Une vocation servie sur un plateau. Rencontre avec Florian Delcourt

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Chargé de mission à S[cube], Florian Delcourt a rejoint, il y a près de 3 ans, cette structure associative dédiée à la médiation scientifique au sein de la Communauté d’Agglomération du Plateau de Saclay. Retour sur un parcours qui débute à Grenoble.

Il a 25 ans et déjà de fortes convictions en matière de médiation scientifique, assises sur une solide expérience professionnelle. En février 2012, il a rejoint S[cube] (pour Scientipôle, Savoirs et Société), d’abord dans le cadre d’un stage, puis comme chargé de mission. Si sa formation le prédestinait à évoluer dans ce domaine, en revanche, rien de le prédisposait à le faire sur le territoire de Paris-Saclay. Depuis sa plus petite enfance, il avait vécu à Grenoble. « J’avais à peine six mois quand mes parents, originaires de la Drôme, s’y sont installés ». C’est là qu’il y fera ses études : une licence en physique chimie après une année en école d’ingénieur qui ne lui convenait pas, puis, enfin, à l’Université Stendhal (Grenoble 3), un Master Communication Scientifique et Technique.

Une même disparité dans l’accès à la culture scientifique

Grenoble : un autre cluster s’il en est, avec sa concentration d’écoles, son université et ses nombreux centres de R&D. « Comme ici, à Paris-Saclay, une grande partie de la population baigne dans une culture scientifique. » Loin de Florian d’enjoliver pour autant les choses : « La situation est plus contrastée qu’on ne le pense au premier abord : entre les quartiers nord de la ville, aisés, animés, et les quartiers sud dont les populations n’ont pas l’habitude de visiter les centres de recherche, de fréquenter les lieux d’animation et d’exposition. » Qu’elle soit des quartiers nord ou sud, la population grenobloise ne compte pas que des technophiles. « Grenoble est aussi un lieu de contestation contre le tout technologique. » Le collectif Pièces et Main d’œuvre (PMO), connu pour ses dénonciations des nanotechnologies y a vu le jour pour y « construire un esprit critique grenoblois » (comme il l’affiche sur son site).
De ce point de vue, Florian ne s’estime pas dépaysé : « Toute proportion gardée, force est de constater le même contraste entre, d’une part les communes des vallées ou Saint-Aubin, sur le Plateau de Saclay, qui abritent une population a priori acculturée aux sciences (beaucoup de chercheurs et d’enseignants-chercheurs y habitent), et les Ulis, où la culture scientifique est moins prégnante. » Et le même Florian de nuancer cependant : « Ici, les tensions sont moins accentuées qu’à Grenoble. Même si PMO a fait parler de lui à Orsay (lors du débat autour des nanosciences organisé en janvier 2010), il y est moins implanté qu’à Grenoble.»

De Grenoble à Paris-Saclay

Malgré ces parallèles entre les deux territoires, on perçoit bien chez lui un peu de nostalgie. Comment ne pas le comprendre ? Des paysages montagneux à ceux du plateau, la transition est rude. « J’ai quand même vécu 23 ans en me réveillant chaque matin avec une vue sur la montagne, omniprésente. C’est d’ailleurs en fonction d’elle que vous finissez par vous repérer dans l’espace, où que vous soyez. Toute ma famille y vit encore, de même que mes amis. » Naturellement, il y retourne aussi souvent qu’il peut, avec le même plaisir d’arpenter les flancs des Alpes.
Pour autant, il ne projette pas de quitter sa nouvelle terre d’adoption. « J’ai fini par m’attacher à ce territoire de Paris-Saclay où fourmillent tant d’initiatives. A chaque coin de rue, vous croisez des gens peu ou pas connus, mais qui mériteraient de l’être. » Sans compter toutes ces personnes renommées, elles, qu’il a désormais le loisir de rencontrer à travers son activité professionnelle. Des scientifiques aussi bien que des artistes, extraordinaires, que je ne connaissais jusqu’alors qu’à travers leurs livres ou leur création. » « Epanouissant », dit-il encore, pour caractériser ce territoire qu’il connaît désormais bien pour y avoir déjà déménagé à trois reprises. « J’ai débord vécu à Orsay, puis à Palaiseau et désormais à Massy, soit, s’amuse-t-il, en dehors de la CAPS (la Communauté d’agglomération du Plateau de Saclay, qui porte l’association S[cube]).
En principe, il ne devait y rester que le temps de son stage de fin de Master. Pourquoi ce choix ? « Il offrait des débouchés professionnels dans des domaines très divers, de la recherche à la communication, en passant par la médiation, au sein d’une institution, d’une collectivité, d’une association ou d’une entreprise. »
Enfant, il avait pourtant songé devenir archéologue. « Mais très vite j’ai pris conscience qu’il n’y avait guère de débouchés. » Il y eut ensuite, une vocation d’enseignant. « Je sentais que j’aurais plaisir à enseigner. » Il poursuivra cette vocation chevillée au corps jusqu’au terme de sa licence. Entre-temps, il se découvre un goût pour le montage de projet. « En 2008, au cours de mon année de formation entamée en école d’ingénieur, j’ai eu à monter des projets de A à Z, y compris dans leur aspect administratif. J’ai pris plaisir à manager des équipes. » On comprend que la perspective d’enseigner en classe se soit éloignée. « Je craignais le caractère répétitif des cours. »

Un goût pour le dialogue arts et sciences

Au moment de s’inscrire en Master, il envisage finalement de faire de la muséographie. « Durant la licence, j’avais été bénévole puis employé au Musée de la Chimie de Jarrie, près de Grenoble. » Une première expérience professionnelle qui lui avait suffisamment plu pour l’inciter à persévérer dans la muséographie, mais de préférence scientifique. « Je souhaitais dans un premier temps m’appuyer sur les acquis de mes trois années de licence en physique chimie. » Cette même expérience fut aussi l’occasion de prendre la mesure de l’intérêt d’un dialogue entre sciences et arts. « Je me suis rendu compte qu’un objet exposé gagnait à l’être à travers des images, y compris animées, et des exercices pratiques. »
Depuis, l’idée d’un tel dialogue lui a trotté dans la tête. « Je voulais comprendre comment il pouvait se nouer entre des personnes d’univers a priori très différents. » Il creuse sa réflexion dans la perspective du mémoire de seconde année de Master. « Tant et si bien que, dès la fin de la première année, je savais pertinemment dans quelle structure je voulais aller pour les besoins de mon stage. A l’époque, il y a quatre ans, cela se comptait encore sur les doigts de deux mains. » Il prendra le temps de toutes les contacter. Parmi elles, comme on le devine : S[cube], qui répondit immédiatement. « Il recherchait quelqu’un pour travailler sur le programme d’ArtScienceFactory. »

Une rencontre avec François Bon

Commencé en février 2012, le stage devait durer six mois : Florian anime la plateforme numérique de ce programme, comme rédacteur et community manager Last but not least, il se retrouve en charge de la résidence d’un écrivain. Et non des moindres puisqu’il s’agit de François Bon !
On ne peut s’empêcher de sourire en songeant à la rencontre entre le jeune médiateur en herbe et le célèbre auteur. Lui-même ne semble toujours pas en revenir. « Cela fut une des plus grandes expériences de ma vie ! » lâche-t-il dans un éclat de rire. « Se retrouver à travailler aux côtés d’un tel personnage – car c’en est un – je ne pouvais pas rêver mieux, même si, bien sûr, cela m’intimida. »
Entre les deux, une complicité s’instaure très vite, malgré une entrée en matière on ne peut plus directe. « J’avais jugé utile d’user du vouvoiement. Ce qui me valut un rappel à l’ordre amical mais ferme : “ Continue ainsi et cela va mal se passer entre nous… “ » Du haut de ses 23 ans, Florian n’en mène pas large.
Finalement, cela passera bien et même très bien. « Il m’a pris sous son aile, me considérant tour à tour comme son collègue de travail, son compère voire son fils. » Manifestement, l’écrivain dont on sait l’intérêt pour le monde des ouvriers et des artisans, n’avait pas été insensible aux origines sociales du jeune homme. « Je ne lui avais pas parlé de mes grands-parents, les uns mineurs, les autres paysans, mais ils savaient que mes parents étaient commerçants. Et il a bien vu que, si sur le plan théorique, j’avais roulé ma bille, sur le plan pratique, j’avais encore beaucoup à apprendre. » A commencer par la place de la littérature dans ce dialogue entre arts et sciences. « Jusqu’ici, je la percevais comme un art à part. En réalité, elle fait partie intégrante de ce dialogue. »
Bref, une vraie rencontre. « Je n’avais pas l’impression de remplir des journées de travail, même si nous avions des objectifs à atteindre et des échéances à respecter.» Au cours de sa résidence, programmée d’avril à décembre 2012, François Bon devait faire écrire des scientifiques des laboratoires du Plateau de Saclay, sur leur condition de travail et leur rapport au territoire. « L’enjeu était de décloisonner l’univers de la recherche en montrant que, derrière les équipements, les centres de recherche apparemment coupés du reste de la population, il y a des hommes et des femmes qui, pour beaucoup d’entre eux, habitent et connaissent donc bien le Plateau de Saclay et ses vallées. » Malheureusement, l’entreprise se révèlera plus compliquée que prévu à mettre en place. « Nous nous sommes heurtés à des formes d’inertie de la part des institutions de recherche, qui ne semblaient pas comprendre le sens de la démarche. » Elle n’en sera pas moins le prétexte à des rencontres entre l’écrivain et des chercheurs, in situ, c’est-à-dire dans leur univers professionnel. « François Bon était dans son élément : nombre de ses écrits portent sur le monde du travail, saisi dans son quotidien et sa relation aux outils, aux techniques. »

Le Plateau de Saclay au rythme de la marche

Elle sera aussi l’occasion de très nombreux déplacements pédestres. « Ni lui ni moi n’avions de voiture. Nous avons donc passé beaucoup de temps à arpenter le territoire, à pied, que ce soit pour aller à l’Ecole polytechnique, aux Algorithmes, sur le campus d’Orsay, etc. » Les lecteurs qui connaissent le Plateau de Saclay apprécieront la performance. Mais à toute chose malheur est bon. « Ce fut l’occasion de faire plus ample connaissance encore entre nous et avec ce territoire que ni lui ni moi ne connaissions non plus vraiment. » Non sans faire de pénibles constats : « On mesure à quel point le plateau n’est pas encore aménagé pour les piétons ! On a l’impression d’emprunter des routes de campagnes, sans trottoirs. Pourtant, elles sont censées desservir des lieux de travail importants. » (Ce que l’auteur de ces lignes, qui s’est rendu lui-même à pied de la station d’Orsay ville à S[cube] pour les besoins de l’entretien, confirme !).
Des rencontres avec les chercheurs résulteront des portraits écrits par François Bon lui-même. L’ensemble forme un corpus de textes, disponible sur le net, ménageant la possibilité de les enrichir dans le temps. « François Bon aime écrire dans l’instantanéité, quitte à reprendre le fruit de son travail. Récemment, il envisageait de le faire avec des élèves de Cergy et de Versailles. » On reste donc bien dans l’esprit du projet initial tel qu’il été défini dans la perspective d’ArtScienceFactory : « Même si nous ne sommes pas parvenus à faire écrire les chercheurs eux-mêmes sur leur quotidien, ce travail en résidence contribue à décloisonner le territoire et à donner une dimension humaine à l’activité de recherche qui s’y produit. »
Ajoutons que cette même résidence aura débouché sur bien d’autres initiatives concrètes comme, par exemple, cette carte interactive dans laquelle on accède aux portraits des chercheurs, en visualisant leurs centres de recherche respectifs, ou encore ces ateliers d’écriture avec des enfants des Ulis.
Depuis la première édition d’ArtScienceFactory, près de deux ans se sont écoulés. L’écrivain et le médiateur n’en continuent pas moins de correspondre. Intarissable sur cette première expérience, Florian Delcourt l’est d’autant plus qu’il lui paraît emblématique des projets de S[cube] : des projets en forme de « rhizomes », au sens où « ils démarrent sur des bases solides, mais en s’autorisant ensuite d’emprunter d’autres chemins auxquels on n’avait pas pensé, jusqu’à susciter d’ailleurs un autre projet qui en appellera un autre, et ainsi de suite. »

Des projets conçus de A à Z

Une autre source de satisfaction réside dans les modalités mêmes d’exécution de ces projets. « Ici, on participe à leur montage, de A à Z, c’est-à-dire, de leur conception, devant son ordinateur ou le crayon à la main, jusqu’à leur réalisation effective. Autrement dit, je ne me borne pas à ficeler un projet comme le ferait un chargé de mission, en m’en tenant à l’aspect strictement administratif. Je le réalise aussi en m’occupant des moindres détails. »
Une marque de fabrique dans laquelle il voit une source d’efficacité et d’économie. « Plus j’en fais moi-même, plus je suis certain que le résultat correspondra bien à ce que j’avais souhaité. Moins il y a de perte en ligne et moins le projet est coûteux pour notre association. » Un raisonnement qu’il a poussé jusqu’à concevoir lui-même des objets pour les besoins de ses expositions… au moyen d’une imprimante 3D. Récemment, il recherchait une reproduction de cerveau pour une exposition à venir sur ce thème (Cervo-Mix), dans laquelle les enfants pourraient prélever des neurones. « Comme je ne trouvais rien qui ressemblait à ce que je voulais, je l’ai conçue et réalisée moi-même. » Le lecteur pourra en contempler le résultat lors de cette exposition présentée pour la première fois à Igny, du 28 au 30 novembre 2014, dans le cadre de l’événement les S[cub]iales, puis à la MJC de Palaiseau, pendant le mois de décembre de cette même année. Il suffit d’entendre ainsi s’exprimer Florian pour comprendre qu’il a trouvé sa vocation. « Je me rends compte aujourd’hui que ce que je fais à travers la médiation scientifique correspond à tout ce que je voulais faire avant, mais sans le savoir ! » Il tient au passage à rendre hommage à la clairvoyance de ses parents. « Ils m’ont toujours encouragé à faire les études que je souhaitais, en veillant juste à ce que je me dote des moyens de mes ambitions. » Loin de considérer leur faible appétence pour la culture scientifique comme un handicap, il y voit presque une chance : « Cela m’a permis de me construire un peu tout seul, sans trop d’a priori. »

Suite de la rencontre avec Florian Delcourt, à travers l’entretien qu’il nous a accordé. Pour y accéder, cliquer ici.

 

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