Les acteurs de la fabrication additive se donnent rendez-vous à Paris-Saclay. Entretien avec Didier Nimal

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On le connaissait au titre de startupper - il a cofondé et préside OsseoMatrix, la start-up lauréate notamment des éditions 2016 de Paris-Saclay Invest et du Concours mondial de l’Innovation. Il préside aussi la session santé des Assises Européennes de la Fabrication Additive, dont la 22e édition se déroulera les 19, 20 et 21 juin prochain, à CentraleSupélec. Un RDV dont il nous rappelle l’enjeu, non sans témoigner d’un autre projet paris-saclaysien : la création d’un double hub, physique et numérique, également dédié à la fabrication additive.

- Si vous deviez pour commencer par nous présenter les Assises Européennes de la Fabrication Additive ?

Ces Assises sont comme leur nom l’indique un événement dédié à un sujet stratégique pour l’Industrie du futur : la fabrication additive, plus communément connue sous le nom d’impression 3D. Organisées annuellement, depuis plus d’une vingtaine d’années, elles sont le fruit d’une collaboration de longue date entre l’Association du prototypage rapide et de la fabrication additive (AFPR, présidée par Georges Taillandier et qui compte de nombreux experts de réputation internationale), et CentraleSupélec. Elles sont l’occasion de découvrir tous les développements et applications possibles dans le domaine industriel et bien d’autres encore, parmi lesquels le médical, auquel une session est désormais consacrée depuis trois ans et que je préside (elle se déroulera le 3e jour, le 21 juin).
Comme les années précédentes, des trophées seront remis aux candidats qui présentent les plus belles réalisations par fabrication additive. Plusieurs projets seront présentés, qui montreront que celle-ci existe déjà au quotidien. Je n’en citerai qu’un exemple, celui de Thierry Oquidam qui s’appuie sur une communauté de makers équipés de machines pour réaliser des mains artificielles pour de jeunes patients amputés. Une illustration de la manière dont la fabrication additive sait aussi répondre à des enjeux sociétaux.

- Il s’agit de la 22e édition des Assises. C’est dire si la fabrication additive est plus ancienne qu’on ne le pense…

Exactement. Si l’impression 3D tend à se démocratiser depuis quelques années auprès du grand public, en revanche, les principes ont en été admis dans l’industrie dès les années 80. A l’époque, on parlait alors de prototypage rapide. La mention « fabrication additive » a été récemment ajoutée à la dénomination de notre association (sans que l’acronyme ne soit modifié pour autant). Un changement qui témoigne du tournant intervenu dans la conception des technologies utilisées : on va au-delà de la seule fabrication d’objets uniques (un prototype) pour réaliser désormais de petites ou moyennes séries d’objets spécifiques, qui ne peuvent être réalisés que par le recours à cette technologie.

NimalMai2018Paysage2- Comme vous le rappeliez, la session santé a été créée il y a trois ans. Est-ce à dire que les applications dans ce domaine sont plus récentes ?

En fait, cela fait de nombreuses années que la fabrication additive a investi le domaine médical. Au début, c’était pour réaliser des modèles ou des prothèses, pour l’essentiel de couronnes dentaires. Même si celles-ci constituent encore le plus gros des volumes réalisés en fabrication additive, bien d’autres types de prothèses sont réalisés par ce procédé (prothèses auditives, ortho prothèses, corsets de maintien…). De manière générale, et comme dans d’autres domaines, la fabrication additive a fait entrer la médecine dans la customisation de masse : sur un même lot de fabrication, on peut apporter des modulations. Une possibilité prometteuse quand on sait que tout un chacun a une anatomie qui lui est propre. En plus d’une adaptation anatomique, la fabrication additive présente des avantages fonctionnels : grâce à elle, on peut fabriquer des objets très caractérisés et qu’on ne pourrait pas fabriquer par d’autres procédés [en illustration : une hanche fabriquée par OsseoMatrix).

- La fabrication additive fait de plus en plus parler d’elle dans les médias. Est-ce à dire que nous aurions assisté à une accélération ?

Disons que ces toutes dernières années, le grand public a pris plus largement connaissance de l’importance de la fabrication additive. Des équipements sont mis sur le marché à des prix abordables. Mais je tiens à faire un distinguo entre, d’une part, la fabrication additive, destinée aux professionnels et qui exigent des machines pouvant garantir une traçabilité et une répétabilité conformes à des normes particulièrement strictes, a fortiori quand il s’agit d’applications médicales ; d’autre part, les équipements destinés au grand public…

- Et promus par les makers ?

Exactement. La fabrication additive s’inscrit alors dans la logique du do it yourself. Naturellement, je ne minore pas l’importance de cette seconde approche, qui a le grand mérite d’acculturer le grand public aux principes de la fabrication additive et à son potentiel.

- Revenons-en à la prochaine édition des Assises. Quelles en sont les éventuelles nouveautés ?

D’abord le lieu où elles se dérouleront. Jusqu’à présent, elles avaient lieu à Châtenay-Malabry, sur l’ancien site de CentraleSupélec. A partir de cette année, elles sont accueillies dans les nouveaux locaux de cette école, sur le Plateau de Saclay. Depuis leur création, les Assises n’ont cessé de s’enrichir de nouvelles applications. Dans le domaine du médical, celui que je connais le mieux, on voit de plus en plus d’intervenants. La session ne cesse de s’enrichir, d’une année sur l’autre, de nouvelles démonstrations. Un spectre toujours plus large de professionnels de la santé témoignent des bénéfices que la fabrication additive représente pour eux.

- Qu’est-ce qui vous a vous-même prédisposé à vous investir dans ce domaine ?

De formation, je suis chirurgien. A priori, j’étais donc prédisposé à m’intéresser aux applications « sur mesure » de la fabrication additive dans le domaine médical. Ensuite, j’ai été inspiré et aspiré par l’industrie. J’ai travaillé pour les principaux leaders dans le domaine des implants avant de créer ma propre société, une start-up : OsseoMatrix, qui, pour mémoire, réalise des os de synthèse sur mesure à partir du scanner des patients.

- Start-up que nous connaissons bien pour vous avoir déjà interviewé à son sujet [pour accéder à l’entretien, cliquer ici]…

En effet. Je rappellerai donc juste que nous sommes bien dans la fabrication additive et sur mesure, avec une autre particularité : la fabrication directe de matériaux inorganiques, céramiques. Une approche qui nous a valu plusieurs prix – outre celui de l’édition 2016 de Paris-Saclay Invest, nous avons été, cette même année, lauréat du concours mondial de l’innovation en phase 2.

- Soit, mais qu’est-ce qui a prédisposé un chirurgien à évoluer dans ce tout autre univers ? Vous êtes-vous entouré des compétences dont vous aviez besoin ?

Le fait d’être chirurgien m’a permis d’identifier un besoin. Par la suite, pour arriver au développement d’une solution, j’ai été amené, effectivement, à faire appel à diverses compétences, du CEA, de l’Ecole des Mines ou encore du CNRS, de façon à éclairer les différents points techniques nécessaires à la fabrication additive de matériaux inorganiques en céramique.

- Encore un mot sur votre start-up : où en est-elle dans son développement ?

Nous sommes actuellement en phase d’essais cliniques – c’est un prérequis dans le domaine du médical, que de faire de tels essais, d’abord sur les animaux, puis sur des humains, avant de procéder à la généralisation de la technologie. Cependant, mon engagement en faveur de la fabrication additive ne s’arrête pas là. Je suis aussi à l’origine de la création du HUB Médical de Fabrication Additive Paris-Saclay. Un lieu physique permettant aux acteurs du médical de collaborer ensemble. Ce hub se veut aussi un outil de formation et de communication : il accueillera des conférences et des espaces de démonstration et de production de dispositifs médicaux. Un projet qui bénéficie du soutien de la région Ile-de-France

- Où est-il implanté ?

NimalMai2018PaysageDans le parc d’activité de Courtabœuf (Essonne). Nous occupons une partie des locaux du centre de recherche François Hyafil [photo ci-contre]. Ce centre crée par GSK a été repris depuis par Oncodesign, un laboratoire biopharmaceutique français très performant dans le domaine de la médecine de précision pour découvrir de nouvelles thérapies innovantes efficaces contre le cancer et les maladies graves sans traitement connu. L’intérêt d’y installer le hub : la possibilité de bénéficier d’une infrastructure aux normes de l’industrie pharmaceutique, occupée par une centaine de médecins, pharmaciens, biologistes et chercheurs dans les sciences de la vie et située à proximité des centres de recherche avec lesquels nous sommes amenés à interagir : la Faculté de Pharmacie de Châtenay-Malabry, le CEA de Saclay et différents autres laboratoires intéressés par la fabrication additive. Cette plateforme « Paris-Saclay Medical Additive factory Hub® » présente une autre particularité : elle est dédiée au secteur médical, dans une perspective à la fois multi-technologies et multi-matériaux (polymères, métaux, céramiques) ce qui lui confère un positionnement unique. Je tiens également à préciser que cette structure est accessible aux PME et TPE du secteur médical; des entreprises qui, en règle générale, n’ont pas accès aux technologies de la fabrication additive, du fait des lourds investissements qu’elles représentent; mais aussi des savoir-faire particuliers que leur utilisation exige.

- Ce hub est-il opérationnel ?

Le projet est lancé : des laboratoires, et de nombreuses TPE/PME du médical ont annoncé leur volonté d’y participer. OsseoMatrix est déjà sur place. Les équipements y seront installés au fil de l’eau.

- Un hub physique, donc. Comment comptez-vous exploiter les ressources du numérique ?

En parallèle à ce hub physique, nous mettons en place également un hub numérique « 3DMedlink® » (suivi par Incuballiance, incubateur technologique de Paris-Saclay dans le cadre de son programme GenesisLab) pour permettre à ces mêmes entreprises d’accéder à des ressources à distance.

- J’imagine que vous suivez avec intérêt le projet du futur hôpital de Paris-Saclay…

Oui, bien sûr. A l’évidence, de nombreuses synergies pourront être développées avec notre double hub, d’autant plus que cet hôpital aura également une dimension numérique. Comme vous le savez, fabrication additive et digital fonctionnent de concert. Pour réaliser des pièces, on part nécessairement de données numériques (provenant de scanners pour ce qui concerne la technologie d’OsseoMatrix). La proximité physique ne pourra que faciliter la fabrication à la demande de dispositifs répondant aux besoins des patients et du corps médical de cet hôpital et par là même améliorer la qualité de service.

- Entre les Assises Européennes, votre start-up créée dans l’écosystème et ce double projet de hub, on mesure à quel point l’écosystème Paris-Saclay est favorable au développement de la fabrication additive…

Il l’est effectivement. De là d’ailleurs le parti pris de m’y impliquer autant. Nous avons le grand avantage de disposer sur le Plateau de Saclay de tous les ingrédients nécessaires pour développer des plateformes de fabrication additive à vocation professionnelle avec, de surcroît, une ambition qui n’est pas que nationale, mais bien internationale. Car nous avons bien l’intention à terme de challenger les hubs de fabrication additive aussi bien anglais, américains que singapouriens et d’ailleurs.

- D’autres écosystèmes français auraient-ils pu accueillir vos initiatives ?

(Il hésite…) Oui, probablement. Mais aucun ne réunissant l’intégralité des ingrédients dont nous avons besoin. Si, maintenant, j’ai hésité à vous répondre, c’est qu’il y a tout de même un biais dans mon appréciation : je réside à Gif-sur-Yvette, une commune d’où je peux me rendre au moindre coût en termes de temps, aux différents rendez-vous et réunions induits par mes diverses activités…

- C’est dire au passage l’enjeu de l’accessibilité du Plateau de Saclay. Un mot sur le report de la ligne 18 du Grand Paris Express…

Ce report nous attriste, bien évidemment. A l’évidence, l’Etat n’a pas pris la mesure de la formidable richesse du Plateau de Saclay. J’y vois aussi une contradiction : comment prétendre construire un cluster technologique d’excellence mondiale sans en faciliter les conditions d’accessibilité ?

- La fabrication additive serait-elle une solution aux problématiques de transports ?

(Rire) De par mes activités, je suis amené à côtoyer des ingénieurs qui travaillent sur des projets les plus fous comme, par exemple, des taxis volants electriques. Mais pourquoi pas, après tout. Il est bien question de construire un téléphérique pour relier le Plateau et la vallée de l’Yvette ! Et puis nous avons les ressources intellectuelles qui nous autorisent à rêver. La fabrication additive l’illustre à sa façon : elle n’aurait pu voir le jour si des hommes et des femmes ne s’étaient affranchis de limites techniques et disciplinaires.

- Appréhendez-vous aussi Paris-Saclay au regard de son potentiel de formation ? Un enjeu que l’on n’évoque pas ou si peu quand on traite d’application additive…

Nous avons déjà un lien privilégié pour ne pas dire historique avec CentraleSupélec (je rappelle que les Assises sont organisées depuis le début en collaboration avec cette école). Le professeur Alain Bernard, vice-président de l’AFPR, y était enseignant avant de rejoindre Centrale Nantes. Votre question m’offre l’occasion de préciser que notre hub a aussi vocation à accueillir des étudiants stagiaires, intéressés par la fabrication additive et de rappeler qu’ils sont également conviés à suivre le programme des Assises Européennes de la Fabrication Additive !

Pour en savoir plus sur…

… les Assises Européennes de la Fabrication Additive, cliquer ici.

… OsseoMatrix, cliquer ici.

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