Pourquoi l’ENS Cachan à Paris-Saclay. Rencontre avec Pierre-Paul Zalio (1)

Pierre-Paul Zalio, Président de l'ENS Cachan
Pierre-Paul Zalio, Président de l'ENS Cachan
Nouveau président de l’ENS Cachan, Pierre-Paul Zalio revient sur l’avenir de cette école qui associe sciences fondamentales, sciences de l’ingénieur et sciences humaines et sociales, dans la perspective de son installation sur le Plateau de Saclay, en 2018.

Pierre-Paul Zalio connaît particulièrement bien l’ENS Cachan. Et pas seulement parce qu’avant d’en être nommé président en octobre dernier (voir brève paru sur le site en cliquant ici), il en assurait, depuis mai 2012, l’administration provisoire (suite à la désignation de son prédécesseur, Jean-Yves Mérindol, comme conseiller Enseignement supérieur et recherche du Président de la République), ou parce qu’il en a été vice-président chargé de la recherche et qu’il en a dirigé le département des sciences sociales. Mais aussi parce qu’il en est un ancien élève.

Près de vingt-cinq plus tôt, il y eut les années de classe préparatoire au Lycée Michel Montaigne, à Bordeaux, dont il dit garder un très bon souvenir. « L’univers des classes prépa n’est pas toujours l’enfer qu’on décrit si souvent. Nous ne vivions pas que dans la compétition scolaire. » La classe préparatoire en question était une khâgne Lettres et Sciences Sociales qui proposait un curieux mélange de mathématiques, de lettres, d’économie et de sociologie. « Cette classe a été créée pour former à des humanités modernes en introduisant des disciplines nouvelles (l’économie et la sociologie) ou qu’on avait l’habitude d’opposer (les lettres et les maths) » Preuve s’il en était besoin que « nous gagnons souvent à innover dans les systèmes de formation. »

En 1986, il intègre l’ENS Cachan, comme élève fonctionnaire stagiaire. Un statut à l’utilité duquel il croit. « Il permet d’orienter une fraction des meilleurs élèves des classes préparatoires vers des carrières dans la recherche et l’enseignement qu’ils n’auraient pas forcément choisie spontanément. »

Pourtant, ce n’est pas sur les bancs de l’amphithéâtre du campus arboré de l’ENS Cachan situé à deux pas de la station de RER B, qu’il usera ses pantalons. « Il n’y avait pas encore de professeurs d’université ni de laboratoires et donc pas d’enseignants chercheurs. Le département des sciences sociales ne comptait alors qu’un professeur agrégé. » Au-delà de la préparation de son agrégation à Cachan, le normalien Zalio étudie l’économie et la sociologie à Nanterre, fait Sciences-po, suit des séminaires au Collège de France (notamment les cours de Bourdieu sur l’Etat et l’invention de la notion de service public au XVIIIe siècle…) et prépare son DEA de sciences sociales à l’ENS… d’Ulm. « Une des caractéristiques des ENS est de mettre l’élève  dans cette tension de l’apprentissage par la recherche, l’engagement dans une carrière professionnelle, tout en favorisant l’exercice d’une liberté dans la construction de son cursus. ».

Une thèse sur l’entrepreneuriat familial

Puis ce sont les années de thèse sous la direction de Jean-Claude Chamboredon au sein l’antenne marseillaise de l’EHESS dans les magnifiques bâtiments de la Vieille Charité. « Je me suis retrouvé au milieu de sociologues, mais aussi d’historiens, d’anthropologues et d’économistes. Il y avait là, avec des personnalités comme Jean-Claude Passeron ou Louis-André Gérard-Varret, un contexte très stimulant. » Il eut aussi l’opportunité d’accéder à des archives privées de quelques-unes des grandes familles marseillaises à l’époque de la prospérité  du port colonial. Ladite thèse portera donc sur le patronat familial marseillais. « Ce qui m’intéressait, c’était l’imbrication des logiques familiales et des logiques économiques dans ce tempérament entrepreneurial tourné vers le négoce. Les dispositions vis-à-vis des marchés, de l’innovation étaient profondément ancrées dans une réalité familiale, sociale et territoriale. » De là un intérêt pour la notion de « district industriel » forgée au XIXe siècle par l’économiste Alfred Marshall et remis au goût du jour par plusieurs travaux dont ceux d’un certain Pierre Veltz (qui, avant de présider aux destinées de l’EPPS, a dirigé le LATTS, à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, ENPC). « A travers sa notion d’économie d’archipel, il montre bien comment un milieu économique trouve dans un territoire les moyens de s’assurer contre une série de risques et pourquoi des acteurs économiques en prise avec la concurrence sur les marchés sont enclins à s’agglomérer. » Et pour Pierre-Paul Zalio, c’est cette logique de district industriel qui permet d’expliquer que Marseille a connu sous le second Empire une croissance économique et démographique très grande, au point que Maurice Halbwachs, élève de Durkheim, compara la cité phocéenne à Chicago.

Après la parution de sa thèse en 1999, sous le titre « Grandes familles marseillaises au XXe siècle. Enquête sur l’identité économique d’un territoire portuaire » (Belin), Pierre-Paul Zalio axe ses recherches, au sein du laboratoire IDHE (Institutions et dynamiques historiques de l’économie) de l’ENS Cachan, sur l’activité entrepreneuriale à la fois sur le plan théorique et à travers des enquêtes de terrain en France et en Chine. Des travaux qui lui ont valu la Médaille de bronze du CNRS en 2003.

Entre temps, désormais professeur à Cachan, il s’interroge sur ces grandes écoles qui « ont tant de peine, pour reprendre le mot de Pierre Veltz, à passer de la culture de la sélection à la culture de l’innovation. » Il s’inquiète du cloisonnement entre elles et les universités étant convaincu que « Cachan, avec sa double culture universitaire et de grande école, mais aussi une culture scientifique issue de l’enseignement technique, a vocation à jouer un rôle sur ces questions. » Et à participer pleinement au projet de Paris-Saclay. « Un des enjeux est de construire, à partir de la coopération forte d’organismes de recherche, de grandes écoles d’ingénieurs et de management et de deux universités, un établissement universitaire totalement original et de très grande qualité.»

Reste à convaincre les parties prenantes. Pierre-Paul Zalio se dit confiant. « Les personnes engagées dans Paris-Saclay commencent à bien se connaître. C’est ce qui assurera d’ailleurs le succès du projet. Les sentiers qui y menaient n’étaient pas aussi nombreux il y a quelque temps. » Pour l’ENS Cachan, en particulier, le Plateau de Saclay est loin d’être une terra incognita. « Nous entretenons des liens anciens, notamment avec Paris-Sud, l’Ecole Centrale, Supélec ou encore l’ENSAE. J’ai moi-même enseigné quelques années à l’Ecole polytechnique. »

A venir : un entretien avec Pierre-Paul Zalio sur le projet d’installation de l’ENS Cachan sur le Plateau de Saclay, programmé en 2018.

Crédit photo : portrait de Pierre-Paul Zalio, en Une : DR ; Colonne : ENS Cachan, Philippe Couette.

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