Retour sur le 4e Forum des IRT

irt-2016-paysage
Le 18 octobre dernier, SystemX organisait le 4e forum des Instituts de Recherche Technologique. Nous y étions. Voici nos impressions, plus que positives, malgré le chemin qu’il reste à parcourir pour doter la France d’équivalents aux fameux Fraunhofer allemands.

Un robot collaboratif (ou cobot) facilitant la collaboration homme-machine au cœur des usines ; une première mondiale dans le domaine de la transmission optique débit ; une chaire industrielle pour développer la mobilité urbaine de demain ; une initiative d’un nouveau genre pour rapprocher start-up et grands groupes, etc. Telles sont quelles-unes des avancées réalisées par les IRT.
Les IRT ? Encore un de ces acronymes dont la France a le secret ? Assurément. Mais ce ne serait pas rendre justice aux résultats particulièrement rapides, obtenus par les réalités qu’il cache, que de les réduire à cela. Pour mémoire, ces trois lettres désignent les Instituts de Recherche Technologique, créés en 2012, dans le cadre du Programme d’ Investissements d’Avenir (PIA) en vue d’ « irriguer l’ensemble des écosystèmes locaux de recherche et d’innovation pour gagner en compétitivité et [de] faire rayonner les innovations qui y naissent tant à l’échelle nationale qu’internationale ».

Des Fraunhofer à la française

Inspirés des Fraunhofer allemands, ils visent à favoriser des partenariats publics-privés autour d’une thématique donnée. Leurs membres comptent aussi bien des industriels que des PME, des start-up, des institutionnels et des universitaires, réunis dans une logique d’innovation collaborative, ouverte. Une autre de leur originalité est la co-localisation des ressources : à chaque IRT, un site en propre. Ancré sur un territoire, il a vocation à irriguer son écosystème, non sans, du coup, acquérir une identité particulière.
Il existe au total huit structures de ce type, aux noms souvent plus évocateurs : b<>com, Jules Verne, Saint-Exupéry, Railenium, Bioaster, Nonoelec, M2P, sans oublier SystemX, installé sur le Plateau de Saclay. De la nanoélectronique aux technologies numériques, en passant par l’usine du futur, les systèmes ferroviaires, la microbiologie et les maladies infectieuses, etc., ils couvrent plusieurs des filières d’avenir identifiées dans le cadre de la Nouvelle France industrielle.
Le 18 octobre dernier, ils se retrouvaient à l’occasion de leur 4e forum, organisé cette année par SystemX, dans le campus d’EDF Lab Paris-Saclay. Il suffisait de voir l’affluence – un amphithéâtre quasi plein, soit quelque 500 personnes (comme quoi, notons-le au passage on peut drainer du monde sur le Plateau de Saclay, en démarrant de surcroît avec juste l’inévitable quart d’heure de retard) – et les personnalités l’ayant honoré de leur présence – Thierry Mandon, le Secrétaire d’Etat en charge de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (qui s’est enorgueilli d’assister à son deuxième forum), la sous-Préfète de Palaiseau, la Députée de la 5e souscription sans oublier le maire de Palaiseau, Grégoire de Lasteyrie, qui intervenait aussi au titre de conseiller régional d’Ile-de-France – pour mesurer l’importance de l’événement. De fait, il était l’occasion de prendre la mesure de l’inscription des IRT dans le paysage de l’innovation et leur contribution à l’amélioration de la compétitivité du pays.
A entendre les témoignages d’industriels, de PME et de startuppers, les IRT se sont déjà imposés comme des « accélérateurs de confiance et de croissance », y compris à l’international. Il se trouve même un IRT – Nonoelec – pour avoir déjà essaimé une start-up (Bag-Era, en l’occurrence, qui propose « des solutions permettant de connecter et de coordonner des composants matériels et logiciels, y compris en cas de pannes ou de défaillances éventuelles »).

De la technologie… et de l’humain

De technologie, il en fut bien évidemment question, que ce soit à travers les témoignages d’entreprises – grands groupes, start-up, PME – et les multiples exemples d’innovations présentés au fil de la matinée.
Mais bien d’autres mots furent mis en exergue, que ce soit à travers le florilège proposé au cours d’une brève mais efficace séquence vidéo mettant en valeur des personnels de chaque IRT – outre les attendus innovations, croissance, etc., il fut question de « défi », d’ « excellence », d’ « esprit d’entreprise », d’ « interopérabilité », de « transfert industriel », d’ « autonomie », de « catalyseur » et même de « convivialité ». Ou ne serait-ce que les quatre « valeurs » revendiquées par les IRT et qui ont servi à ponctuer la matinée : le « travail d’équipe, la « créativité », l’ « agilité », enfin, les « résultats ». Sans compter ceux qu’on a entendu dans la bouche de plusieurs intervenants. Par ordre alphabétique :
- confiance : un mot mis d’emblée en avant par le ministre : « Nous devons faire confiance aux acteurs ». Lesquels doivent aussi se faire confiance entre eux : les universités et les entreprises, mais aussi les entreprises, petites et grandes.
- humain : également mis en avant par plusieurs intervenants insistant sur la nécessité de ne pas réduire l’innovation à sa dimension technologique. C’est que la technologie ne saurait tout résoudre et n’a de sens que si elle sert de vrais « usages » (sans doute un autre mot que nous pourrions ajouter à notre liste tant il a été évoqué). Des considérations frappées au coin du bons sens, mais qui dans la bouche des intervenants témoignaient de vraies convictions et d’un vécu. En particulier dans celle de Muriel Barnédoud, présidente de Docapost : « Un beau produit ne suffit pas. De la technologie, on attend un vrai service. » C’est dire l’importance de ce qu’elle a appelé, sans condescendance aucune, les « sciences molles », par comparaison aux sciences de l’ingénieur. Elles sont de fait indispensables pour avancer dans la compréhension des conditions d’une réelle appropriation par les usagers.
- ouverture : aux disciplines, mais aussi à l’inconnu sinon au nouveau, à l’inédit. De fait, et comme le dit encore Thierry Mandon, « innovation dialogue avec expérimentation » (dans un IRT plus qu’ailleurs), avec tout ce que cela suggère en termes d’incertitude.
- qualité : s’il n’y a avait qu’un mot clé, ce serait lui, à en croire encore le ministre. « Dans le contexte de concurrence internationale, on trouvera toujours mieux que nous en terme de moins-disant social », juge-t-il. Autant donc parier sur la qualité et ce, à chaque stade du processus d’innovation. A ces yeux, la promotion d’une « qualité France » serait le vrai combat à mener, davantage encore qu’un made in France, qui n’a plus guère de signification, compte tenu de l’internationalisation des chaines de valeur et de l’origine très diverse des pièces entrant désormais dans la composition d’un produit. Ce qui n’est pas le moindre des défis car « la qualité est une remise en question permanente ». C’est dire encore l’importance de la mutation proprement culturelle à opérer.
- sérendipité : les lecteurs savent l’intérêt de Média Paris-Saclay pour cette notion. Ils imaginent notre contentement à son évocation, même si elle fut furtive, le fait d’un ou d’eux intervenants tout au plus. Mais au moins pouvions-nous constater qu’elle infuse jusque dans le domaine de la recherche technologique (pour mémoire, elle désigne, en son sens fort, « l’art d’observer des choses extra-ordinaires et d’en tirer des interprétations pertinentes ; pour en savoir plus, nous vous renvoyons au compte rendu de l’ouvrage de Sylvie Cattelin – pour y accéder, cliquer ici).
- simplification : de la réglementation, des normes, etc. C’est que le projet collaboratif expose à plus d’incertitude et de complexité. Autant donc ne pas ajouter de la complication au plan administratif ou réglementaire, mais aussi dans les relations entre organismes de recherche et les dispositifs de valorisation ou d’accélération. Une doléance que le ministre avait devancée en rappelant de nouvelles mesures de simplification d’ici le mois de décembre, non sans inviter les entreprises présentes au forum à se manifester d’ici-là pour faire connaître leurs attentes en la matière.

Des relations industriels/académiques presqu’au beau fixe

Au-delà des mots, le forum a été l’occasion de mesurer le chemin parcouru en l’espace de quelques années. A commencer dans les relations des industriels avec le milieu académique. Encore défiants à l’idée de valoriser la recherche à travers un dispositif piloté par les premiers, quoique en grande partie financé par les pouvoirs publics, les chercheurs du monde universitaire sont manifestement plus enclins à coopérer. « Je suis dans une posture offensive » a d’ailleurs témoigné Eric Papon, Vice-Président délégué à l’innovation, à l’Université de Bordeaux, en écho au constat fait auparavant par Thierry Thomas, Directeur du Centre de Compétences Fabrication additive chez Safran, à savoir : des universitaires encore sur la défensive. Ce qui devrait, selon lui, inciter à renforcer les synergies, tout en prenant compte les différences de temporalités entre la R&D et la recherche académique, à travers des projets à court, moyen et long termes.
A mettre également à l’actif du bilan d’étape des IRT : une reconnaissance à l’international qui se traduit déjà par la participation à des programmes européens, des récompenses dans des concours internationaux…
A ceux qui s’interrogeaient encore sur les risques des IRT à ajouter au « millefeuille » du système de recherche et d’innovation français, la matinée avait apporté de quoi dissiper leur inquiétude : l’accord de coopération signé en direct entre Vincent Marcatté, président de l’association FIT (pour French Institutes of Technology) et son homologue de l’association des Instituts Carnot, Marie-Noëlle Séméria, afin de jouer au mieux la carte de la complémentarité entre les deux dispositifs. Pour mémoire, ces Instituts, créés en 2006, ont vocation à « valoriser les structures, qui s’engagent dans la recherche partenariale et soutient l’effort de recherche et d’innovation des entreprises ».
Rappelons également que lors du précédent forum, une convention avait été signée avec le réseau des SATT (Sociétés d’Accélération du Transfert de Technologies) prévoyant que les IRT contribuent à accélérer les projets identifiés par elles et que celles-ci contribuent, en sens inverse, à valoriser les travaux réalisés au sein des IRT. Outre des pistes pour renforcer la collaboration avec de grands organismes de recherche (CNRS, CNES, Inserm, etc.), plusieurs d’entre eux ont également signés des accords de collaboration avec des ITE (encore un acronyme… pour Instituts pour la Transition Energétique), etc. Bref, chacun veille à ne pas marcher sur les plates-bandes des uns et des autres tout en avançant avec, ce qui traduit un état d’esprit encourageant. A juste titre, un participant (Bernard Monnier !) devait cependant nous confier son interrogation sur l’intégration des PME, un peu perdues devant la multiplication des dispositifs, et n’ayant certainement pas autant de temps que les grands groupes à consacrer à des projets collaboratifs. Plutôt qu’une réserve, il fallait voir dans ces propos une invitation à poursuivre ce double effort de simplification et de mutualisation.

Des résultats significatifs

Toutes les avancées dont le forum se faisait l’écho n’avaient cependant de sens que si elles se traduisent dans des projets concrets. Après tout, les IRT, ce sont au total 940 millions de financement alloués dans le cadre du PIA, plus de 600 effectifs en propre, plus de 900 mis à disposition (soit un total de plus de 1 000 emplois équivalents temps plein). On est donc en droit d’en attendre des résultats tangibles.

A cet égard, les chiffres sont là, plus qu’encourageants : depuis leur création (relativement récente, rappelons-le), les IRT totalisent plus d’une centaine de transferts technologiques, 155 brevets, 715 publications scientifiques, 58 plateformes et équipements. Bien plus, il y a des projets concrets dont certains réalisés en un temps record (comme celui qui a vu le jour en neuf mois à peine depuis l’instant où l’idée en a été proposée par… un doctorant). A cet égard, l’échantillon de projets aboutis, proposé par le président du FIT, Vincent Marcatté, avait de quoi impressionner : outre ceux cités en introduction de cet article, rappelons encore : un transfert technologique rapide de méthodes de traitement massif et intelligent d’images satellitaires ; une nouvelle technologie d’imagerie pour un diagnostic plus rapide des infections ; un procédé en composites innovant pour les énergies marines renouvelables ou encore une solution novatrice pour l’échange d’images médicales entre établissements de santé. Certes, admettait-il, certains résultats auraient pu être obtenus sans IRT, « mais pas aussi bien ni si vite ».
« Les IRT font la différence » : le slogan mis à l’honneur à l’occasion du forum paraissait, donc, au final tout sauf abusif. Et ses participants avaient bien des motifs de repartir encore plus fiers et motivés.

Bon courage et bravo

C’était cependant sans compter le discours de clôture de Louis Schweitzer, le Commissaire Général à l’Investissement. Non que celui-ci ait questionné l’efficacité des IRT. Au contraire. Si le 3e PIA ne donnera pas lieu à de nouveaux IRT, a-t-il prévenu, les IRT continueront à bénéficier de financements publics. Le même s’est dit également partisan de repousser à l’horizon 2030 le période d’évaluation. Manière de prendre acte de la nécessaire maturation des projets et capitalisation d’expérience.
Mais en bon garant de l’usage des deniers publics, il s’est fait fort de maintenir le niveau d’exigence et de tracer des pistes de progrès à la lumière des résultats de l’évaluation en cours, réalisée sur la base de six critères (résultats déjà connus et manifestement positifs pour quatre IRT, à venir, pour les autres, d’ici le mois de janvier prochain). Le même a insisté sur la nécessité de renforcer la relation de confiance « pour que l’alchimie fonctionne entre industriels et universitaires » avant de clore par un « Bon courage et bravo ! »
Un bravo qu’on s’autorisera à entendre en un double sens : pour le travail accompli par les IRT et… la réussite du forum Avec un satisfecit particulier pour l’effort de parité dans le choix des intervenants (à défaut des responsables d’IRT qui ne comptent qu’une seule femme). Et la qualité de leur témoignage. Pourquoi s’en cacher ? Nous avons eu grand plaisir à entendre les intervenants, témoignant de leur expérience des IRT, sans langue de bois, et même beaucoup de spontanéité. A cet égard, qu’il nous soit permis de décerner une palme particulière à deux d’entre eux (exercice dont on assume bien sûr la part de subjectivité). A savoir :
- Gilles Babinet, Entrepreneur Digital Champion, représentant de la France auprès de la Commission européenne pour les enjeux du numérique, qui n’a pas son pareil pour insister tout autant sur le verre à moitié vide (afin de provoquer une réaction de son auditoire) et le verre à moitié plein (pour le motiver). Le verre à moitié vide : beaucoup d’entreprises fonctionnent encore en silos. « Attention à elles de ne pas devenir l’équivalent des Forges du XIXe que l’on voit dans nos manuels scolaires. » Le même de rappeler la piètre position de la France dans les statistiques d’Eurostat relatives notamment à l’innovation. « Au plan mondial, le pays est encore peu visible sur la carte mondiale des écosystèmes » (dominée par la Californie, New York, Israël ou encore Shanghaï).
Le verre à moitié plein : la France possède un capital humain sans équivalent (en Europe, elle se situe 2e après l’Irlande). « Nos ingénieurs ont une capacité d’abstraction, qui devrait faire des merveilles à la faveur de la digitalisation. » Dans le contexte de la transition numérique, insiste-t-il encore, il importe juste de cultiver l’aptitude à accepter de se laisser destabiliser (ce qu’il s’applique à lui-même à travers son engagement au sein de La Paillasse, un laboratoire ouvert et communautaire, qui œuvre à l’open science, dans le domaine des sciences du vivant). Dès lors que la connaissance est disponible, « il s’agit d’être capable de lui donner sens ». Avec les autres. « La capacité à travailler ensemble doit plus que jamais primer sur l’expertise verticale. » Même si sa présence, malgré un agenda qu’on devine contraint (et qui l’a de fait obligé à partir aussitôt après son intervention), avait valeur de soutien moral à l’action des IRT, il a encore souligné leur contribution à l’ouverture des disciplines. Last but not least, il eut l’heur, dans son souci d’encourager industriels et chercheurs à saisir les opportunités de la transition numérique, de citer… un écrivain, et non des moindres : Victor Hugo et son « Rien n’est plus fort qu’une idée dont l’heure est venue ».
- Emmanuelle Garnaud-Gamache, directrice développement international au sein de l’IRT b<>com, pour avoir su nous faire « plonger » (c’est le mot) dans cet événement expérientiel – « {dive} : event » – organisé en juillet dernier, à Rennes en prenant le contrepied des tendances actuelles : le recours au bouche à oreille plutôt qu’aux réseaux sociaux, à des personnes choisies d’abord pour leur curiosité plutôt que pour leur notoriété, de surcroît en nombre limité (une centaine). Durant 18 h, elles furent conviées à une expérience « immersive et interactive, multi-sensorielle et multi-dimensionnelle dans un écrin technologique original. » En écoutant le récit qu’en faisait Emmanuelle Garnaud-Gamache, nous n’avons pu nous empêcher de songer à cette vertu de l’ « indisciplinarité », une notion promue par Laurent Loty (et dont Média Paris-Saclay a déjà eu l’occasion de se faire l’écho car la notion liée à celle de sérendipité). Ni d’espérer… participer au prochain {dive} : event. Emmanuelle Garnaud-Gamache, si vous nous lisez…

Crédit photo : Gil Lefauconnier/SystemX

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>