Regard de sociologue sur l’innovation sociale et l’économie collaborative. Entretien avec Marie-Anne Dujarier

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Sociologue du travail, auteur d’un ouvrage sur Le Travail du consommateur, Marie-Anne Dujarier a participé à la journée organisée le 11 décembre dernier au PROTO204 sur le thème de l’innovation sociale et de l’économie collaborative. Elle a bien voulu revenir sur différents points de son analyse.

Pour accéder à la synthèse de la journée, cliquer ici.

- En tant que sociologue du travail, vous vous êtes intéressée au « travail » du consommateur. De quoi s’agit-il ? En quoi le consommateur travaille-t-il ?

Le consommateur ne fait pas que consommer. Il produit aussi et ce, de diverses manières. En analysant de près sa contribution aux processus de production, j’ai distingué au moins trois formes principales d’activité, qui pourraient être considérées comme du travail. A savoir : l’extension du self service, que j’ai appelée « autoproduction dirigée », qui consiste à faire soi-même un certain nombre de tâches productives en lieu et place d’un professionnel et avec des outils et un plan d’exécution fournis par le fournisseur. A titre d’exemples, on peut citer l’achat d’un billet de train ou d’avion sur internet ou une borne automatique, sans passer par un guichetier ou bien le self scanning dans un supermarché. On pourrait multiplier les exemples, à La Poste, dans les banques, les restaurants… Deuxième forme d’activité du consommateur : la coproduction collaborative fondée sur le crowdfunding, c’est-à-dire la captation de données ou d’informations marchandisables dans la foule d’amateurs, notamment sur Internet. D’une certaine manière, on peut considérer que les internautes qui s’y livrent font un « travail bénévole à but non lucratif ». Enfin, la troisième forme est ce que j’ai appelé « le travail d’organisation du consommateur », soit tout ce qu’il doit faire pour sortir des contradictions qu’il rencontre dans la consommation, entre celles entretenues par le discours du marketing qui prétend que nous serions des « Rois », alors que dans le même temps, il met en place des dispositifs pour obtenir des comportements d’achat précis, ou celles découlant des injonctions morales qui mettent en balance l’intérêt du consommateur et celui du citoyen qui veut faire des achats éthiques ou responsables.

- Vous avez participé à cette journée de l’innovation sociale et l’économie collaborative. En quoi cela faisait-il sens par rapport à cette problématique du travail du consommateur ?

A l’évidence, ce qui s’appelle aujourd’hui « économie collaborative » n’échappe pas à la question du travail du consommateur : ceux qui bénéficient des biens ou services dans le cadre de cette économie sont fortement impliqués dans leur production. Toute la question est de savoir si c’est un nouveau modèle qui s’esquisse ou si on ne fait que prolonger les formes que j’ai mises au jour dans mon analyse. La question est peut-être aussi de savoir ce qu’on entend exactement par « économie (ou consommation) collaborative ». Si j’en juge par les expériences regroupées sous ce terme, force est de reconnaître que le périmètre est particulièrement vague : les uns s’inscrivent dans une logique lucrative, d’autres dans celle de l’économie sociale et solidaire ; enfin, il y a ceux qui sont clairement militants. J’ai l’impression que l’économie collaborative offre d’abord l’opportunité à des personnes qui disposent déjà de biens (appartement, voiture, etc.) d’en optimiser l’usage en le mettant à disposition d’autrui, moyennant une rétribution. Si c’est le cas, on reste dans une logique capitaliste au sens où ce sont ceux qui disposent d’un capital matériel, de compétences et de réseau social, qui peuvent trouver des sources de revenus supplémentaires. Certes, des initiatives disent s’inscrire dans une logique d’entraide, de coopération, de mutualisation ou du partage. Mais, lorsque tout ou partie de la valeur ajoutée est captée par l’intermédiaire (via les sites et applications), nous restons dans un schéma capitaliste, qui a tout au plus la particularité de mettre des particuliers en rapport ; le fournisseur professionnel n’est plus en position de force face aux consommateurs. Dans d’autres cas, lorsque les intermédiaires n’ont pas de projet d’accumulation, l’économie collaborative semble renouer avec des modèles pré-capitalistes fondés sur l’autoproduction et le troc. On est ainsi en présence de pratiques qui, pour être en émergence, ne sont pas toujours aussi innovantes qu’on le dit. Si certaines renouvellent les formes du capitalisme, en faisant de chacun un petit entrepreneur, d’autres le critiquent dans ses fondements. On le voit : l’enjeu du collaboratif ne saurait donc être réduit à un simple éventail de solutions et d’initiatives toutes plus sympathiques les une que les autres.

- Ce que l’on peut retenir de ce que vous dites, c’est qu’il n‘y a pas qu’une économie collaborative, mais des économies collaboratives. Vous même avez proposé une typologie à plusieurs entrées…

En effet, pour discriminer ces projets extrêmement nombreux et divers qu’on range sous la dénomination d’économie ou de consommation collaborative, j’ai proposé une typologie qui n’a pas d’autre prétention, cependant, que de fournir de premières clés de lecture pour les besoins de cette journée du 11 décembre, et d’inviter les acteurs à s’interroger eux-mêmes sur leurs pratiques. Un premier critère de différenciation porte sur le caractère marchand ou non de l’activité collaborative : donner, ce n’est pas pareil que vendre ou troquer. Un deuxième critère porte sur le caractère lucratif ou pas de l’activité de l’intermédiaire. En croisant ces deux critères (marchand/non marchand, d’une part, à but lucratif/non lucratif), on peut ainsi distinguer jusqu’à quatre cas de figure : marchand, à but lucratif (par exemple : e-bay ou Uber), marchand, à but non lucratif (les Amap, les crèches parentales, etc.), non marchand, à but lucratif (Facebook), enfin, non marchand, à but non lucratif (Wikipédia ou Linux).
Encore une fois, cette typologie n’a pas d’autre prétention que de proposer une première esquisse. Nul doute qu’elle mériterait d’être affinée. Mais au moins peut-elle aider à garder à l’esprit la diversité des formes que revêt l’économie ou la consommation dites collaboratives. Pour l’heure, les porteurs de projets venus témoigner disent s’être retrouvés sans trop de difficulté dans l’une ou l’autre des « cases ».

- Manifestement, les participants ont aussi apprécié que l’universitaire que vous êtes fasse profiter de son expertise tout en acceptant de soumettre son propre questionnement…

Encore une fois, mon propos était d’inviter les porteurs de projets qui seraient désireux de poser un regard de sociologue sur leur pratique ou tout simplement de gagner en réflexivité, à outiller leur questionnement. En se posant, par exemple, la question de savoir qui détient le capital. Un FabLab, c’est a priori très bien, mais il est intéressant de se demander à qui appartient le local, les outils. Selon que le propriétaire est une association, un acteur public ou privé, le modèle et sa pérennité ne sont pas les mêmes. Ou encore : qui organise l’activité collaborative et sélectionne les participants en conséquence ? Toute collaborative qu’elle soit, une activité peut exclure sinon discriminer socialement, en pénalisant ceux qui ne sont pas encore familiers avec les outils ou les compétences requises. En privilégiant une logique communautaire, elle peut aussi cultiver un entre-soi. Enfin, qui capte la valeur créée ? En formulant ces questions, le propos n’est pas de relativiser l’intérêt de l’économie collaborative, mais juste d’attirer l’attention sur le fait qu’elle peut revêtir des formes diverses, qui n’épousent pas systématiquement les mêmes valeurs.

- Qu’en est-il de l’intérêt ou pas d’envisager l’économie collaborative à l’échelle des territoires ? Cela fait-il sens pour la sociologue que vous êtes ?

Au prétexte que des initiatives s’appuient sur les applications mobiles, on a pu croire que l’économie ou la consommation collaborative nous déconnecterait des territoires. Plusieurs exemples montrent qu’il n’en est rien. Entre la création de lieux dédiés, comme les FabLab, ou les circuits courts, l’une ou l’autre va de pair avec une (re)découverte de la proximité physique. Paradoxalement, le virtuel, bien que délocalisé par définition, nous rapproche du local. Voyez ces sites de rencontres, pour ne prendre que cet exemple, qui permettent à deux personnes proches socialement et géographiquement de se rencontrer.

- Vous parlez peu d’innovation sociale. Pourquoi ?

Pour la sociologue que je suis, l’innovation sociale est le propre du quotidien et de l’action. Dans nos activités, nous ne cessons d’inventer, de produire des règles, des normes et donc d’innover et ce, à tous niveaux, grâce à l’appui que nous offrent l’histoire et la tradition. C’est l’absence d’innovation qui serait aberrante. D’où mon scepticisme à l’égard de cette notion si souvent brandie dans l’économie actuelle (collaborative ou non) et qui semble parée de toutes les vertus a priori. Il me semble plus réaliste de voir l’innovation comme une pratique partagée, en lutte sociale pour la reconnaissance. Rappelons-nous, enfin, que si ses effets sur le monde sont débattus, c’est précisément parce qu’ils sont profondément ambivalents.

Pour en savoir plus sur l’ouvrage de Marie-Anne Dujarier, Le Travail du consommateur, cliquer ici.

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