Petite ensaclaypédie, par Pierre Veltz

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Non, Paris-Saclay n’est pas un projet pharaonique imposé d’en haut à un territoire vierge. Il s’inscrit dans le prolongement d’une histoire ancienne qui plonge ses racines au moins dans l’immédiat après-guerre. Démonstration à travers cet ouvrage richement illustré et plaisant à lire - en forme d’abécédaire, complété d’un récit de l’histoire du double projet de cluster et d’Université Paris-Saclay – par celui-là même qui eut l’occasion de découvrir la richesse de ce territoire à travers ses responsabilités à la tête de l’EPPS, Pierre Veltz.

De A comme Agriculture, Archéologie, Aspect (le physicien, Alain de son prénom), Aviation,.. à V comme Vivant, etc., en passant par C comme Célébrités, Cité scientifique, Cluster…, E comme Eaux, etc., etc., cet ouvrage, richement illustré, fait découvrir à travers une quarantaine d’entrées la richesse (encore trop) insoupçonnée du Plateau de Saclay, et plus précisément encore du territoire courant de Palaiseau à Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, objet d’une Opération d’Intérêt National (OIN) depuis le milieu des années 2000.
Son auteur n’est autre que Pierre Veltz, qui aura présidé cinq ans aux destinées de l’EPPS (il part à la retraite à la fin octobre de cette année). Comme il le précise en introduction, il ne s’agit pas de « dérouler le projet urbain, paysager, écologique lui-même, ni les processus de concertation et de débats auxquels il a donné lieu et qu’il continue d’alimenter ». Mais de partager sa « fascination » (c’est son mot) pour ce territoire. En s’en tenant aux faits et rien qu’aux faits, mais non sans humour (comme en témoigne entre autres, l’entrée « Jacobs, E.P. » du nom de l’auteur de série Blake et Mortimer dont l’album « S.O.S. Météores », paru en 58 dans le Journal de Tintin, avant d’être édité en 59, propose une intrigue qui se déroule dans plusieurs sites du « Paris-Saclay » des années 50 – Les Loges-en-Josas, Igny, l’aqueduc de Buc, etc.).

Tout sauf un projet ex-nihilo…

L’auteur ne cache pas son intention d’apporter tout de même un double démenti à ceux qui s’ingénient à « présenter Paris-Saclay comme un projet ex-nihilo, consistant à créer par décret présidentiel un campus pharaonique en territoire quasi vierge ».
Que Paris-Saclay n’ait pas été écrit sur une page blanche, plusieurs « entrées »  le rappellent si besoin. A commencer par la première consacrée, à tout seigneur tout honneur, à l’agriculture. Des traces archéologiques (dont plusieurs trouvées à la faveur des fouilles préventives induites par les chantiers) attestent de pratiques agricoles et même d’échanges au long cours dès le néolithique. De grosses fermes ont maintenu une production céréalière jusqu’à nos jours, à la faveur d’un sol riche en limon, particulièrement fertile, donc. Au XVIIe, le plateau fut déjà l’objet d’un vaste chantier : la construction, sous l’égide de Thomas Gobert, d’un système de rigoles et d’étangs destiné à alimenter les fontaines du parc de Versailles. Episode rappelé dans l’article « Eaux ». L’entrée « Aviation »  rappelle, elle, que ce même plateau participa à l’écriture des premières pages de l’histoire de l’aviation : il accueillit par le passé jusqu’à huit aérodromes dont l’Aéroparc que Louis Blériot fit construire dans la foulée de sa traversée de la Manche, en 1909. Au grand désespoir d’agriculteurs dont l’un fit planter des peupliers et dresser des piquets paratonnerres pour dissuader les pilotes de survoler ses champs… A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, tous ces aérodromes disparaîtront les uns après les autres, à l’exception de celui de Toussus-le-Noble. Leur succèderont cependant des organismes de recherche : le Centre d’essai des propulseurs (CEPr) au bord des étangs de Saclay, en 1946 ; le CEA, la même année, à Saclay ; l’ONERA, en 1947, au fort de Palaiseau, etc. A leur tout, ils seront rejoints, à partir des années 60-70, par des établissements d’enseignement supérieur : de grandes écoles – HEC (en 1964, à Jouy-en-Josas), Supélec (en 1975, à Gif-sur-Yvette), Polytechnique (l’année suivante, à Palaiseau), etc. – et des universités – Paris-Sud (créée en 1970), l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (en 1991).
On comprend mieux la signification du double projet Paris-Saclay, le campus aussi bien que le cluster : la reprise, et en accéléré, d’une dynamique, stoppée dans les années 80-90. Déjà le plateau a été rejoint par de nouveaux établissements : l’ENSTA ParisTech, plus récemment par l’Estaca (qui vient d’inaugurer son nouveau bâtiment), etc. D’ici 2017-18, autant dire demain, ce sera au tour de l’ENS Cachan, de Centrale… de surcroît dans des bâtiments signés par de grands architectes (Renzo Piano, pour ne citer que lui). Depuis 2014, une Université Paris-Saclay a bel et bien été constituée sur la base d’une fédération d’une vingtaine d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche, dont de grandes écoles et des universités, déjà présents ou appelés à rejoindre le périmètre de l’OIN dans les toutes prochaines années. Un exploit quand on songe au dualisme qui caractérise l’enseignement supérieur « à la française » avec, d’un côté, ses universités, de l’autre, les grandes écoles et leurs classes prépas, que Pierre Veltz lui-même a eu l’occasion de regretter dans un précédent opus (Faut-il sauver les grandes écoles ?, Presses de Sciences po, 2007). Certes, tout cela est loin de constituer un campus : outre des logements étudiants, il y manque des bistrots, des cinémas, etc. Bref, ce qui fait qu’un campus est un campus et une ville, une ville universitaire. Mais on pressent que quelque chose de nouveau s’élabore : un campus mi urbain, mi rural, incomparable par sa taille – sa superficie est largement supérieure à la plupart des clusters et écosystèmes existant (Boston, Cambridge…), hormis la Silicon Valley dont il ne prétend pas être un simple clone (ce qui serait illusoire compte tenu des fortes différences climatiques et de la proximité de Paris, un atout sans nul autre pareil).
Bref, la page de Paris-Saclay était déjà bien écrite et ce, grâce au volontarisme de l’Etat qui a dû composer plus qu’on ne le pense avec les habitants et les élus (même un Delouvrier dut revoir sa copie, voire l’abandonner). Grâce aussi à des personnalités de premier plan auxquelles Petite ensaclaypédie consacre une entrée, du moins à quelques-unes d’entre elles (non sans s’excuser pour cette non exhaustivité, mais le propos est de donner un aperçu de la « matière grise » que Paris-Saclay a de longue date su concentrer) : Irène et Frédéric Joiliot-Curie, bien sûr, mais aussi les mathématiciens Laurent Schwartz et Alexander Grothendieck (qu’une photo montre lors d’un de ses séminaires à l’IHES), le prix Nobel de physique 1991, Pierre-Gilles de Gennes (qui prépara sa thèse au CEA d’Orsay, avant de passer dix ans au laboratoire de physique des solides d’Orsay où il étudia la supraconductivité et les cristaux liquides), etc. Une esquisse de galerie de portraits, donc, qui est l’occasion de rendre hommage à d’autres, dont certains insuffisamment reconnus comme, par exemple, le pharmacien et chimiste Pierre Potier, auquel on doit notamment deux anticancéreux majeurs, et que Pierre Veltz tient à saluer pour le sens de la valorisation de la recherche publique dont il fit preuve à un moment où elle n’était pas reconnue encore moins appréciée. Côté politique, on apprend (en tout cas, c’est notre cas) que Léon Blum résida à Jouy-en-Josas. Aujourd’hui, le campus peut s’enorgueillir de compter bien d’autres personnalités dont des chercheurs de premier plan : outre Alain Aspect, déjà cité, Cédric Villani (médaille Fields 2010), Albert Fert (Prix Nobel de Physique de 2007), Stanislas Dehaene, spécialiste de renommée mondiale des neurosciences, etc.

Nouvelle étape dans la longue histoire de l’aménagement

Voilà pour la première partie en forme d’abécédaire. Alors qu’elle apporte un démenti à l’idée d’un projet édifié sur un territoire vierge, la seconde en apporte un autre à l’idée d’un projet tombé du ciel ou façon top down, par la simple volonté d’un acte d’autorité présidentielle. En réalité, il s’inscrit dans une longue série de projets d’aménagement, dont certains ont avorté ou ont été suspendus. Tout commence en effet peu ou prou en juillet 1964 avec le comité interministériel pour l’aménagement de Paris, qui prévoit la réalisation d’une Cité scientifique au sud du plateau de Saclay autour d’HEC, implantée la même année, la Faculté d’Orsay et le CEA ; idée reprise l’année suivante par Delouvrier dans le cadre de son SDAURP (Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région de Paris) de 1965, qui prévoyait, lui, deux villes nouvelles pouvant accueillir de 300 000 à 500 000 habitants sur le plateau. Seule Saint-Quentin-en-Yvelines verra le jour. Un temps relancé à l’occasion de l’implantation de Polytechnique, la Cité scientifique sera abandonnée – il n’en reste plus que de mystérieux panneaux de signalisation aux bords de l’A10, comme le note Pierre Veltz. Sauf à considérer que Paris-Saclay en est la version plus que réactualisée avec sa composante cluster visant à favoriser les synergies entre le monde scientifique et la R&D privée, mais aussi l’entrepreneuriat innovant, l’innovation ouverte… A cet égard, on ne peut s’empêcher de souligner à quel point ce pari-ci semble avoir été emporté : on ne compte plus les start-up qui voient le jour, ni les lieux innovants (incubateurs, FabLab, accélérateurs,…) ayant vocation à les accompagner ou à valoriser la recherche des laboratoires, ni les formations à l’entrepreneuriat étudiant, les projets portés par des équipes pluridisciplinaires ou des élèves de différentes écoles.
Au passage, on mesure à quoi le territoire a échappé : une densification complète du plateau… On devine aussi les mille et un conflits, les résistances qui ont jalonné l’histoire de Paris-Saclay et ses projets d’aménagement. Mais, encore une fois, Pierre Veltz s’en tient aux faits et rien qu’aux faits. Nulle expression de rancœur ou de ressentiment dans ses propos. Y compris à l’égard d’élus qui, selon les circonstances, ont pu se dresser contre le projet, faire de l’EPPS un bouc émissaire commode, ou tirer la couverture à eux, quand les projets ont commencé à sortir de terre… Le seul mouvement d’irritation a été exprimé en introduction : « il m’est devenu de plus en plus insupportable d’entendre présenter Paris-Saclay comme un projet ex-nihilo, consistant à créer par décret présidentiel un campus pharaonique en territoire quasi vierge ». Gageons qu’au terme de la lecture de ce livre, l’auteur n’aura plus de motifs d’être irrité, que les « détracteurs » sauront faire amende honorable et comprendre qu’il y avait un réel enjeu à « réveiller ce formidable potentiel ».
Pour autant, Pierre Veltz n’élude pas les questions qui fâchent ou sont sujettes à controverses. Par exemple, celle du métro automatique censé desservir le plateau à l’horizon 2023. Mais, c’est pour rappeler l’engagement du Premier ministre actuel lors de sa visite du Plateau de Saclay. Naturellement, il revient aussi sur un épisode marquant : la création, « après un long processus » de la ZPNAF (prononcé Zèdepénaf) pour Zone de protection naturelle, agricole et forestière. Au total, ce sont 4 115 ha qui sont protégés au sein du périmètre de l’OIN, dont plus de 2 400 réservés à l’agriculture. Une préservation garantie par le décret publié au JO, le 31 décembre 2013. Précisons que cette ZPNAF est une première en France. A se demander – quand on songe à la première réglementation de hauteur de survol d’avion sur laquelle débouchèrent les protestations de nos agriculteurs à l’encontre des premiers avionneurs – si le plateau n’a pas été aussi un foyer d’innovation au plan législatif sinon réglementaire !

De l’innovation technologique, agricole, sociale

Reste à savoir si cette même zone n’inclinera pas à considérer les agriculteurs comme des Indiens dans leur réserve (c’est nous qui posons la question). Des signes, dont Petite ensaclaypédie se fait l’écho, laissent augurer que non : la conversion d’agriculteurs au bio, le retour au maraîchage (voire les entrées « Fraisiers » et « Pommes ») dans une logique de circuit court (cf la création d’une Amap, l’implantation du Réseau Cocagne…), témoignent d’une volonté de répondre aux attentes nouvelles des consommateurs urbains ou périurbains. Sans compter la perspective ouverte avec l’implantation d’AgroParisTech, la création de start-up dans le domaine de l’alimentation, etc. Car l’enjeu est bien de faire du Plateau Saclay un terreau d’innovations : technologique, mais aussi agricole et même sociale.
Voilà pour un aperçu d’un ouvrage aussi riche que le territoire dont il veut témoigner et qui se lit d’ailleurs comme on y flâne ou plutôt comme on l’arpente : la dénivellation est forte à certains endroits (des Polytechniciens en savent quelque chose, eux qui se rendent à leur école depuis les marches de la station Lozère de la ligne B du RER), tandis que les chantiers actuels compliquent les déplacements pédestres en attendant l’aménagement d’une voirie digne de ce nom. On ne saluera pas assez le travail iconographique qui permet de restituer la profondeur historique par la reproduction de photos d’archives, non sans réserver des surprises. Tout comme d’ailleurs les utiles chronologies thématiques (sur les grandes écoles, les grands organismes, les universités, etc.) qui complètent le tout, avec une bibliographie.
Naturellement, nous-même n’avons pas résisté à la tentation de nous livrer à l’exercice consistant à repérer les entrées manquantes. Comme « Innovation », par exemple, et si possible « ouverte » (innovation que Pierre Veltz évoque au demeurant dès l’introduction pour en souligner « le mode darwinien, fait d’essais et d’erreurs, de succès et d’échecs se multipliant au sein d’écosystèmes de plus en plus touffus »). Ou encore « Faune et flore », avec leurs Tritons crêtés et autres Etoiles d’eau, ou même « Grues » en référence à celles dont commence à se hérisser le Plateau, attestant du fait qu’une dynamique est bel et bien lancée. Sans oublier la désormais classique « Sérendipité » qui rend si bien compte d’une des vertus de l’écosystème de Paris-Saclay, à savoir favoriser les découvertes et les innovations inattendues en créant les conditions de rencontres fortuites entre des personnes de différents horizons disciplinaires et professionnels.
Et nul doute que cette liste est appelée à s’enrichir de bien d’autres mots. Et si, d’ailleurs, à travers son propre abécédaire, Pierre Veltz ne nous indiquait la voie à suivre : une édition enrichie et actualisée, sur le mode collaboratif ? Bref, à quand un petit WikiParis-saclay ?

Pierre Veltz, Petite ensaclaypédie, éditions Dominique Carré, 2015.

En illustration de cet article : les arches de NeuroSpin abritant les puissants IRM sur lesquels travaille notamment l’équipe de Danislas Dehaene.

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