Une économie du savoir, verte et partagée. La vision du président du Sénégal, Macky Sall

Macky SallPaysage
« Economie du savoir, économie verte, économie partagée. Les nouveaux vecteurs de la croissance en Afrique. » Tel était le thème de la conférence que le Président de la République du Sénégal Macky Sall a donnée à l’École polytechnique, le 2 décembre dernier. Nous y étions.

Comme près de 150 autres chefs d’Etat, le Président de la République du Sénégal, Macky Sall, avait fait le déplacement à Paris pour assister à l’ouverture de la COP21. Le 1er décembre, il participait au sommet consacré à l’Afrique. Le lendemain matin, et malgré un emploi du temps qu’on imagine chargé, il était à… l’École polytechnique. La seule étape qu’il ait maintenue, en marge de la COP21, précisait-on, soucieux qu’il était d’honorer l’engagement pris en juillet dernier de répondre à l’invitation que lui avait faite Jacques Biot, Président exécutif de l’école, à l’occasion de la signature, en juillet dernier, d’un accord de partenariat avec l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar.

Devant la communauté élargie des Polytechniciens

Tout président qu’il fut (élu en 2012, il est le 4e du « nom » depuis l’accession du Sénégal à l’indépendance), Macky Sall s’est non seulement prêté au « devoir académique » comme il s’est plu à le dire avec humour, en donnant une conférence en bonne et due forme, mais encore à un libre jeu de questions-réponses avec la salle. Il est vrai que le public présent était de choix : outre des ministres de son propre gouvernement, Chantal Castelnot, la sous-préfète de Palaiseau, et Jean Launay, député du Lot et secrétaire du groupe d’amitié France Sénégal à l’Assemblée Nationale, l’amphithéâtre Henri Poincaré avait été quasi intégralement investi par « la communauté élargie des Polytechniciens », dont, bien sûr, les élèves qui s’étaient mis dans leur habit d’apparat. Impressionnant ! Il fallait en effet les voir, à l’arrive du Président, se lever comme un seul homme, se mettre au garde à vous puis rompre sous les ordres de leur colonel, par ailleurs directeur de la formation humaine et militaire (qu’il fallait voir, lui aussi, orchestrer leur disposition dans l’amphithéâtre, avec juste ce qu’il faut d’autorité). Parmi ces élèves, trois Sénégalais étaient naturellement mis à l’honneur.
Un premier pour retracer le cursus du Président sénégalais. Un cursus marqué par des études d’ingénieur (Macky Sall est diplômé de l’Institut des Sciences de la Terre de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et de l’Ecole nationale supérieure du Pétrole et des Moteurs). Outre la République du Sénégal, il préside la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest.
Deux autres de ses compatriotes (ayant intégré l’école en passant le concours d’admission au cycle ingénieur ouvert aux candidats post-licence) avaient, eux, la lourde charge de lui remettre le plus beau présent que l’on puisse recevoir de l’École polytechnique, à savoir l’épée (appelée « tangente », par les élèves), de surcroît gravée à son nom. Epée que le Président s’est empressé de sortir de son fourreau en posant avec majesté. Assurément, il n’avait plus besoin de gardes du corps, comme s’est amusé à le dire Jacques Biot. Lequel devait de son côté recevoir l’insigne le plus honorifique du Sénégal.

Au prisme du contexte africain

Il lui fallait cependant encore patienter, le temps de la conférence que son hôte de marque devait donc donner sur le thème « économie du savoir, économie verte, économie partagée. Les nouveaux vecteurs de la croissance en Afrique ».
Si ces notions d’économies du savoir, verte ou partagée ont fait florès dans les pays dits développés, elles prennent une signification particulière dans ce contexte africain, caractérisé par un besoin criant d’investissements dans des domaines on ne peut plus matériels et lourds, à savoir les infrastructures. Mais aussi par de fortes inégalités sociales : pour l’heure, seuls 20% de la population sénégalaise a accès à la Couverture Maladie Universelle. C’est dire si les économies du savoir, partagée ou même verte peuvent paraître – même si c’est à tort – encore secondaires. Sauf à considérer que le numérique est justement une opportunité pour combler un éventuel retard. Fut-ce au prix d’aspects moins reluisants, comme la cybercriminalité que le Président n’a pas manqué d’évoquer. Pas moins d’ailleurs que cet autre défi : la lutte contre la corruption et les flux financiers illicites. Un fléau qui, comme il s’est empressé de le rappeler, est tout sauf propre à l’Afrique. Reste que sur les 2 600 milliards de dollars de sommes détournées en moyenne à travers le monde (d’après ses chiffres), ce continent peut déplorer un manque à gagner de 60 milliards par an. Une somme très largement supérieure au montant de l’aide publique au développement dont il bénéficie ou à celui des dettes cumulés par les différents Etats qui le composent.
Autant de considérations qui furent l’occasion pour le président d’exposer le Plan Sénégal Emergent lancé en février 2014, avec ses quatre secteurs stratégies : outre les infrastructures (avec la construction de routes à péage : une première par une française, une seconde par une entreprise chinoise, devait-il préciser sans qu’on sache si c’était pour mieux inviter nos entreprises à ne pas considérer le Sénégal comme une chasse gardée) ; l’agriculture ; l’énergie ; enfin, l’éducation et la formation, avec la mise en place d’un nouveau programme de lycées de formation technique et professionnelle « pour offrir aux jeunes une alternative à la formation théorique ». A son tour, l’évocation de ce 4e secteur fut l’occasion de saluer l’ouverture aux étudiants sénégalais de niveau post-licence de du concours d’admission au cycle ingénieur – ouverture complétée par des mesures d’accompagnement consistant à détacher à la Faculté des Sciences et Techniques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar des assistants pédagogiques pour les aider à préparer les concours d’admission à l’X ou d’autres grandes écoles d’ingénieurs en France.

Science sans conscience…

Stimulante, cette conférence le fut par son élargissement de la problématique à des considérations éthiques. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », s’est-il plu à rappeler. Si de bois il fut question, ce ne fut pas dans l’usage de la langue. Mais, en référence à un roman à succès – L’aventure ambiguë, publié en 1961 – par lequel le Président conclut son intervention. Dû au Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, ce roman rend compte de l’itinéraire contrarié du jeune Samba Diallo, appelé à rejoindre l’école appelée « nouvelle » – celle de la civilisation occidentale – par contraste avec l’éducation spirituelle traditionnellement reçue au foyer du gardien de l’orthodoxie. A la différence de ce dernier, le chef de la communauté se dit favorable : « Si je leur dis d’aller à l’école nouvelle, ils [nos enfants] iront en masse. Ils y apprendront toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas. » Et le Président Macky Sall de souligner combien sa présence comme celle de ses compatriotes témoignaient du fait que cette préoccupation qu’a pu avoir son peuple quant au risque de voir la tradition emportée par le souffle de la modernité, avaient été dépassée. Reste à savoir si les Samba Diallo d’aujourd’hui sont enclins à revenir dans leur pays pour faire profiter de leurs nouvelles compétences… Soit l’enjeu de la fuite des cerveaux, également évoqué au cours de l’échange avec la salle.
A conférence exceptionnelle (dans tous les sens du terme), affluence forte de journalistes. Plus d’une douzaine avaient fait le déplacement, grâce, il est vrai, à une navette mise à disposition depuis Denfert-Rochereau (mais gageons qu’ils l’eussent fait quand même en empruntant les transports en commun s’il l’avait fallu…). Parmi ces journalistes, nous-même auquel revint l’honneur de poser une première question, en l’occurrence sur le rôle de Paris-Saclay dans l’attractivité de l’Ecole polytechnique. Si le Président reconnut ne pas être au fait du projet de cluster (ce qu’on lui pardonne volontiers), il a cependant tenu à préciser ne rien ignorer des liens multiples que cette même École polytechnique nouait avec d’autres établissements supérieur ni de son engagement en faveur de l’entrepreneuriat innovant. Et le même de dire son intérêt pour la toute nouvelle Fibre entrepreneur – Drahi X-Novation Center, l’incubateur qu’il avait visité quelques minutes plus tôt (et dont nous avons rendu compte de la création à travers un entretien avec son directeur Matthieu Somekh ; pour y accéder, cliquer ici).

A l’heure du réchauffement climatique et du terrorisme

Naturellement, les questions portèrent sur l’enjeu du réchauffement climatique. L’occasion pour le Président de rappeler son intérêt pour les énergies renouvelables (EnR), à commencer par l’hydraulique et le solaire (comme le reste du continent, le Sénégal bénéficie d’un ensoleillement annuel parmi les plus importants au monde). Et le même de saluer au passage la promesse de la France, annoncée la veille, d’allouer 2 milliards d’euros à l’Afrique d’ici à 2020 pour l’aider à développer des EnR.
On en revint à la question relative à la fuite des cerveaux : comment le Sénégal peut-il maintenir la matière grise dont il a besoin pour mener à bien sa propre transition énergétique ? Vu le contexte, il fallait comprendre : comment convaincre les Sénégalais partis faire leurs études à l’X, de revenir dans leur pays. Conscient du problème, Macky Sall a saisi l’occasion de faire part de son intention de demander à ces diplômés, de consacrer quelques années à leur pays non sans se montrer optimiste en constatant que son administration comptait déjà nombre de cadres formés à l’étranger, dont des Polytechniciens.
Comme on pouvait s’y attendre, la lutte contre le terrorisme (brièvement évoquée par le Président au cours de son intervention) s’est invitée au débat, à l’initiative du journaliste animateur. De même que celle relative aux flux migratoires. Deux problématiques que le Président Macky Sall n’a pas hésité à rapprocher de celle… du réchauffement climatique. En rendant des terres inexploitables par la raréfaction des ressources en eau (comme dans la région du Lac Tchad), ce dernier contraint des populations à quitter leur pays, non sans alimenter des trafics en lien avec les activités criminelles.
C’est cependant sur un autre moment solennel et néanmoins émouvant que s’est donc close cette matinée : la remise de l’insigne de Chevalier de l’ordre national du Lion du Sénégal à Jacques Biot. Rappelons que c’est la distinction la plus éminente qui puisse être remise dans ce pays : elle a été créée dans le sillage de son accession à son indépendance. Manifestement ému, le président de l’Ecole polytechnique a tenu à préciser que de toutes les distinctions reçues, c’est celle dont il est le plus fier. Ce que l’ordre national du Mérite, dont il est officier, et la Légion d’honneur, dont il est chevalier, concevront volontiers. Nous aussi : le Sénégal n’est-il pas un des grands pays du continent appelé à être celui du XXIe siècle ?

 

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