Pour une ville… ergonomique, amie des travailleurs…

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Une ville qui aime les « travailleurs » (salariés, entrepreneurs,...), en veillant à leur éviter des tracas du quotidien, en prenant davantage en compte leurs besoins et leurs usages… Telle est la vocation de cette « ville ergonomique », une notion qui a été débattue lors d’un colloque organisé le 6 décembre dernier, à Bordeaux. Et au cours duquel il fut question de… Paris-Saclay.

« L’écran tactile d’une borne de station de tram rendu inutilisable par les reflets du soleil ; des lycéens assis par terre, sur le trottoir, faute de bancs devant leur établissement ; un bureau de poste de centre-ville aux horaires campagnards ; trois appels téléphoniques pour se retrouver à la gare faute de signalétique adaptée ; le food truck qui ne peut plus stationner devant l’immeuble de bureaux, pour cause de mobilier urbain intempestif… Chacun pourrait allonger cette liste des petits tracas de la vie quotidienne, qui la rendent trop souvent pénible, à force de répétition. »

Une ville où il fait bon travailler

C’est fort de ces constats que Jean-Marc Offner, directeur de l’A’urba, l’agence d’urbanisme de Bordeaux Métropole Aquitaine, et auteur de ces lignes, en est venu à proposer la notion de ville/métropole ergonomique, qui consiste, donc, à avoir le souci du détail, en prenant davantage en considération nos usages, qu’on soit résident permanent ou de passage ; qu’on y vive ou qu’on ne fasse qu’y travailler, comme salarié, entrepreneur, étudiant.
Le choix du qualificatif « ergonomique » n’est pas anodin : en faisant référence à la science du travail, il manifeste un souci particulier pour le travailleur sinon l’actif (salarié ou entrepreneur). « La ville ergonomique, écrit encore Jean-Marc Offner, est une ville où il fait bon vivre, certes, mais une ville où il fait bon travailler, cela ne devrait pas être un mauvais argument de vente non plus ! Une ville adaptée à la vie active, qui faciliterait les vies professionnelles de chacun. » Bref, une ville « amie des travailleurs », que Jean-Marc Offner appelle aussi « Ergopolis ». En ce sens, elle se veut une alternative aux propositions de marketing territorial : la ville business friendly, qui aide les entrepreneurs à s’installer – en mettant à disposition des terrains et financements – et la ville « attractive », qui offre aux habitants son cadre et sa qualité de vie.
« “Ergopolis”, c’est aussi une ville qui rend plus visible le travail, qui rend perceptible la présence de l’activité économique. Pour des effets vitrines, à l’attention de potentiels clients mais aussi de potentiels employés : le marché de l’emploi fonctionne aussi dans cette matérialité. Pour susciter des vocations, car donner à voir l’activité est aussi un moyen d’information. Et pour créer une ambiance urbaine studieuse, travailleuse. »
C’est peu dire qu’elle n’est pas sans représenter des défis importants pour les acteurs traditionnels de la fabrique urbaine (aménageurs, urbanistes, élus), dans la mesure où elle revient à porter davantage d’attention aux usages, à privilégier en conséquence une approche plus design dans la conception des projets urbains, à questionner la planification mais aussi la pertinence de projets urbains : parfois, l’amélioration des conditions de vie des usages passent par des détails et pas nécessairement par d’ambitions projets urbains, l’investissement dans de nouveaux équipements et infrastructures.
Il n’est pas jusqu’à la citoyenneté élective qu’elle questionne : dans la perspective d’une ville ergonomique, en effet, le simple usager a désormais presque autant son mot à dire que le résident, quand bien même ne serait-il pas électeur (une perspective que le même Jean-Marc Offner avait exploré il y a quelques années en défendant le principe d’une double citoyenneté locale permettant de voter dans son lieu de résidence, mais aussi celui où on passe beaucoup de son temps, parce qu’on y travaille, justement).

Une prise en compte des usages

Si ces notions de ville/métropole ergonomique et d’Ergopolis vous intéressent, inutile de surfer sur le net. Vous ne trouverez aucune référence bibliographique (ou cinématographique) comme pour celles de Metropolis (rendue célèbre par le film de Fritz Lang), Megalopolis (due au géographe Jean Gottmann) ou de Métapolis (dûe, elle, à l’économiste et urbaniste François Ascher). Et pour cause, elle vient d’être forgée par Jean-Marc Offner, qui l’a cependant mise en discussion, lors d’un colloque qui s’est déroulé le 6 décembre dernier, à Bordeaux, dans le cadre d’un cycle de rencontres organisé par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), pour rendre compte des travaux de la Plate-forme d’Observation des Projets et des Stratégies Urbaines (POPSU) – les citations sont d’ailleurs tirées d’un texte rédigé à cette occasion. Y étaient conviés, outre Alain Bourdin, Professeur à l’Ecole d’Urbanisme de Paris, par ailleurs responsable scientifique du programme POPSU 2 : des acteurs traditionnels de la fabrique urbaine : des maires et vice-présidents la Métropole bordelaise ; le directeur général de l’EPA Bordeaux Euratlantique, Stephan de Faÿ ; le directeur de la mission Stratégies territoriales et ingénierie, de Bordeaux Métropole, Jean-Baptiste Rigaudy ; enfin, en guise de non régional de l’étape, Franck Geiling, directeur de l’Architecture, de l’Urbanisme et du Développement Durable, au sein de l’EPA Euroméditerranée.
Au préalable, des représentants du monde socioéconomique étaient appelés à témoigner sur la manière dont ils prenaient en compte les usages dans la perspective d’une ville plus ergonomique : Agnès Grangé, de la Délégation régionale du Groupe La Poste, qui, tout en pointant les perspectives offertes par le numérique, a rappelé les compétences du facteur ; Benjamin Ribeau, responsable de l’agence de design graphique Kubik, qui eut l’occasion d’introduire la problématique de la signalétique ; Pierre Coumat, président de l’Observatoire de l’immobilier d’entreprise de Bordeaux, qui, eut, lui l’occasion de témoigner de la nouvelle offre en matière d’espaces de travail. Si, de leur côté, les élus et autres acteurs traditionnels de la fabrique urbaine ont semblé se retrouver dans cette notion de ville/métropole ergonomique, la question ne s’en est pas moins posée de savoir quelle en était l’échelle pertinente : autant on peut concevoir ce à quoi peut ressembler un immeuble voire même un quartier ergonomique, autant, une ville, a fortiori une métropole, paraît être une autre paire de manches !

Entre Ergobobopolis et Ergopéripolis

Egalement convié à la discussion, Gilles Pinson, Professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux, par ailleurs responsable scientifique du Forum urbain (un projet d’innovation sociétale, qui fédère, dans le cadre de l’Initiative d’excellence de l’université de Bordeaux, une quarantaine de chercheurs issus de cinq laboratoires et de différentes disciplines s’intéressant à un objet commun : la ville), a, avec le sens critique qui sied à tout universitaire, mis en garde contre les risques de promouvoir une métropole au service de populations aisées (une Ergobobopolis) au détriment des populations de la périphérie où sont reléguées les activités industrielles (Ergopéripolis).
Si nous avons pris le parti de vous rendre compte de ce colloque, qui s’est tenu loin de l’écosystème de Paris-Saclay, c’est bien sûr parce que cette notion de ville/métropole ergonomique peut a priori intéresser tout un chacun, à commencer par ceux qui travaillent dans cet écosystème. Y compris au regard des mises en garde qu’elle peut déjà susciter. Celles qu’a exprimées Jean-Marc Offner font d’ailleurs résonance avec le contexte de Paris-Saclay : « Ni village vacances ni poste de travail, écrit-il en effet, la métropole ergonomique doit remplir ses missions d’incubateur et de commutateur, sans pour autant réduire les capacités de ses habitants à l’Habiter (c’est-à-dire au sens heideggérien du terme à intervenir sur leur cadre et leur condition de vie). »

Le Lieu de vie cité en exemple

Mais si nous évoquons ce colloque, c’est aussi parce qu’il a été question directement et indirectement de Paris-Saclay :
Directement : entre autres exemples concrets de réalisations architecturales propices à une ville ergonomique, Jean-Marc Offner a cité… le « Lieu de vie », réalisé par l’agence Muoto. De fait, ce bâtiment offre l’intérêt de combiner un équipement sportif, un restaurant et une cafétéria, pour satisfaire les besoins de divers usagers. Un public bordelais de choix (il était composé d’urbanistes, d’architectes et d’autres acteurs de la ville) a pu ainsi découvrir cette réalisation si tant est qu’il ne la connaissait déjà (elle a valu à l’agence Muoto le prix de l’Equerre Argent d’Architecture 2016).
Indirectement : pour caractériser l’ergonomie d’une ville, Jean-Marc Offner a convoqué une notion qui, certes, n’est pas propre à Paris-Saclay, loin de là, mais, qui est particulièrement chère à notre média. Le fidèle lecteur aura deviné qu’il s’agit, bien sûr, de… la sérendipité*.

* A ceux qui découvriraient cette notion à l’occasion de la lecture de cet article, nous nous permettons de conseiller, pour commencer, la lecture du compte rendu que nous avions fait de l’ouvrage que Sylvie Catellin, de l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, lui a consacré (pour y accéder, cliquer ici).

 

 

 

 

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