Allô ! Parents, Bobo ? L’Atelier Parentalité ! Entretien avec Laury Dagiste

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Remettre les parents au centre de la famille. C’est la vocation de l’Atelier Parentalité, cofondé par cette éducatrice spécialisée, qui a fait également le choix d’adopter le statut libéral. Elle revient ici sur ce qui l’a prédisposée à franchir ces deux pas, non sans souligner les perspectives offertes par le contexte de Paris-Saclay.

- Si vous deviez pour commencer par décrire les principes de l’Atelier Parentalité que vous venez de cofonder ?

Comme chacun sait, être parent, ce n’est pas toujours simple. Quiconque peut se heurter au sein de sa famille à des situations de blocage, être en rupture de communication avec son enfant, ne plus savoir par quel bout prendre le problème. Face à ces situations, les parents ont tendance à culpabiliser. Il y a donc un besoin d’accompagnement, ne serait-ce que pour remettre chacun à sa place.

- Y compris l’enfant ?

Y compris l’enfant ! Depuis plusieurs années, on assiste à un engouement pour une pédagogie ou éducation positive, consistant à être davantage à l’écoute de l’enfant, à le laisser exprimer ses désirs, ses émotions. Une approche intéressante a priori, qui peut d’ailleurs être utile dans la résolution de conflits au sein d’une famille, mais qui peut être aussi culpabilisante pour les parents. Notre approche à nous consiste à replacer d’abord ces derniers au centre, en partant du principe que s’ils se sentent bien dans leurs baskets, il en découlera des choses positives pour le reste de la famille. Pour le dire nettement, nous partons du principe que les adultes, ce sont d’abord les parents, pas les enfants. Naturellement, ceux-ci ont des droits, doivent pouvoir se faire entendre, mais ils ne peuvent être au centre de tout. Le parent est aussi époux/épouse, conjoint/conjointe, celui/celle qui travaille en plus de ses responsabilités familiales. Il doit pouvoir être reconnu comme tel. En créant l’Atelier Parentalité, nous avons donc voulu permettre à tout parent d’accéder à de premiers conseils et éclairages et, au-delà, de trouver un accompagnement par des professionnels de l’enfance et de l’adolescence.

- Qu’est-ce qui vous a prédisposée à créer un tel atelier ?

J’ai une longue expérience dans l’éducation spécialisée au sein de différents dispositifs de la Protection de l’Enfance. J’ai travaillé en tant que cadre éducatif au sein d’un placement familial, qui accueillait des enfants de zéro à vingt et un ans. En parallèle, je me suis formée à la médiation culturelle et à la prise en compte de ces différences dans le champ du travail social. J’ai formé durant trois ans des étudiants éducateurs spécialisés. L’Atelier Parentalité n’est pas le premier dispositif que j’ai créé : j’ai déjà ouvert un café des enfants, un lieu convivial inter-générationnel dédié aux loisirs familiaux, à la créativité, au bien-être et au partage de ressources éducatives. Il n’est pas jusqu’à mon expérience de maire adjointe à Palaiseau, qui m’ait permis d’expérimenter des démarches nouvelles : en charge de la jeunesse pendant six ans, j’ai impulsé des projets et actions visant à favoriser l’autonomie, l’expression artistique et le sens de la citoyenneté des jeunes.

- Un mot sur les autres personnes qui ont participé à la création de l’Atelier Parentalité ?

Il s’agit de Judith Caris [à droite sur la photo], qui, comme moi, a plus de vingt ans d’expérience en éducation spécialisée au sein d’associations, puis comme cadre éducatif en maison d’enfants à caractère social. Nous avons été rejointes par Anne Moreau, une professionnelle du champ socio-éducatif et médico-social, qui a exercé auprès de familles, d’adolescents et d’enfants en tant qu’éducatrice spécialisée et art thérapeute – je précise qu’elle réside à Marseille, ce qui ménage la possibilité à notre Atelier Parentalité de s’insérer dans d’autres réseaux. Toutes trois partageons un même goût pour la rencontre et pour l’accompagnement de parents qui rencontrent des difficultés à un moment donné de leur parcours. En travaillant avec eux dans la durée et en nous gardant, encore une fois, de les placer dans une position culpabilisante. En parallèle, nous avons fait le choix d’intervenir en libéral.

- Qu’est-ce qui vous a amenée à sauter cet autre pas ?

Dans le contexte de restrictions budgétaires que nous connaissons dans le domaine social, les institutions de l’éducation spécialisée sont soumises à des obligations de résultat pour ne pas dire de rentabilité. J’avais beau travailler au sein d’une association, nous devions fonctionner à la manière d’une entreprise aussi rentable que possible. Sauf que nous travaillions sur de l’humain. Un jour, je me suis entendu dire qu’une bonne Action Educative à Domicile (AED), une prise en charge éducative effectuée sur la demande des parents [par opposition à une action éducative en Milieu Ouvert (AEMO), demandée, elle, par la justice], ce ne devait être l’affaire que de six mois au plus. Une évaluation d’autant plus discutable qu’elle ne prend pas en compte tout le reste du travail de l’éducateur spécialisé – le temps passé en réunion avec les collègues, les comptes rendus à faire, le travail d’évaluation, sans compter le suivi d’un nombre important d’enfants. Une surcharge de travail nécessaire, mais que l’on doit assumer au détriment du temps réellement passé auprès des familles. Tant et si bien que nous ne nous y retrouvions plus… Cette évolution heurtait notre éthique du métier. Nous avons donc préféré quitter l’institution pour intervenir en libéral.

- Non sans une prise de risque…

Il est clair que ç’en est une. D’autant qu’intervenir comme éducatrice spécialisée en libéral n’est pas chose courante, et que cela peut être paradoxalement interprété comme un facteur de privatisation de ce champs de l’action sociale, avec son corollaire : des services sociaux à deux vitesses, les uns pour ceux qui peuvent accéder à une offre marchande, et les autres pour ceux qui n’en ont pas les moyens. En réalité, c’est une manière de suppléer les difficultés que peuvent rencontrer les services sociaux publics. Il faut savoir qu’à l’heure actuelle, des familles doivent attendre de l’ordre d’un an avant de pouvoir bénéficier d’un accompagnement en éducation spécialisée. Or des familles ne sont pas en mesure d’attendre aussi longtemps. Dès lors qu’elles auraient les moyens de solliciter un éducateur spécialisé en libéral, pourquoi les en empêcher ? Il est admis que des psychologues peuvent intervenir en libéral. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi d’éducateurs spécialisés ?

- Inaugurez-vous une voie nouvelle pour l’éducation spécialisée ou vous êtes-vous inspirées de précédents, de collègues intervenant déjà hors institution ?

Des éducateurs spécialisés ont déjà franchi le pas, mais ils sont encore peu nombreux. Tout porte à croire cependant que la tendance ira en s’accélérant et en raison du contexte que je viens de décrire. Cela étant dit, j’aurais été la première surprise si, une quinzaine d’années plus tôt, on m’avait dit que je me mettrais en libéral. En raison de mon attachement au service public, mais aussi parce que je ne me sentais pas encore les épaules assez larges. Depuis, j’ai acquis une assise professionnelle (j’ai été diplômée en 1996), qui me permet de franchir le pas avec une moindre prise de risque, comparé à une personne qui débuterait dans le métier.

- Sur quel modèle économique vous reposez-vous ?

Nous avons opté, pour commencer, pour le statut de micro-entreprise, le temps de tester la viabilité de notre projet. Le montant d’une séance est de 70 euros, sachant qu’elle peut durer plus d’une heure. En l’état actuel des choses, les consultations d’éducateurs spécialisés intervenant en libéral ne sont pas prises en charge par la sécurité sociale.

- N’est-ce pas un handicap ?

Si, bien sûr. Mais nous ne désespérons pas de faire évoluer la situation ou de trouver une alternative. Les consultations des psychologues libéraux peuvent être prises en charge par des mutuelles. Pourquoi n’en irait-il pas de même de celles d’éducateurs spécialisés ? Autre piste : le chèque emploi service universel (CESU), qui permet de faire bénéficier les familles d’une défiscalisation. Des éducateurs spécialisés intervenant à domicile auprès de jeunes handicapés y ont recours. Il est vrai qu’eux, peuvent justifier d’une activité de garderie. Gageons qu’avec le développement d’une éducation spécialisée en libéral, une couverture même partielle sera mise en place.

- Combien de séances recommandez-vous ?

A priori, une huitaine, le temps de diagnostiquer la situation et de permettre à la famille de s’approprier la démarche. Dès l’issue de la première séance, nous produisons un premier document dans lequel sont fixés les objectifs à atteindre. Un bilan est établi par écrit au terme des consultations. Naturellement, la famille peut interrompre les séances quand elle le souhaite. Nous-mêmes pouvons le décider si nous estimons qu’elle n’est pas encore tout à fait prête à se mettre au travail – car ç’en est bien un pour elle et chacun de ses membres : il leur faut accepter de se voir remis en question, de se livrer et de se mettre un peu en danger. Si nous décelons une problématique psychiatrique, nous vérifierons qu’une prise en charge auprès d’un pédopsychiatre-psychiatre est engagée. N’étant pas médecins, nous ne souhaitons pas intervenir seules.

- Comment procédez-vous concrètement…

Chaque famille est unique. Selon le cas, nous procédons à des entretiens collectifs avec l’ensemble des membres réunis, individuels ou par groupe, avec les parents, d’une part, la fratrie, d’autre part.

- Sachant que des difficultés peuvent venir non pas tant des personnalités des uns ou des autres, que des contraintes de la vie quotidienne, ainsi que vous le soulignez dans votre site.

Il est clair qu’un parent qui travaille toute la semaine est moins disponible ou plus irritable, sans qu’il en ait toujours conscience. Souvent il s’englue dans des situations compliquées alors qu’il suffirait juste qu’il prenne le temps de se mettre en mode pause.

- Quel peut donc être votre rôle ?

Il est justement de faire en sorte que la famille prenne le temps de se réunir autour d’une table. De nos jours, les gens courent tellement après le temps qu’ils ne se posent plus pour prendre celui de se parler, de s’expliquer et de s’écouter. Pourtant, il n’est souvent pas besoin de plus pour commencer à restaurer des relations apaisées. Mon rôle consiste pour l’essentiel à veiller à faire circuler la parole. Pour cela, je recours à des méthodes et techniques éprouvées, qui permettent à chacun de prendre de la distance, de se poser les bonnes questions.

- Comment réagissez-vous à mon sentiment d’avoir affaire à une forme de coaching ?

(Elle soupire). Je ne me reconnais pas dans ce terme qui connote trop une posture didactique et la recherche de l’efficacité. Des coaches, c’est précisément ce que les institutions voudraient que les éducateurs spécialisés deviennent. Notre intention à nous, est que les parents qui nous sollicitent, restent autonomes dans leur manière d’appréhender les difficultés. Ce qui suppose non pas tant qu’ils sachent appliquer des recettes toutes faites, mais comprennent ce qui dysfonctionne. Intervenir en prétendant expliquer la situation et les moyens de s’en sortir, moyennant un simple diagnostic, ne leur sera d’aucune utilité. Le travail d’analyse et de compréhension, encore une fois, c’est à la famille de le faire. Mon rôle est juste de l’accompagner en prenant le temps nécessaire – j’insiste sur ce point – d’avancer en formulant des hypothèses, des questions. Parfois, je lance une perche pour amener la famille ou tel ou tel de ses membres à prendre conscience de ceci ou de cela. Peu importe qu’elle ou il ne la saisisse pas dans l’instant. L’important est que ç’ait été entendu.

- On comprend mieux que vous parliez d’ « atelier »…

Parfaitement. Parler d’atelier est tout sauf anodin. C’est une manière de suggérer ce travail qu’on fait, pas à pas, par essai erreur, non pas seul, mais avec les autres. On ne vient pas avec des solutions toutes faites, mais on se confronte avec la matière des échanges, et on travaille à partir de cela. Nous ne prétendons pas avoir la science infuse. A chaque famille ses problématiques propres et, donc, ses réponses spécifiques. De là mes réticences à parler de coaching. Dans le terme « atelier », il y a aussi la notion « de faire avec ». De plus, selon les appétences des familles et des enfants, je propose des ateliers créatifs, de jardinage… Des outils de médiation qui peuvent se révéler très utiles.

- A chaque famille ses problématiques propres, dites-vous. Soit. Néanmoins, au fil du temps, n’avez vous pas pu dégager une typologie de situations ?

Si, bien sûr. Mes dix années d’AED m’ont permis de cumuler une expérience, qui me permet désormais de saisir rapidement une situation donnée. A peine la première réunion avec la famille a-t-elle débuté, que je sais parfois déjà où il faut aller. C’est d’ailleurs ce qui m’a incitée à prendre des responsabilités comme chef de service !

- Vous mettre en libéral, est-ce aussi une manière de promouvoir une approche, voire une « école » plutôt qu’une autre ?

Judith et moi avons été formées à diverses méthodes, dont celle de Carl Rogers. Je ne saurais pas pour autant vous dire si c’est telle ou telle méthode que j’applique au cours d’une consultation donnée. Disons que nous disposons d’une panoplie d’outils que nous mobilisons en fonction de la problématique à laquelle nous avons affaire.
La règle d’or est de toujours partir des demandes telles que formulées par la famille elle-même. Veut-elle mettre fin aux colères répétées d’un enfant en particulier ? Quand bien même cet objectif ne nous paraîtra pas le plus pertinent ou prioritaire, je l’enregistre et travaille autour de cet objectif, quitte à s’en saisir pour apporter des réponses à d’autres problématiques dont la famille n’avait pas forcémentconscience.

- Comment vous positionnez-vous par rapport aux psychologues ?

Votre question est l’occasion de préciser qu’à leur différence, nous n’avons pas vocation à intervenir en tant que thérapeutes. Loin de nous poser en concurrentes, nous sommes complémentaires. D’ailleurs, ce sont bien souvent des psychologues qui nous adressent les familles, quand ils considèrent que la problématique dépasse le cas de leur patient, l’intérêt de l’éducateur spécialisé étant de pouvoir intervenir à domicile et sur les questions éducatives : le quotidien, l’autorité, les limites… En sens inverse, suivant notre diagnostic, nous pouvons être amenées à inciter le membre d’une famille ou le couple à consulter un psy. Sachant qu’une prise en charge thérapeutique n’empêche pas de continuer à travailler en partenariat.

- Où en êtes-vous dans votre démarche ?

Notre première consultation a débuté en février 2018. Soit bien plus tôt que ce que nous avions prévu, mais une opportunité s’est présentée avec une famille qui, justement, nous a été adressée par un psychologue. Depuis, nous sommes intervenues auprès de quatre autres familles, elles aussi recommandées.
Notre attention est aussi d’intervenir par le truchement de l’Atelier Parentalité, dans de grandes entreprises ayant signé la Charte de la parentalité. Pour mémoire, cette dernière engage les entreprises qui la signent à mettre en place des dispositifs à l’attention des salariés qui ont des enfants. Nous souhaiterions juste qu’elle ne se limite pas à l’organisation du travail et du management. Elle pourrait prendre d’autres directions. Par exemple, nous aimerions qu’elle puisse se diriger davantage vers des actions soutenant les salariés-parents pour amoindrir un stress éventuel et les dégager de préoccupations qui envahissent parfois le champs professionnel, voir amener à de l’absentéisme. Nous proposons pour cela des conférences ou des ateliers de sensibilisation à la parentalité.

- Que comptez-vous faire pour les parents qui ne travaillent pas dans ce genre d’entreprises ni n’ont les moyens de se payer des consultations ?

Notre attention n’est certainement pas de privilégier des parents plutôt que d’autres, au seul prétexte qu’ils pourraient se payer des consultations. Nous souhaitons toucher un public aussi large que possible. C’est ce qui nous a aussi amenées à créer l’Atelier Parentalité, en parallèle à l’adoption du statut libéral. Cette association, que je préside à titre bénévole, proposera des conférences et des ateliers auxquels ces parents pourront participer.

- Tout un chacun peut d’ailleurs d’ores et déjà trouver des conseils pratiques sur la page Facebook de l’atelier…

En effet. Bien souvent, les difficultés rencontrées par des parents peuvent trouver leur solution dans l’adoption d’un autre rythme de vie ou la résolution de problèmes, qui concernent davantage le milieu du travail…

- On imagine volontiers que l’Atelier Parentalité aurait pu voir le jour ailleurs, tant les problématiques dont vous traitez ne sont pas propres à un territoire. Cela étant dit, dans quelle mesure l’écosystème de Paris-Saclay vous a-t-il encouragées dans votre démarche ?

J’ignore si l’écosystème a inspiré la création de notre atelier. Une chose est sûre : tout portés qu’ils soient sur l’innovation et la recherche, les chercheurs et entrepreneurs qui travaillent ici sont aussi des parents, qui peuvent être confrontés à des problématiques comme celles que nous avons évoquées. S’y trouvent par ailleurs des entreprises qui ont possiblement signé la charte que j’ai également évoquée.
Etant palaisienne de longue date, c’est un territoire que je connais bien et dans lequel je veux m’investir. D’autant qu’il se caractérise par une plus grande mixité sociale qu’on ne l’imagine. A travers l’Atelier Parentalité, nous comptons bien, encore une fois, toucher des populations qui n’auraient pas les moyens de se payer des consultations à domicile.

- Quelles perspectives offrent pour vous la présence d’activités de recherche en sciences sociales et humaines ?

Naturellement, nous ne demandons qu’à enrichir notre pratique par l’apport de la recherche. Pour l’heure, je n’ai pas encore de liens étroits avec ce monde-çi. J’ignore si les recherches en neurosciences menées sur le Plateau de Saclay ont des choses à dire sur la parentalité. En revanche, l’apport des SHS ne peut qu’être a priori précieux. Nous relayons d’ailleurs beaucoup d’articles relatifs à des travaux de recherche, sur notre page Facebook.
Vous apprécierez au passage notre ouverture d’esprit Encore une fois, nous n’avons pas l’intention de travailler seules dans notre coin. Déjà, nous avons noué des contacts avec des personnes intervenant à différents titres comme, par exemple, cette coach en développement personnel (vous apprécierez au passage notre ouverture d’esprit !). Elle se trouve être aussi formatrice à la méthode Thomas Gordon, une approche qui nous parle, à Judith et moi : ce Gordon a été le disciple de Rogers. Je suis aussi en discussion avec des thérapeutes familiaux de l’association « Actif », à Bures-sur-Yvette, pour voir comment nous pourrions travailler ensemble. Par le truchement de notre Atelier Parentalité, nous souhaiterions organiser une journée, en croisant les approches. J’aimerais aussi pouvoir mettre en place des ateliers parents-enfants autour de la médiation, du soin, des arts plastiques…

- Je ne saurais trop vous inviter à vous rapprocher du WAWlab, qui promeut le bien-être au travail dans un esprit pas si éloigné de votre atelier…

Je ne connaissais pas cette initiative, mais il est clair que les problématiques de la parentalité croisent celles du bien-être au travail. Les difficultés qu’on peut rencontrer avec ses enfants rejaillissent sur son activité professionnelle et les relations aux collègues, et inversement…

- Permettez-moi de conclure par une question plus personnelle : elle concerne vos enfants que j’ai eu l’occasion de rencontrer – ils m’ont donné l’impression d’être bien dans leurs baskets. Est-ce à dire qu’ils ont bénéficié des compétences en éducation spécialisée de leur mère ?

(Souire). Entre les enfants auprès desquels j’interviens et les miens, il y a quand même une différence de taille, c’est le rapport affectif. Autant vis-à-vis des premiers, je dois rester à distance, autant, avec mes propres enfants, je peux manifester mon affection. Avant d’être éducatrice spécialisée, je suis leur mère et c’est à ce titre que je les ai éduqués, avec leur père.
Cela étant dit, mes enfants ont beau avoir été élevés sous le même toit, ont beau avoir eu les mêmes parents (nous ne sommes pas une famille recomposée), chacun a sa propre personnalité et été confronté à ses propres problématiques. Et c’est très bien ainsi. En tant que mère, il m’a juste fallu me creuser la tête pour apporter des réponses adaptées à chacun. Souvent, dans une fratrie, il y a un enfant qui est identifié comme plus « difficile » que les autres. Ce que les psy appellent « l’enfant symptôme » et que pour ma part je préfère appeler « l’enfant baromètre » au sens où quand lui va bien, tout le reste de la famille va bien et qu’à l’inverse, quand il va mal…
Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais cherché à intervenir en tant que professionnelle au sein de ma famille. Ce n’est pas souhaitable et tout simplement pas possible, du fait de cette dimension effective qui change tout, nécessairement. Et cela vaut aussi pour les enfants de mes amis. Il m’arrive de donner des conseils, mais ce n’est pas ce que je fais de mieux !
Bref, il est toujours préférable que l’éducateur spécialisé intervienne auprès de familles qu’il ne connaît pas a priori. Car il se doit de ne travailler que sur ce que les parents et les enfants veulent bien lui « donner ». Or, s’il existe déjà des liens amicaux, ceux-ci hésiteront à lui confier certaines choses. A l’inverse, l’éducateur spécialisé aura tendance à interpréter les paroles des uns et des autres en fonction de ce qu’il sait par ailleurs d’eux, dans un autre contexte, là où il devrait accueillir leur parole, telle quelle, sans jugement de valeur. Pour traiter de ses propres problématiques familiales, ce même éducateur spécialisé ne devrait pas s’interdire d’en solliciter un. J’en connais qui l’ont fait et je crois que c’est une sage décision.

- Je ne résiste pas à l’envie de revenir sur une réalité que vous avez évoquée, à savoir l’accélération dans laquelle sont prises les familles, et qui peut expliquer bien des problématiques auxquelles elles sont confrontées. Cela me fait penser immanquablement aux écrits du sociologue et philosophe Hartmut Rosa et à son dernier livre [Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018], dans lequel il voit la « résonance » comme un antidote à cette situation. Est-ce une notion qui fait sens au regard de votre pratique de l’éducation spécialisée ? Le travail de l’éducateur spécialisé consisterait-il justement à restaurer des relations « résonantes » entre des membres d’une famille qui ne parviendraient plus à se comprendre ?

(Elle réfléchit) Oui, pourquoi pas. J’aime cependant cette idée qu’on prenne d’abord le temps, qu’on se pose et qu’on ralentisse donc quand même un peu le cours des choses. Ce que les gens apprécient d’ailleurs dans les séances, c’est qu’on se place en quelque sorte hors du temps. C’est encore plus évident quand on consulte en cabinet. Cela ajoute à la sensation d’être dans un autre espace-temps, assez protégé des accélérations qui contraignent nos existences, pour leur permettre de se recentrer sur soi-même et ses proches. Bref, durant la séance, le temps s’arrête et cela participe aussi du travail de l’éducateur spécialisé.

- Hartmut Rosa invoque lui aussi le besoin d’ « oasis de décélération »…

Oasis de décélération ? Je me retrouve mieux dans cette formule.

- Le sous-titre de son ouvrage met aussi en avant la notion de « relation »…

Une famille, ce n’est que cela : un système de relations. L’éducateur spécialisé ne travaille donc pas sur autre chose. Davantage que sur la personnalité de tel ou tel membre (ce qui relève davantage d’une approche psychologique), il appréhende les problématiques en termes de relations. S’il s’intéresse à l’individu, c’est d’abord en tant qu’il participe à un système qui le relie à d’autres : ses parents, ses frères et/ou sœurs.

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