur. C’est ainsi que les choses se sont passées avec Les turbines du Titanic.
Une fois que j’ai obtenu l’accord des éditions Gaïa, j’ai pris contact avec lui, comme je le fais pour chacune de mes traductions d’auteurs vivants, ne serait-ce que pour m’assurer que les droits étaient disponibles, mais aussi pour lui proposer de nous rencontrer. Ce qu’il a accepté. Nous avons ainsi passé beaucoup de temps à échanger. Le hasard a voulu que nous fussions l’été en vacances au même endroit. J’ai aussitôt senti chez lui la profonde humanité qu’on perçoit à la lecture de son livre. Nous sommes devenus amis, ce qui pour moi est un grand honneur, car c’est une personne que j’estime et admire énormément.
La traduction est effectivement une œuvre de création, mais le traducteur se doit me semble-t-il, fût-ce avec sa propre langue maternelle, d’essayer de reproduire le plus fidèlement possible l’esprit de l’œuvre traduite, de respecter le texte d’origine. C’est pourquoi j’ai dit que ce prix revenait aussi à l’auteur. D’autant qu’on ne traduit jamais mieux que les œuvres qui nous touchent.

- L’entretien est réalisé à l’occasion du festival qui se déroule dans l’écosystème Paris-Saclay. Permettez-moi de me risquer à cette question : perçoit-on ce dernier depuis Zagreb où vous êtes actuellement en résidence ?

(Sourire) Depuis Zagreb, on voit d’abord Paris… Quant à Paris-Saclay, j’en doute… En revanche, le festival Vo-Vf bénéficie d’une notoriété grandissante : il est vrai qu’il est un des rares, en France, dédiés à la traduction. Pour ma part, ce n’est pas la première fois que je m’y rends : j’y avais déjà été avec des collègues de l’Ecole de traduction littéraire (ETL) pour participer à des ateliers. J’ai pu mesurer le chemin qu’il a parcouru depuis.

 A lire aussi les entretiens avec Yves Citton (pour y accéder, cliquer ici) Mariètou Mbaye (cliquer ici), Réza Rézai (cliquer ici) et Vincent Broqua (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : « Ecrire et, donc, traduire, c’est résister ! » Rencontre avec Mariètou Mbaye | Paris-Saclay

  2. Ping : En attendant de traduire Seul face à l’exil. Rencontre avec Réza Rézaï | Paris-Saclay

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