Appel à projets Coup de pouce 2018. Entretien avec Marc-Williams Debono

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Mercredi 17 janvier dernier, La Diagonale Paris-Saclay présentait son appel à projets Coup de pouce, destiné à promouvoir le dialogue arts et sciences. Nous y avons retrouvé à cette occasion ce chercheur en neurosciences, par ailleurs poète et essayiste (au centre, sur la photo), interviewé lors d’un colloque de Cerisy sur la mésologie. Il a bien voulu répondre sur le vif à nos questions sur son implication dans le comité de pilotage de La Diagonale Paris-Saclay et son propre rapport à la création artistique.

- Nous vous retrouvons, ici, à la salle de La Bouvêche (Orsay), à l’occasion de la présentation de l’appel à projets Coup de pouce de La Diagonale Paris-Saclay. Qu’est-ce qui vous y a amené ?

Comme j’avais eu l’occasion de vous le dire dans le précédent entretien, je fais partie du comité de pilotage de La Diagonale Paris-Saclay. Cette soirée revêt une importance particulière, puisqu’il s’agit de promouvoir l’appel à projets Coup de pouce et de permettre à des candidats éventuels de trouver un ou des partenaires – pour mémoire, chaque projet doit être porté conjointement par au moins un chercheur ou étudiant d’un des établissements de recherche de l’Université Paris-Saclay et un ou une artiste.

- Sachant que ces projets doivent être remis avant le 5 février prochain…

Oui, pour des raisons liées aux orientations de l’université et aux modes de financement des bourses allouées aux lauréats, la date de remise des dossiers est, cette année, exceptionnellement proche. Mais comme vous avez pu le constater en participant à un des groupes constitués de candidats potentiels et de partenaires de l’appel à projets, l’émulation a été forte et la mise en lien entre les chercheurs en quête d’un artiste (ou l’inverse) particulièrement efficace. Des binômes, voire des équipes, se sont formés quasiment en direct, entre des personnes qui, pourtant, ne se connaissaient pas, mais qui ont pu bénéficier de nos réseaux et connaissances. C’est le cas de cette physicienne, spécialisée dans les nanomatériaux, qui cherchait un(e) artiste travaillant sur le thème de la couleur. Dès demain matin, je serai en mesure de la mettre en relation avec une plasticienne à laquelle j’ai immédiatement pensé, tant sa demande était réciproque…

- Comment expliquez-vous cette émulation et rapidité avec laquelle les connexions se font ?

Paris-Saclay offre un terreau favorable. La Diagonale y œuvre depuis plusieurs années au dialogue entre arts et sciences, en partenariat avec les représentants du comité de pilotage et du collège des acteurs (en particulier pour ce secteur, la Mission Arts, Culture, Sciences et Société de Paris-Sud, l’ENS Paris-Saclay, S[Cube] et le Collectif pour la Culture en Essonne – CC91). Et puis, ce dialogue est un domaine en pleine expansion. Il y a encore quelques années, les chercheurs se maintenaient en retrait par rapport aux arts. Aujourd’hui, on assiste à un mouvement inverse : il sont de plus en plus demandeurs de pouvoir travailler avec des artistes. Ils ont pris conscience que ce dialogue leur est utile, y compris pour leur travail de recherche. Il les amène à poser un regard nouveau sur leur propre découverte ou hypothèse. De fait, la manière dont un artiste s’approprie un travail de recherche scientifique et le retranscrit dans son propre langage, peut contribuer à enrichir la réflexion du chercheur. Qui plus est, lorsque le binôme prend corps, il peut valoriser cette réflexion au point que le processus de recherche se voit lui-même réinterrogé. Autant de constats qui font consensus si j’en juge par les publications de plus en plus nombreuses consacrées à ce dialogue arts et sciences, en France comme ailleurs*. Toutefois, les binômes chercheur/artiste se constituent rarement d’eux-mêmes. Avec la Diagonale et les structures territoriales nous les y aidons. Quand ils fonctionnent – ce qui, reconnaissons-le, n’est pas toujours le cas – on obtient un plus indéniable auquel ni le chercheur ni l’artiste ne seraient parvenus seuls. Ce plus, c’est le partage d’une interface ou de pratiques, et dans la plupart des cas celui d’un imaginaire commun. Et souvent le projet ne s’arrête pas à une unique production lors de festivals, mais va au-delà, autant en termes d’échanges fournis que d’ouverture de nouvelles pistes de recherche.

- Le hasard veut que nous ayons tout récemment chroniqué un ouvrage de Pierre Joliot (le fils d’Irène et Frédéric Joliot-Curie), La Recherche scientifique ? Une passion, un plaisir, un jeu (Flammarion Jeunesse, 2017) – pour accéder à la chronique, cliquer ici – dans lequel il rappelle qu’il s’en fallut de peu qu’il ne devint artiste plutôt que scientifique, une perspective, dit-il encore, qui n’aurait pas forcément déplu à ses parents convaincus qu’ils étaient des correspondances qui existaient entre l’activité de recherche et la créativité artistique.

J’en suis moi-même convaincu et ce, depuis des années. La créativité se manifeste aussi bien dans le travail du chercheur que dans celui de l’artiste. Certes, les méthodologies scientifiques et artistiques sont différentes, mais les modalités de la découverte empruntent des voies similaires. A un certain stade de la recherche, qu’elle soit scientifique ou artistique, il y a besoin en effet de se détacher pour que la créativité puisse se manifester. Pour côtoyer aujourd’hui un certain nombre d’artistes, je peux témoigner de leur haut niveau d’exigence à toutes les étapes de leur travail de création et d’une véritable recherche en art dont le pendant serait une mise en perspective du processus de recherche scientifique lui-même. Finalement, il n’y a pas plus éloigné de la réalité que la figure du chercheur enfermé dans sa Tour d’ivoire ou de l’artiste dépeint sous les traits du génie incompris. Chercheurs et artistes ont besoin d’interagir avec d’autres univers. Leurs profils sont plus hybrides qu’on ne le pense. Et quand je dis « hybrides », c’est dans le bon sens du terme…

- Au sens où peut l’être un végétal…

Oui. Bien des scientifiques ont de l’appétence pour l’art, et des artistes pour la science. D’ailleurs, beaucoup parmi les premiers ont une pratique artistique tandis que, parmi les seconds, beaucoup ont une formation scientifique. Leur rencontre, du fait de cette complémentarité, avouée ou non, ne peut que déboucher sur un dialogue productif et fécond, qui les fait évoluer.

- On comprend à vous entendre que chercheurs et artistes gagnent à faire chacun un pas vers l’autre et, donc, à faire respectivement de la recherche et de l’art hors les murs. Qu’est-ce que cela signifie quant aux modalités de leur rencontre. Prônez-vous la création de lieux dédiés ou considérez-vous qu’elle peut se faire à travers un dispositif aussi léger que celui adopté par La Diagonale Paris-Saclay, dans un lieu tiers (La Bouvêche), le temps d’une soirée…

C’est bien sûr cette option qui est la bonne et de loin. Si on commence à créer des lieux dédiés, avec des manifestations permanentes, je crains que cela ne finisse par s’étioler. Les rencontres entre chercheurs et artistes ont certes besoin d’être encouragées, organisées, mais certainement pas institutionnalisées au risque de perdre en spontanéité. La Diagonale et les structures de terrain ont là un rôle crucial à jouer en temps qu’incubateur et des lieux tiers tels que celui-ci les y aident.

- Comment en êtes-vous venu vous-même à ce dialogue artistico- scientifique ?

Je suis scientifique de formation, mais j’ai toujours été ouvert à d’autres disciplines que la mienne, qu’elles soient scientifiques ou artistiques. Je suis perpétuellement en contact avec des chercheurs qui travaillent dans de tout autres domaines que le mien, les neurosciences (des paléontologues, des physiciens, des sociologues, des littérateurs, des mathématiciens…), et des artistes. Outre mon implication dans le comité de pilotage de La Diagonale Paris-Saclay, j’ai créé en 2000 une association – Plasticités Sciences Arts – ouverte à la transdisciplinarité au sens fort du terme : il s’agit non pas de faire de l’inter- ou de la pluridisciplinarité, mais de traverser ensemble les disciplines en allant au-delà, autrement dit en regardant tous dans la même direction. C’est un exercice difficile, mais salutaire si l’on veut dépasser les frontières sans céder d’un pouce à la rigueur disciplinaire. J’anime par ailleurs le pôle Art & Science au sein du CC91 auquel on doit notamment la biennale La Science de l’Art. La 7e édition, qui s’est achevée le 10 Décembre 2017, fut une nouvelle fois l’occasion de rencontres mémorables. Je pense en particulier à une production (Le risque de l’exil, au Théâtre de L’Arlequin, à Morsang-sur-Orge, le 25 novembre 2017) où une anthropologue et une psychologue échangèrent sur le vif avec des femmes, un conteur et un danseur maliens. En a résulté quelque chose de l’ordre de la révélation !

A l’évidence, nous assistons à un mouvement général en faveur de ce dialogue artistico-scientifique, au sein même du monde académique. Ce dont témoignent aussi la chaire Arts & Sciences (créée à l’initiative de Polytechnique et de la Fondation Daniel et Nina Carasso), l’université PSL (Paris Sciences Lettres), l’Institut ACTE (CNRS, Paris I) ou encore des réseaux professionnels tels que la TRAS (Transversale des Réseaux Arts Sciences) qui réunit une vingtaine d’acteurs du secteur art-science (scènes nationales et conventionnées, universités, centres artistiques, culturels ou dramatiques nationaux, agences régionales….).
Pour en revenir à ce potentiel fort de rencontre que nous voyons s’illustrer ce soir, à la Bouvêche, il me conforte dans l’idée que rien ne vaut un échange direct entre les artistes et les scientifiques, et Paris-Saclay joue parfaitement ce rôle de catalyseur. A chaque fois, les appels à projets à destination des artistes et des scientifiques suscitent une profusion de dossiers de candidature. Malheureusement, durant les jurys de sélection, qu’il s’agisse de celui de La Diagonale ou du CC91, nous sommes obligés de faire des choix, et c’est à chaque fois un crève-cœur tant la qualité de ces dossiers est grande, mais c’est le jeu ! Heureusement, les appels à projets sont plébiscités et bientôt le Festival Curiositas que propose chaque année La Diagonale nous permettra de découvrir de nouveaux binômes et de belles créations en art et science.

* Voir par exemple les articles parus dans Le Monde ou Beaux Arts (en novembre 2017) ou encore des thèses telles que celle d’Alla Chernetska soutenue à Paris I en avril 2017 sous le titre « Art et science : nouveau langage dans l’exploration du monde ».

Pour en savoir plus sur…

… l’appel à projets Coup de pouce, cliquer ici ;

… le Festival Curiositas, cliquer ici ;

… l’association Plasticités Sciences Arts, cliquer ici ;

… le Collectif  pour la culture en Essonne (CC91), cliquer ici.

A lire aussi les entretiens avec :

- Anaïs Lehoux, post-doctorante et ingénieure de recherche à l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI) et l’Université Paris-Saclay, qui s’est lancée dans la co-création d’une start-up, Biochromatics, spécialisée dans les nanoparticules (pour y accéder, cliquer ici) ;

- Aude Plassard, de la société Gengiskhan production qui a créée une start-up dédiée à la réalité virtuelle, incubée au Centquatre (cliquer ici).

Pour accéder au précédent entretien avec Marc-Williams Debono, cliquer ici.

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Que sait-on des effets de la réalité virtuelle ? Entretien avec Aude Plassard | Paris-Saclay

  2. Ping : Recherche artiste intéressé par les nanoparticules. Rencontre avec Anaïs Lehoux | Paris-Saclay

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