Sur le Campus de Nokia Paris-Saclay, on bidouille aussi en dehors de la pause déj’… Entretien avec B. Marquet

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Nous vous proposons une série d’entretiens avec trois ingénieurs et/ou chercheurs du Campus de Nokia Paris-Saclay. Le premier à ouvrir le bal : Bertrand Marquet, qu’on ne présente plus. Il revient ici sur le chemin parcouru par le Garage, depuis l’ouverture de sa première version, en juillet 2014.

- Nous sommes dans le nouveau bâtiment du Garage du Campus de Nokia Paris-Saclay. Que de chemin parcouru depuis la toute première version…

Trois années se sont en effet écoulées depuis la toute première version que j’avais imaginée avec deux autres collègues : Pierre Turkiewicz et Josselyne Gourhant. Notre idée était de promouvoir de l’« innovation participative » avec les employés du site. Au-début, le projet était interne à notre campus. Nous étions partis du constat – toujours d’actualité – que la plupart des gens ont tendance à se mettre d’eux-mêmes des limites, en considérant que l’innovation, ce n’est pas pour eux. C’était aussi le cas de la plupart de nos collègues. Nous avons voulu les convaincre du contraire en imaginant un cadre sympathique, sortant de l’ordinaire, où tout un chacun pourrait tester et développer son idée sinon son propre potentiel en matière d’innovation. Concrètement, nous avons commencé par aménager une sorte de FabLab. Nous disposions alors d’une trentaine de mètres carrés. Puis le concept a évolué au fil du temps. A la manière de startuppers, nous avons avancé en tâchant d’apprendre de nos moindres erreurs.

- Quelles erreurs avez-vous bien pu commettre ?

Dans le choix, par exemple, des équipements mis à disposition ou du dimensionnement de l’espace. Par ailleurs, comme il avait été pensé en libre d’accès, nous n’obligions pas les gens à s’inscrire aux événements que nous y organisions. Résultat, nous ne savions pas combien viendraient. Parfois, il y eut de l’affluence, parfois pas, sans qu’on sache forcément pourquoi.

NokiaBertrandMarquetPaysage2- Nous sommes ici dans un environnement de chercheurs et d’ingénieurs. Quel accueil ont-ils réservé au concept du Garage ?

Un très bon accueil comme l’a démontré la suite. Reste que la greffe n’allait pas de soi. A travers le Garage, nous promouvions un droit à l’erreur, soit quelque chose qui a été longtemps étranger à la culture de l’ingénieur à la française. Il s’agissait aussi de valoriser l’esprit « bricolage », du « do it yourself » ou encore du « faire ». Ce qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne faisait pas non plus partie de la culture de l’entreprise : parmi les leaders dans les télécommunications, elle était a priori plus tournée vers les technologies de pointe. D’ailleurs, dans un des premiers articles consacrés à notre Garage, paru dans Makery (la revue des Makers), il avait été écrit que chez Alcatel-Lucent, « on bidouill[ait] à la pause déj’ ». Manière de dire que ce qui était proposé au Garage n’était pas encore considéré comme de la vraie innovation !

- Quelle référence aviez-vous en tête en le créant ?

Nous avions bien sûr en tête ceux des garages qui ont fait la mythologie de la Silicon Valley : celui où Steeve Job a créé son premier ordinateur, ou encore celui de Palo Alto, où l’aventure d’Hewlett-Packard a débuté, en 1939. Un lieu que j’ai eu plaisir de visiter. Une plaque indique que c’est ici qu’est née la Silicon Valley. Ni plus ni moins.

- Et les Makerspaces ? N’ont-il pas été une source d’inspiration ?

C’est effectivement un modèle auquel on peut se rapprocher. Du moins ceux qui sont créés à l’initiative d’entreprises ou d’institutions. D’autres sont davantage underground. Je pense à Noisebridge, celui-là même dont le sociologue Michel Lallement parle dans son ouvrage, L’Age du faire [ouvrage que nous avons chroniqué – pour accéder à cette chronique, cliquer ici]. Pierre et moi l’avons visité lors de ce séjour effectué dans la Silicon Valley, en 2016 – donc, après la création du Garage. L’apparence extérieure ne donnait pas spécialement envie d’y rentrer. En réalité, nous devions y être bien accueillis.

- Comment la direction de votre entreprise avait réagi à votre proposition ?

Bien ! Nous avions présenté notre projet à Jean-Luc Beylat, Président des Bell Labs France et qui l’a d’emblée soutenu. Pour autant, il ne s’est pas agi de l’intégrer dans la stratégie d’innovation de l’entreprise. Le Garage avait d’abord été conçu comme un dispositif expérimental. Aujourd’hui, il est reconnu comme un moyen d’explorer un nouveau modèle d’innovation.

- En interne mais aussi, désormais, en externe, dans une logique d’open innovation…

Oui, en effet. Depuis, le Garage a été ouvert à des personnes extérieures. Entre-temps, nous avions créé, avec des responsables de structures équivalentes (comme Mickael Desmoulin, en charge de CreativLab de Renault), Fab&Co, une association ayant vocation à favoriser l’échange entre les initiatives similaires lancées par des entreprises du CAC 40. Force avait été de constater que l’on était manifestement entré dans une nouvelle vague de création de Makerspaces. Toujours est-il que la création de Fab&Co a contribué à ouvrir le Garage sur l’extérieur. Comme indiqué, la version initiale était à usage interne. Mais très vite, des projets ont été menés avec des partenaires extérieurs. Le nouveau Garage affiche désormais l’ambition de s’ouvrir à l’écosystème d’innovation avec un focus particulier sur Paris-Saclay.

- Comme en témoigne l’événement en cours et dont vous avez bien voulu vous soustraire le temps de l’interview…

La version initiale du Garage accueillait déjà des événements. L’actuel va plus loin en accueillant pendant une durée de 3 à 6 mois (voire plus si besoin) des équipes constituées avec des partenaires, autour de projets communs, dans le cadre d’un programme en résidence. L’événement que vous évoquez est en réalité une réunion préparatoire avec des personnes du Strate Collège, en vue d’un projet de ce genre.

- Qu’en est-il des start-up ? En hébergez-vous ?

Nous avons vocation à en accueillir. Six d’entre elles sont actuellement en résidence dont certaines bien connues et issues d’IncubAlliance comme Bilberry, Drone Hive ou Hublex. Nous avions déjà commencé à en accueillir dans l’ancien Garage, mais désormais il s’agit de les mettre en relation avec nos ingénieurs maison autour de projets communs. En d’autres termes, nous ne nous bornons pas à mettre des m2 à disposition, mais souhaitons explorer les possibilités de mettre en valeur ou développer des briques technologiques qui leur seraient utiles.
Nous accueillons aussi des Internal Ventures : des employés dont nous soutenons un projet de start-up, à travers le fonds interne piloté par Hicham Jaouhari depuis ce bureau Digital Innovation Accelerator où nous sommes actuellement.

- Une forme d’intra-entrepreneuriat ?

Oui, parfaitement. Nous souhaiterions faire aussi venir des équipes d’étudiants. A cette fin, par exemple nous allons discuter avec Pascal Moranton, le directeur de La Fabrique – le FabLab de CentraleSupélec. Nous avons déjà participé à deux challenges étudiants : le Challenge IMT (Institut Mines-Télécom) et le Challenge Startup de l’Université Paris-Saclay.

- Quels sont les autres principaux changements apportés par rapport à la version initiale ?

Nous nous sommes agrandis dans toutes les dimensions : en termes de surfaces, d’abord. Nous disposons (espaces des start-up en résidence compris) de l’ordre de 400 m2, soit dix fois plus que pour la tout premier Garage. Nous disposons aussi davantage de moyens techniques. Nous nous appliquons cependant à nous-mêmes les méthodes que nous promouvons en matière de Lean Start-Up. Nous n’investissons donc dans du matériel que quand nous en avons besoin. Ce qui a impliqué de simplifier certains processus de commandes.
Enfin, nous disposons de moyens humains supplémentaires. Le Garage avait été créé et animé par ses trois fondateurs. L’actuel l’est par toute une équipe comprenant tout aussi bien les Internal Ventures et les startuppers, qui s’impliquent naturellement dans l’animation du lieu. Bref, nous veillons à recréer dans un même espace les conditions d’un écosystème de façon à avancer encore plus vite.

- Depuis, le concept a été décliné à travers le monde, sur d’autres sites de Nokia…

Oui, il existe une vingtaine de Garages au sein du groupe et ce n’est pas fini, car il s’en crée encore très régulièrement. Le nôtre aura servi de pilote. Nous ne nous attendions pas à un tel succès. Tous ceux qui ont vu le jour ont leur personnalité voire leur spécialité. Selon qu’ils sont situés sur un site de R&D ou un site de production, des Garages sont plus orientés que d’autres vers l’Intelligence Artificielle, la créativité ou le « faire », mais tous partagent les mêmes valeurs.

- En quoi consistent ces valeurs ?

Il s’agit des valeurs de partage et de l’innovation participative. Charge à chacun de les traduire en fonction des moyens et du contexte où il se trouve.

- Et c’est vous qui orchestrez cet ensemble ?

Non, il n’y a pas à proprement parler de réseau structuré. Et ce n’est pas plus mal…

- Vous aspirez donc plus à fonctionner en rhizome qu’en réseau…

C’est exactement cela. Néanmoins, nous pouvons nous reposer sur une organisation cross-sites, animée par Fatima Bakhti [que nous avons déjà eu l’occasion d’interviewer – pour accéder au dernier entretien, cliquer ici]. Nous ne nous interdisons pas non plus, loin de là, de développer des projets communs.

- Votre Garage n’en a-t-il pas conservé un statut particulier, comparé aux autres ?

Nous avons été pionniers sur la V1. Nous le restons pour la V2. Sans empêcher d’autres sites à avancer dans cette voie – c’est le cas du site de Lannion. Et c’est une bonne chose, car cela crée de l’émulation, sans empêcher de la coopération. Des équipes travaillent d’ailleurs en commun au travers de différents Garages.

- Venons-en au contexte de Paris-Saclay. Dans quelle mesure a-t-il été favorable à l’éclosion puis au développement du Garage de La Cité de l’Innovation ? Et, en sens inverse, dans quelle mesure celui-ci contribue-t-il à la dynamique Paris-Saclay ?

Il est clair que, dans mon esprit, comme dans celui de Pierre Turkiewicz, le Garage était une manière de contribuer à la dynamique de Paris-Saclay même si, il y a trois ans, l’écosystème n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. Mais la création du Garage était justement une façon d’anticiper une évolution que nous savions prometteuse. Nous, nous croyions en effet à cette dynamique de Paris-Saclay au point de chercher à y contribuer d’autres façons comme, par exemple, pour ce qui me concerne, la participation au TEDx Saclay (participation que j’ai dû malheureusement suspendre l’an passé).
Depuis, l’écosystème s’est enrichi de nouveaux établissements : EDF Lab (qui y dispose d’un important centre de R&D et de formation), CentraleSupélec, etc. C’est dire si le passage à la V2 du Garage s’inscrit dans un bon timing. Désormais, nous disposons d’un levier prometteur pour accélérer notre inscription dans cet écosystème appelé à s’enrichir encore de la venue d’autres acteurs de la R&D et de l’innovation.

- Que dites-vous à ceux qui considèrent qu’il y a désormais une profusion d’incubateurs, accélérateurs et autres tiers-lieux entre ceux créés par les établissements d’enseignement supérieur, les centres de R&D et des institutions publiques, au point maintenant de rendre le paysage difficile à lire pour les startuppers et autres entrepreneurs innovants ?

C’est tout l’enjeu de la réflexion engagée à l’initiative de l’EPA Paris-Saclay autour du projet de mise en réseau de ces tiers-lieux innovants, de façon à faciliter l’itinérance des startuppers de l’un à l’autre selon leurs besoins et le stade de développement de leur projet. Il ne s’agirait pas de les démultiplier sans se soucier de leur complémentarité, car, effectivement, les personnes auxquelles ils sont destinés risqueraient de s’y perdre. Concrètement, nous avons commencé à recenser les équipements spécifiques dont disposent chacun des tiers-lieux existants. Comme nous avions commencé à le faire dans le cadre de Fab&Co, l’idée est de les mettre en réseau sans pour autant effacer les particularités des uns et des autres. Je suis confiant : les choses se structurent naturellement. Et c’est là qu’on perçoit d’ailleurs à quel point la dynamique de Paris-Saclay est bel et bien enclenchée.

- Et vous, que pourriez-vous apporter à ce projet ?

La plupart des tiers-lieux existant disposent aujourd’hui d’imprimantes 3D ou d’autres équipements de ce genre. Notre complémentarité résiderait donc davantage dans la 5G : la Cité de l’Innovation, je le rappelle au passage, est l’un des premiers sites de référence, au sein de Nokia, dans cette technologie d’avenir. Nous avons déjà pris l’habitude de travailler avec le Technocentre de Renault.

- Un mot sur Station F. Que vous inspire cet incubateur ? Y-a-t-il lieu de s’en inquiéter pour l’avenir de la dynamique de Paris-Saclay ?

Bien au contraire, car cela témoigne du dynamisme de la France dans ce domaine. Ce lieu s’adresse à des start-up proposant pour l’essentiel des applications ; des start-up différentes, donc, de celles qui émergent dans l’écosystème de Paris-Saclay. Celles qui naissent ici sont plus « technos » et ont donc besoin de rester au contact du monde de la recherche et à proximité d’équipements qu’on ne trouve pas à Paris.
Je trouve donc qu’il s’agit d’une bonne initiative : constituer un vrai écosystème local au cœur de Paris, que je vois moins en opposition qu’en complémentarité avec celui de Paris-Saclay. On ne devrait pas s’inquiéter plus que cela du fait que des start-up y ouvrent un bureau, dès lors qu’elles conservent leurs équipes de R&D à Paris-Saclay. Cela prouve au final que ce dernier est un écosystème ouvert.

- Un mot sur l’édition 2017 du TEDx Saclay…

Malheureusement, je n’ai pu prendre part à l’organisation de la 3e édition, faute de temps. Avec le recul, je ne peux m’empêcher de constater que nous avions eu un mode de fonctionnement pas si éloigné de l’esprit Garage ! Le soir de la toute première édition, nous n’étions pas encore totalement prêts alors que les spectateurs entraient dans la salle. Nous avions donc dû nous adapter au fil des talks. Depuis, la démarche a gagné en professionnalisme tout en continuant à se faire dans un esprit collaboratif et convivial. Il n’y a pas d’enjeu commercial, juste la volonté de partager des idées novatrices dans l’intérêt de tous. Personne n’a à perdre à le faire : par définition, une connaissance qu’on partage ne se perd pas. Comme le Garage, TEDx Saclay cherche à co-construire, co-innover, etc. Chacun à leur façon, l’un et l’autre contribuent à l’émergence d’une communauté. En cela, ils sont des accélérateurs de l’écosystème Paris-Saclay.

- Encore un mot, cette fois, sur votre projet des « Garages »…

C’est effectivement un autre projet, que je mène en marge de mes activités au sein de Nokia. Ce que je peux vous en dire, c’est qu’il suit son cours, mais il est encore trop tôt pour vous en dire plus. Patience !

A lire aussi les entretiens avec Eric Lacombe, responsable du Plan Innovation France, qui revient sur différentes projets relatifs à la mobilité (pour y accéder, cliquer ici) et Jakob Hoydis, chercheur au Bell Labs, qui reviendra, lui, sur l’objet de ses recherches autour du machine learning, mais aussi sur son parcours de startupper pour lequel nous l’avions d’ailleurs interviewé (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Une plateforme d’innovation au service des mobilités. Rencontre avec Eric Lacombe | Paris-Saclay

  2. Ping : Un ex-startupper aux Bell Labs. Entretien avec Jakob Hoytis | Paris-Saclay

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