Tous les chemins mènent aux STAPS. Rencontre avec Michel-Ange Amorim (1)

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On peut avoir fait un bac en économie, soutenu une thèse en psychologie, un PostDoc en neuro-imagerie et un autre dans l’industrie, et intégrer comme maître de conférences puis professeur une Unité de Formation et de Recherche (UFR) STAPS. Illustration à travers le témoignage de Michel-Ange Amorim (à gauche sur la photo). Fût-ce moyennant, dans son cas, une expérience peu commune…

Si l’on nous avait dit qu’un jour nous aurions l’opportunité d’interviewer un Michel-Ange… Forcément, notre première question porte sur l’origine de son prénom. Aurait-il un lien de parenté avec l’illustre artiste peintre, sculpteur, architecte, etc. ? Ses parents rêvaient-ils d’une « carrière » similaire pour leur progéniture ? Rien de tout cela : le prénom est en réalité relativement courant dans le sud Portugal dont sa mère est originaire (on dit alors Miguel Angelo). Son père, originaire du nord de ce même pays, était bien peintre, mais du bâtiment ! Lui naîtra en France (en août 68), où ses parents avaient émigré dans les années 60.

Comment porte-t-on un tel prénom, surtout quand on finit par découvrir qu’il était celui d’un célébrissime artiste ? « C’est forcément flatteur, mais peut-être que cela incite-t-il à sortir du lot… » Manifestement, l’incitation aura produit son effet : on ne devient pas professeur de STAPS, de surcroît dans une prestigieuse université, Paris-Sud, sans avoir fait des études poussées et ni fait montre d’aptitudes particulières.
D’autant que comme l’indiquent bien les cinq lettres de l’acronyme, la filière couvre l’ensemble des « Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives » chez l’homme et exige, donc, une ouverture d’esprit, une capacité à dialoguer avec de nombreuses disciplines, et à traiter de problématiques toutes aussi variées, avec pour dénominateur commun le mouvement humain.

De l’économie à la psychologie cognitive

Pourtant, rien ne prédisposait Michel-Ange Amorim à s’engager dans cette filière. En 1986, c’est pour un bac B (aujourd’hui bac ES – Economique et Social), qu’il opte. Pour s’engager finalement dans des études en… psychologie – à l’Université Paris V – René Descartes (aujourd’hui Université Paris-Descartes) où il restera jusqu’en 1991, le temps d’un DEA en psychologie cognitive. « Je m’intéressais aux processus cognitifs qui sont en jeu dans la perception et la mémorisation de notre corps dans l’espace. »
On ne manque pas de lui demander comment on opère un tel changement d’orientation. Michel-Ange hésite à répondre… Avant de s’y résoudre finalement. Après tout, l’explication figure dans son mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) où, par définition, le candidat doit retracer son cursus en revenant sur les circonstances qui ont nourri ses motivations de chercheur. « Tout découle d’une expérience peu commune, que j’ai vécue un jour sans être alors en mesure de mettre un mot dessus. » Et pour cause, puisqu’il s’agissait d’une expérience dite de hors-corps : « Une expérience vécue par un individu impliquant la sensation de flotter en dehors du corps et, dans certains cas, apercevoir le corps physique d’un autre endroit » (d’après Wikipédia).
Devant notre étonnement, Michel-Ange comprend qu’il lui faudra nous en dire plus, sans attendre de porter à notre connaissance son mémoire d’HDR. « Au cours d’une nuit de sommeil, j’ai rêvé que je faisais du jogging au bord d’une route, la nuit. Or, je ne fais jamais de jogging… » Mais le plus surprenant est à venir. « Au bout d’un moment, j’ai éprouvé une sensation étrange : je vivais mon rêve en toute lucidité en tâchant cependant d’en sortir. Seulement, au lieu de me réveiller dans mon lit, je me suis réveillé en ayant un point de vue inhabituel sur ma chambre : j’étais dans un coin du plafond, comme réduit à un point de vue dans l’espace. J’ai commencé à faire des calculs mentaux pour m’assurer que j’avais bien encore toute ma tête, à défaut d’être en possession de mon corps ! »

Une expérience peu commune

Une expérience suffisamment frappante pour l’inciter à en parler autour de lui et se documenter. « C’est ainsi que j’ai découvert que cela s’appelait une expérience hors-corps. » Le choix de s’inscrire en psychologie date de son désir d’en savoir davantage sur son expérience et, plus généralement, la « représentation spatiale du corps ».
Après son service militaire, il engage une thèse sous la direction du neurophysiologiste Alain Berthoz, l’illustre professeur au Collège de France, qui y dirigeait la Chaire de Physiologie de la perception et de l’action. « Lors de notre premier entretien, je lui ai naturellement raconté mon expérience, sans même me préoccuper de savoir si cela allait le convaincre d’assurer la direction de ma thèse. » Bien lui en a pris : le récit intéressera vivement le professeur. Soutenue en 1997, la thèse portera sur l’orientation du corps dans l’obscurité. « J’ai étudié la manière dont on mobilise d’autres sens que la vue. »
On commence à deviner le lien avec les STAPS… Mais pourquoi ne pas avoir poursuivi en psychologie ? « Tout simplement parce que cette discipline traitait encore peu des questions du mouvement corporel dans l’espace ». Quant aux neurosciences, autre champ qu’il aurait pu investir, elles portaient leur attention sur les mouvements particuliers de nos membres (les bras, les jambes…). « C’est ainsi que, pour pouvoir poursuivre mes recherches, je me suis donc orienté vers les STAPS. »

Un cogito en mouvement

Auparavant, il y aura des PostDoc dont un en Autriche, en 1997, dans le cadre d’un TMR (Training and Mobility of Researchers), un programme européen visant à encourager la mobilité des chercheurs, financé par une bourse Marie Curie (pour en savoir plus, cliquer ici). L’occasion pour lui de découvrir la neuro-imagerie et, avec elle, la possibilité d’étudier la mémoire spatiale en analysant l’activité cérébrale à partir des champs électromagnétiques produits par l’activité électrique du cerveau. « Grâce à des outils logiciels, il est possible de reconstituer, à partir de cette activité électromagnétique, les sources électriques à l’origine de nos mouvements et de notre cognition. » Fort de ces compétences, il rejoint EDF R&D à Clamart, qui s’intéressait à la mise au point de simulateurs d’entraînement pour des agents, qui interviennent en maintenance dans des centrales nucléaires ou sur des poteaux électriques. « Il s’agissait de produire une réalité virtuelle en capturant des mouvements pour parvenir à une représentation aussi réaliste que possible. » Un an et demi plus tard, il réintègre la Chaire d’Alain Berthoz, pour continuer à travailler sur ses questions de représentation de l’espace et de simulateurs. Sans rompre pour autant avec EDF R&D, qui finance son contrat.

Entretemps, il aura postulé à des postes universitaires. En septembre 2000, il en décroche un de maître de conférences, à Paris-Sud. Quatre ans plus tard, il soutient son HDR, celle-là même où il a couché sur le papier le récit de son expérience hors-corps (pour en savoir plus, cliquer ici). Parmi les membres du jury, signalons le Suisse Olaf Blanke, qui en est un spécialiste reconnu, chercheur au laboratoire de neuroscience cognitive, à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL). Le mémoire aura pour titre : « Je m’oriente, donc je suis ». Un clin d’œil, bien sûr, au célèbre cogito de Descartes, mais pour mieux inviter à en dépasser la vision d’une raison dépourvue d’émotion. « Je me suis intéressé aux représentations du corps dans l’espace, mais aussi aux représentations de l’espace du corps. »

La reconnaissance par l’IUF

En plus de diriger des thèses, l’HDR, rappelons-le, permet de postuler à des postes de Professeur des Universités. Michel-Ange en décrochera un plusieurs années plus tard, en 2010. A la question de savoir pourquoi un aussi long laps de temps a été nécessaire (si tant est que c’en est un au regard des temporalités du monde universitaire), il rappelle qu’en réalité, il en avait déjà décroché un quelques années plus tôt, en 2007, mais qu’il avait décliné, bien que classé premier. « Le poste était à l’Université de Toulouse. Or, mon père, décédé depuis, avait des soucis de santé. Je n’ai pas voulu m’éloigner de lui. » Il reste donc à l’Université Paris-Sud. Avec d’autant moins de regret, que l’année suivante, il est sélectionné comme membre junior de l’Institut Universitaire de France (IUF). Ce qui signifie que, pendant cinq ans (2008-2013), il est déchargé des deux tiers de ses d’enseignement pour se consacrer à ses recherches, en disposant de surcroît d’un budget dédié. Au plan personnel, l’intérêt est notable : « Cela donne un coup d’accélérateur en termes de reconnaissance auprès de ses pairs. C’est un peu comme lorsque vous devenez membre de l’Académie des sciences. » « A la différence près, nuance-t-il, que le statut de membre de junior ne vaut “ que ” cinq ans » (avec possibilité néanmoins de re-postuler). Pour mémoire, les lauréats sont sélectionnés sur dossiers. Ils proviennent de toutes les disciplines sans exception, des sciences exactes ou de la vie, comme des sciences sociales et humaines. Au-delà d’une reconnaissance personnelle, Michel-Ange voit dans sa désignation une reconnaissance des STAPS de son université, Paris-Sud. De fait, d’une année sur l’autre, les enseignants-chercheurs de cette filière sont rarement retenus (depuis la création de l’IUF en 1991, moins d’une dizaine d’E-C des STAPS l’ont été).

Une recherche tournée vers l’innovation

En 2015, en plus de ses activités d’enseignement et de recherche, il est nommé directeur adjoint « recherche et innovation » de l’UFR STAPS. Une fonction qu’il occupe encore aujourd’hui. On pointe l’association des deux termes – recherche et innovation – peu courante, nous semble-t-il, dans le monde académique. « Elle se justifie aujourd’hui plus que jamais depuis la désignation, en 2012, d’un vice-président “ recherche et innovation ” au sein de l’université Paris-Sud. » Etienne Augé, en l’occurrence. Le « I » de l’acronyme CIAMS, le laboratoire de l’UFR STAPS, réfère aussi à l’innovation. Dans le cadre universitaire, elle manifeste une volonté de renforcer la valorisation de la recherche académique.
Mais, au fait, quels sports pratique-t-il ? « Du vélo et de la natation, et encore, reconnaît-il, épisodiquement. » D’avantage que l’activité sportive, c’est le mouvement du corps qui l’intéresse. « Le mouvement corporel est quelque chose d’essentiel, y compris pour l’activité cérébrale. » Et le même d’évoquer des travaux de recherche de plus en plus nombreux à le démontrer : « L’activité physique est bénéfique pour lutter contre les effets de la sédentarité : l’obésité et d’autres atteintes à la santé aussi bien physiques que psychiques. La dépression, en particulier, peut avoir partie liée au corps. Un rétablissement de la santé commence, donc, par le fait de renouer avec des interactions sociales. » Et donc de sortir de chez soi, à défaut de sortir de son corps !

« La vie n’est que mouvement » souligne-t-il. Comment s’en étonner ? « L’homme n’est pas qu’un être de raison. Il agit aussi sous l’effet de l’émotion. » Une notion, qui, rappelons-le, partage la même racine étymologique que celle de mouvement…

Pour accéder à la suite de notre rencontre avec Michel-Ange Amorim à travers l’entretien qu’il nous a accordé, cliquer ici.

 Légendes des photos…

… en illustration de cet article : table-ronde sur la complémentarité Sciences du vivant et Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication (STIC), lors de la Journée FéDeV 2016. Participants (de gauche à droite) : Michel-Ange Amorim, Djamel Bensmail (Hôpital R. Poincaré, End-icap, INSERM, UVSQ), Franck Geffard et Philippe Garrec (CEA LIST), Jean-Paul Laumond (LAAS, CNRS), Lucie Hertz-Pannier (Neurospin CEA), & Stephan Swinnen (Francqui Research Professor at KU Leuven).

- sur la page d’accueil (carrousel) : « Explorer un monde virtuel sollicite les mêmes lois de contrôle perception-action que pour se déplacer au quotidien ou réaliser un exploit sportif » (Michel-Ange Amorim).

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