Une Ecole tiers-lieu… et hors les murs.

L'Ecole GervaisPaysage
Une école où les élèves apprendraient en puisant aussi dans les ressources de son écosystème. Tel est le projet de tiers-lieu exposé par Marie Gervais et Priscillia Maurer, le jeudi 9 novembre au PROTO204, dans le cadre de son Open Campus.

Le jeudi 9 novembre dernier, le PROTO204 consacrait son Open Campus aux tiers-lieux. L’information nous avait échappé. Il faut dire que l’écosystème Paris-Saclay propose tant d’événements plus intéressants les uns que les autres. A ne plus savoir où donner de la tête. C’est grâce à la vigilance de Priscilla Maurer (vous savez, la maman de notre roboticienne en herbe, qui a participé l’an passé au Challenge de la First Lego League, à Saint Louis, aux Etats-Unis – pour en savoir plus, cliquer ici), que nous avons pu l’inscrire en dernière minute dans notre agenda. Autant le reconnaître, nous y allions à reculons, pensant qu’on allait de nouveau nous parler de cette « école dynamique », qui – pourquoi ne pas le dire non plus – nous avait laissé sceptique la première fois que nous en avions entendu parler. Finalement, pas le moindre regret, au contraire, d’avoir assisté à cette soirée et même de nous y être attardé jusqu’au pot de l’amitié.
Il y était question de tiers-lieux très différents les uns les autres, mais partageant la même vocation : croiser les savoirs et disciplines, faire se rencontrer des personnes qui n’ont pas forcément l’occasion d’échanger, encore moins de travailler ensemble. Soit le Learning Center, dont l’ouverture au cœur du quartier de Moulon est programmée en 2019 ; des ateliers de programmation informatique pour les jeunes ; enfin, un projet d’école d’un genre nouveau, présenté par Marie Gervais conjointement avec Priscilla, pour ses implications en termes d’architecture et d’agencement, et sur lequel nous nous attarderons ici.

Dé-cloi-son-ner !

Parmi les principes de cette école qui s’adresse aux 4-18 ans : mettre davantage l’élève en connexion avec son environnement, en appuyant l’apprentissage sur les ressources extérieures : naturelles (pour approfondir des connaissances en biologie, en physique, etc.) et humaines (en tirant profit de la présence de chercheurs spécialisés dans de nombreux domaines). Une école hors les murs en somme. On se dit : mais c’est bien sûr, a fortiori dans un écosystème comme celui du Plateau de Saclay, particulièrement riche en laboratoires et en toutes sortes d’initiatives en matière d’alimentation, de santé, de transport, etc. Encore fallait-il y penser ! De l’élève évalué à coup de notes et de commentaires sur son bulletin, on passe à l’ « élève chercheur », avec les autres. Il n’apprend pas seulement pour trouver des réponses à ses questions, mais aussi et peut-être surtout pour formuler les bonnes questions et, ainsi, gagner en autonomie.
Ouverte sur l’extérieur, l’Ecole, c’est son nom générique, entend aussi « décloisonner » (un mot clé qui revient souvent dans la bouche de Marie), à commencer par les âges : finies les classes d’âges uniques, place au multi-âge. Les plus jeunes apprennent avec les plus « vieux » (qui n’ont somme toute que 18 ans). Naturellement, on continuera à y apprendre les maths, le français, mais en finissant avec la hiérarchie implicite, qui relègue au second plan les autres matières. Dans le même esprit, les savoir–être et savoir-faire sont valorisés autant que les savoirs tout courts.
Fini aussi le modèle vertical d’apprentissage qui considère l’enfant comme un vase à remplir et l’enseignant comme le vecteur unique des enseignements. On prend en compte les connaissances du premier, celles que lui dispense son entourage familial voire ses voisins ou qu’il a acquises tout seul, comme un grand. Et Marie de faire sien le proverbe africain selon lequel « il faut un village pour élever un enfant ». Non que l’enseignant soit invité à rester au fond de la classe, encore moins à la quitter. Mais on le considère pour ce qu’il est : un être humain, sans doute riche de diverses expériences, mais qui n’en reste pas moins un être « inachevé », qui a encore beaucoup à apprendre tout au long de la vie, y compris au milieu d’élèves. « L’enfant lui-même n’est pas un adulte en devenir ni un citoyen en devenir, c’est un citoyen à part entière ». De là à considérer l’école comme un creuset de citoyenneté et de démocratie, il n’y a qu’un pas que Marie franchit volontiers : « On ne devient pas citoyen à partir de 18 ans ». Dans « son » Ecole, on compte donc le faire participer à la gestion de l’établissement, à apprendre à formuler ses idées.

Bien plus qu’un espace de co-travail

Car pour être ouverte sur l’extérieur, hors les murs, l’Ecole ne s’en incarne pas moins dans un lieu conçu à son image : original, du genre à faire… l’école buissonnière. C’est là qu’intervient la proposition de Priscillia en forme de tiers-lieu A défaut d’une maquette, elle le caractérise par un florilège de formules et de qualificatifs tous plus stimulants les uns que les autres : un lieu de relation, « qui favorise l’expression et l’écoute » (bien plus qu’un espace de co-travail, donc) ; un lieu « métamorphe » (qui se transforme en fonction des besoins), reposant sur une approche « chronotopique » (il se transforme en fonction des heures de la journée, des jours de la semaine et même des saisons). Last but not least, c’est un lieu qui interagit avec son écosystème. Manifestement, c’est un lieu pétri de la pensée complexe promue par un Edgar Morin, qu’elle cite d’ailleurs en référence, et dont on se dit qu’il pourrait tout autant inspiré les collectivités et les entreprises.
Priscillia et Marie ont été sur le point de disposer d’un premier lieu pour expérimenter leur concept. Tout était prêt, le dossier était ficelé jusqu’à ce que, patatra, le partenaire revienne sur sa décision. Il en fallait plus pour les décourager. Elles ont repris leur bâton de pèlerin, en unissant leur force. Leur projet a d’ailleurs pour nom l’Ecole tiers-lieu.

Quel modèle économique ?

Tout stimulé que nous ayons été (à l’image de l’auditoire, manifestement) par leur intervention à deux voix, nous n’avons pu nous empêcher de poser au moins deux questions, de celles qui fâchent (en y mettant cependant les formes et de la bienveillance). La première concerne le modèle économique. De l’utopie, d’accord, a fortiori quand cela concerne la pédagogie et qu’elle est au demeurant frappée au coin du bons sens, mais il faut bien la financer, de quelque manière. D’ailleurs, le lieu où nous étions (le PROTO204) le montre à sa façon : tout tiers-lieu qu’il puisse être, il repose sur divers modes de subventionnement et de financement. Réponse de nos deux porteuses de projet : dans leur cas, des solutions restent encore à trouver en dehors des frais de scolarité. C’est que leur Ecole est hors cadre et ne peut donc bénéficier de financements publics. Il y a bien le mécénat, mais encore faut-il disposer du temps pour convaincre des mécènes. Et Marie de reconnaître en toute franchise qu’elle avance en marchant.

Comme des startuppeuses ?

A ce moment précis, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec le startupper tel que défini par Bruno Martinaud, le directeur du Master Innovation Technologique & Entrepreneuriat de l’X, dans son ouvrage (Start-up. Précis à l’usage de ceux qui veulent changer le monde… et parfois réunissent !), à savoir : un « explorateur » qui doit précisément avancer en marchant, en composant avec l’incertitude et les opportunités quand elles se présentent. Un parallèle qu’on ne saurait cependant pousser trop loin, car autant les startuppers peinent de moins en moins à financer leur amorçage (s’ils rencontrent des difficultés de financement, c’est plus aux stades ultérieurs de développement de leur projet), autant c’est précisément le moment le plus compliqué pour un projet comme celui de Marie et Priscillia : « Nos interlocuteurs se disent plus qu’intéressés, mais n’osent sauter le pas, l’Ecole étant hors cadre ».
Reste – et c’est un élément de réponse apporté par Priscillia – les possibilités de valoriser leur tiers-lieu à travers l’organisation d’événements, d’expositions ou d’autres manifestations, comme autant de sources de revenus complémentaires, en dehors des frais de scolarité.

Des échecs… formateurs

Un autre motif invite à ne pas pousser trop loin le parallèle avec les problématiques des startuppers : si ceux-ci peuvent, tout comme Marie, rencontrer l’échec, le leur, en plus de pouvoir être riche d’enseignements (tout comme celui, éventuel, de Marie et de Priscillia), n’engage que leur responsabilité d’entrepreneurs. Dans le cas de nos deux cofondatrices, c’est différent : il peut nuire aux enfants eux-mêmes. Qu’ont-elles donc prévu pour assurer leur réinsertion dans le système éducatif « normal » ? C’est l’objet de notre 2e question censée fâcher, mais qui est loin de faire quitter son flegme à Marie. Ce n’est pas la première fois qu’on la lui pose ! Ensuite, tout dépend de ce qu’on entend par « échec », pour elles comme pour les enfants. « Si cela se trouve, leur expérience de l’Ecole, fût elle écourtée, leur sera profitable pour le restant de leur scolarité. » Pour Marie, la difficulté est ailleurs : « Il est plus difficile d’intégrer une école qui cultive l’autonomie comme la nôtre, que d’intégrer l’école classique après l’avoir expérimentée. »
Marie est loin pour autant d’opposer les deux ! Comme elle l’avait d’ailleurs posé d’emblée au cours de son bref exposé, il ne s’agit pas de proposer une solution « alternative » (au sens ordinaire) à l’offre de l’Education nationale, mais d’enrichir le paysage éducatif. La même aura pris soin de rappeler qu’en France, ce n’est pas l’école qui est obligatoire, mais l’instruction. Manière de dire qu’il y a donc de la place pour d’autres lieux que la classique école (maternelle, primaire ou secondaire). « Ce dont nous rêvons, c’est de jeter des passerelles entre différentes formes de pédagogie. » En toute modestie, elle reconnaît que d’autres n’ont pas attendu l’Ecole pour innover. « Rien n’est nouveau, tout existe ou a déjà existé ». « Si notre proposition est originale, c’est dans sa volonté de pousser loin les décloisonnements ».
Manifestement, Marie a maturé son projet. Ce dont témoigne le blog qu’elle tient sur l’ « Education Créative ». Tout aussi utopique qu’il puisse paraître, il s’appuie sur les travaux de plusieurs spécialistes des formes alternatives d’apprentissage, de pédagogie et d’école. Elle reconnaît avoir été encouragée par le récent rapport de François Taddei : « Vers une société apprenante », remis en mars 2017, et qui invite « à co-construire l’apprentissage avec les enfants, à valoriser les apprentissages réciproques (tout un chacun apprend des autres), à faire de l’école un lieu de culture de la confiance et de l’autonomie ». Du même, elle emprunte la notion d’ « écosystème d’apprentissage coopératif ».

Avouons-le : Marie et Priscillia se sont révélées si convaincantes, que nous nous sommes surpris à nous dire que nous l’aurions bien expérimentée leur Ecole tiers-lieu. Tout en reconnaissant que le système éducatif « classique » avait plus que de beaux restes. La preuve : tous ces personnes venues assister à cette soirée, pour la plupart trentenaires ou quarantenaires, et qui en sont des produits tout sauf décevants à en juger par les témoignages et questionnements de qualité, dont ils ont eux-mêmes fait part.

Pour en savoir plus sur l’Ecole tiers-lieu, cliquer ici.

Post-scriptum : Priscillia et Marie nous informent que la prochaine réunion publique autour de leur projet aura lieu le 11 décembre 2017, au PROTO204 (à partir de 19 h 30).

2 commentaires à cet article
  1. Gervais Marie

    Un grand merci Sylvain pour cet article très positif qui effectivement donne envie :)

    Je tenais à partager le site de l’Ecole : http://www.lecole.info et à dire que nous tenons des réunions publiques mensuelles, ouvertes à tous, au Proto204.
    La prochaine aura justement lieu ce lundi 11 décembre, pour celles & ceux qui souhaiteraient en savoir + et/ou s’impliquer dans le projet !

    On espère fort que notre projet saura donner envie à une mairie ou un partenaire du plateau de s’y investir : c’est toute la population qui gagnerait à la dynamique que nous souhaitons créer !

    Marie Gervais

  2. Marc Bellot

    Bonjour,

    J’étais présent lors de cette réunion et je ne peux que louer la qualité de cet article et la largeur des aspects restitués. Je plussois le projet lui même également.

    Marc Bellot

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