Accent provençal sur le Plateau de Saclay. Rencontre avec Didier Michel

Originaire des Alpes de Haute-Provence, Didier Michel témoigne de son action au sein de S[cube] et d’Artsciencefactory, créés en vue de faire mieux connaître et partager la recherche produite sur le Plateau de Saclay en favorisant la rencontre entre chercheurs et habitants, avec, entre autres, le concours d’artistes.

Son accent chantant le laisse deviner : Didier Michel est originaire du Sud Est. Des Alpes de Haute-Provence, précisément. Fils d’une professeur des écoles et d’un agriculteur, il a vécu son enfance dans un village de haute montagne. A l’image de ce paysage, il y a chez lui comme deux versants. L’un scientifique : après des études de biologie, à la faculté des sciences de Luminy, il a intégré un laboratoire de recherche en biologie du CNRS. Il n’y restera que trois ans. « Le milieu de la recherche ne me convenait pas. Je m’y sentais étriqué. » Il préfère quitter de lui-même le laboratoire.

Pepac Theatre Science, RencontreS[cube

L’autre versant, où il dit se trouver dans son élément, c’est la vie associative et bénévole dans laquelle il a toujours baigné. En 1998, il l’incline naturellement à créer avec des copains un festival de musiques actuelles. L’aventure durera dix ans. Assez pour le convaincre d’explorer plus avant le monde de l’animation et des politiques culturelles.

Entre-temps, il y aura des chemins de traverse qui renoueront le lien entre les deux versants…

Un premier le conduit à l’IEP de Grenoble, où il s’inscrit en master de direction de projets culturels pour parfaire sa professionnalisation dans ce domaine. En 2005, fort de la réputation acquise à travers son festival, l’« enfant du pays » est recruté par la Direction de la culture du Conseil Général des Alpes de Haute-Provence, pour mener à bien des projets au carrefour des arts et… des sciences. Car si ce département figure parmi les plus pauvres de France, il a pour particularité d’être riche de plusieurs équipements à vocation scientifique : un musée de la préhistoire, un musée d’ethnobotanique, un centre d’astronomie et une réserve zoologique, la plus grande d’Europe. Qui dit mieux ?

Ainsi, lui qui pensait avoir quitté le monde scientifique, le retrouve par la truchement de la culture et les arts. Parmi les projets sur lequel il travaille : une route dédiée à l’art contemporain, entre la France et l’Italie porté par le Musée Gassendi de Digne-les-Bains en lien avec la Réserve géologique de Haute-Provence.

Un projet qui poursuivra cependant sa route sans lui. Car Didier tombe sur l’annonce d’une offre d’emploi qui ne se refuse pas : diriger l’association de préfiguration du futur centre de culture technique et industrielle dont le Languedoc Roussillon veut se doter : ConnaiSciences. Tenté, Didier postule et voit sa candidature retenue. Le voilà ainsi en charge de mettre en place des manifestations scientifiques à destination du grand public.

Deux ans plus tard, nouvelle offre, nouveau chemin de traverse qui le rapproche encore un peu plus du dialogue entre arts et sciences. Nous sommes en 2010. L’offre en question émane de la CAPS qui souhaite recruter un directeur pour son association, S[cube], créée trois ans plus tôt, en avril 2007 en vue de faire mieux connaître la recherche produite sur le territoire et plus largement en Ile de France Sud. Cette fois, Didier doit quitter le Sud de la France pour celui de l’Ile-de-France. Il postule pourtant. « Des raisons personnelles m’incitaient à me rapprocher de Paris.» Il est recruté en janvier 2010.

Des Alpes de Haute-Provence au Plateau de Saclay

Le Plateau de Saclay ? Il reconnaît découvrir ce territoire où il ne s’était rendu qu’une fois, le temps d’un déjeuner avec un chercheur pour, déjà, un projet art et science ! « A partir du moment où j’ai dû l’investir, je l’ai regardé de plus près. Et là, ouille, ouille, ouille ! On a beau être tout proche de Paris, c’est un territoire déboussolant, avec tous ces gens qui vont et viennent pour y travailler ou y étudier. Un territoire de transit en somme. Un territoire hybride aussi, à la fois rural et urbain/périurbain, avec son plateau et sa vallée, cette envie de technologie et son souci de tranquillité, avec ses scientifiques et ses habitants qui se méconnaissent. « Certes, des territoires comme celui-ci, il en existe ailleurs, à Montpellier, à Grenoble… Mais les contrastes sont ici plus accentués. » Autre sujet d’étonnement : en dehors de Paris, le Plateau est encore méconnu, hormis des scientifiques. Quand je dis que je travail à Saclay, on me demande encore où cela se trouve ! »

Pour S[cube], il s’agit d’un territoire de choix : le Plateau compte de nombreuses institutions culturelles et scientifiques. Mais tout ou presque reste à faire : « Ces institutions sont méconnues ou ne sont fréquentées que par une fraction de la population ». Outre qu’il pâtit de la proximité de Paris, le Plateau est dépourvu d’un équipement spécifiquement dédié à la culture scientifique, sur le modèle des Centres de culture scientifique et technique, comme il en existe dans plusieurs métropoles.

Favoriser la rencontre entre chercheurs et citoyens, faire mieux connaître la recherche produite dans les laboratoires et autres centres de recherches du territoire, à partir d’une approche transversale et non plus institutionnelle. Telle est donc la vocation de S[cube], créée en avril 2007, à l’initiative de François Lamy, président de la Caps. A cette fin, S[cube] produit des expositions itinérantes autour de thématiques de recherches développées sur le territoire. « Ces expositions ont pour originalité d’être produites conjointement avec les acteurs du territoire. Chacun y concourt avec ses connaissances et ses savoirs que nous nous employons à transformer en objet de médiation scientifique.» Ce qui suppose un travail d’écoute et de traduction. « Nous allons donc plus loin que le simple travail de vulgarisation qui procède à partir d’une démarche descendante présupposant l’existence de sachants et non sachants.»

Au-delà de la médiatique scientifique, il y a encore les démarches de sciences participatives qui, en plus de la connaissance produite dans les laboratoires, prennent en considération les savoirs profanes ou traditionnels des communs des mortels. A titre d’illustration, Didier Michel cite le Muséum National d’Histoire Naturelle, à Paris, qui va jusqu’à solliciter des visiteurs pour contribuer au travail des chercheurs en photographiant les insectes pollinisateurs qu’ils croisent sur leur chemin (projet SPIPOL).

Compte tenu des moyens dont elle dispose, S[cube] s’en tient cependant à la médiation scientifique, non sans cependant emprunter des voies originales. A titre d’exemple, ces rencontres qui renouvellent la classique conférence scientifique. Exit le powerpoint. « Plutôt que de convier le chercheur à faire un exposé suivi des questions de la salle, il répond directement aux interrogations que le public se pose.» Interrogations consignées sur des morceaux de papier afin de permettre aux plus timides de poser les leurs et d’éviter aux autres de monopoliser la parole… D’acteur, le chercheur devient lui aussi spectateur du fait de la présence d’un duo de comédiens qui apporte un regard décalé et poétique à travers des interventions ponctuelles. La plume de ce duo, n’est autre que le comédien Bernard Avron, rompu au dialogue avec les scientifiques. Inauguré en juin 2011 à Gif-sur-Yvette, le dispositif a été reconduit à Magny-les-Hameaux octobre 2011. Il le sera en juin prochain à Palaiseau et Bures-sur-Yvette. Toute la difficulté est de… trouver une salle ! « Chaque commune de la Caps tend encore à cultiver sa propre programmation. » Quant aux établissements scientifiques, tous ne sont pas adaptés afin d’accueillir ce genre de manifestation du fait de leur moindre accessibilité ou des impératifs de sécurité.

Si les expositions itinérantes sont plus faciles à mettre en place, une autre difficulté est de parvenir à maintenir un équilibre entre une approche transversale et la visibilité des institutions. Et le projet d’atelier d’écriture numérique de François Bon, présenté en février dernier aux médiathèques de la Caps ? « Nous avons pris l’initiative de contacter directement des chercheurs en lien avec l’association qui seraient intéressés de le rencontrer et de discuter avec lui, afin d’amorcer le projet et de réaliser des portraits. »

S[cube] entend aller plus loin encore : rendre compte des structures de recherche existant sur territoire à travers de la diversité de ceux qui les font vivre : des chercheurs, bien sûr, mais pas seulement, des techniciens ainsi que des administratifs. En bref tous ceux qui concourent à la fabrication de la recherche, en vertu de cette idée chère à François Bon : les mondes professionnels sont composés de toutes sortes de statuts, auxquels on rend inégalement justice.

Artsciencefactory ou encore faire dialoguer chercheurs et artistes

S[cube], c’est aussi Artsciencefactory, un projet lancé à l’automne 2009, à l’initiative de François Lamy, qui souhaitait apporter une singularité à la visibilité de la recherche produite sur le territoire intercommunal, à travers un festival d’art et de science. Avec le soutien du Conseil Régional d’Ile-de-France et du Centre André Malraux, Artscientcefactory a vu le jour sous la forme d’une plateforme web destinée à favoriser les rencontres entre chercheurs et artistes. Par définition virtuelle, cette plateforme est appelée à rayonner au delà du territoire de la Caps et Plateau de Saclay. « Cependant, prévient Didier Michel, un projet culturel, quel qu’il soit, n’est viable et ne fait sens auprès des gens, des habitants que s’il est en phase avec un territoire. L’erreur serait de le poser sans tenir compte de l’“esprit du lieu”. En lui-même, le projet artistique ne saurait suffire à entraîner une dynamique de développement territorial.» De là l’importance accordée à l’accueil d’artistes en résidence pour leur permettre de s’imprégner du Plateau de Saclay, sur le modèle de l’Institut Méditerranéen de Recherches Avancées (IMéRA), à Marseille ou de l’Atelier Arts Sciences porté par le CEA de Grenoble.

« Si le concept d’Artsciencefacory est bien-là, son incarnation demande du temps » reconnaît Didier Michel. Inauguré en octobre 2010, le site web est encore à alimenter. Cependant, un premier festival a été organisé en novembre 2011 : Artsciencefactory days. Une deuxième édition est prévue pour l’automne 2012. Elle se nourrira du travail de François Bon ainsi que d’Antoine Vialle, un architecte, plasticien et photographe qui arpente le territoire depuis quelques mois.

A propos d’esprit des lieux, Didier Michel a-t-il fini, deux ans après son arrivée, par saisir celui du Plateau ? « Il m’apparaît toujours aussi insaisissable et d’autant plus intéressant.»

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