« Où que vous alliez, on parle du territoire comme d’une Silicon Valley à la française. » Rencontre avec L. Perraguin (2)

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Suite de notre rencontre avec Laurent Perraguin, Directeur Relation Clients de la société Bruneau, à travers l’entretien qu’il nous a accordé et dans lequel il témoigne de l’évolution de celle-ci au regard de la dynamique de Paris-Saclay.

Pour accéder à la première partie de la rencontre avec Laurent Perraguin, cliquer ici.

- Si vous deviez pour commencer par pitcher la société Bruneau ?

La société Bruneau est le leader national de la vente à distance de fournitures et de mobiliers de bureau. Nous sommes également présents à l’international. Nous ne couvrons pas l’ensemble de l’Europe, mais avons des filiales en Espagne, en Belgique, au Luxembourg et aux Pays-Bas.

- Que recouvre exactement cette activité de vente à distance ?

La société Bruneau ne produit aucun des produits qu’elle distribue. La vente à distance est en elle-même un métier. Aujourd’hui plus que jamais face à l’accélération des rythmes de renouvellement de l’offre et des besoins des clients. Au plan commercial, notre particularité est de prendre l’engagement de livrer l’une ou l’autre des 30 000 références que nous proposons en 24 h chrono et ce, dans toute la France. Ce qui, comme vous pouvez l’imaginer, exige une logistique parfaitement réglée.

Quelques secondes à peine s’écoulent entre le moment où le client valide sa commande via notre site ou en nous contactant directement au téléphone, et celui où elle part en préparation. Pour fixer quelques ordres de grandeur, j’ajoute que nous recevons à peu près 5 000 commandes par jour (dont près de la moitié traitée téléphoniquement). Ce qui représente quelque 6 millions de colis par an, qui partent d’ici, où nous disposons de quelque 77 000 m2 de stocks, dans des bâtiments de 15 m de haut.

- Et pourtant, vous paraissez zen… Est-ce à dire que cette logistique est automatisée à un point que les choses se feraient d’elles-mêmes ? Autrement dit : quelle est la dimension humaine de votre activité ?

Pour parvenir à cette livraison en 24 h, la technologie est indispensable, mais elle ne saurait tout faire. Ce qui fait la force de Bruneau, c’est d’abord les quelque 650 collaborateurs qui travaillent sur le site. C’est leur implication qui conditionne notre capacité à tenir nos engagements vis-à-vis des clients.

Notre activité repose, donc, tout à la fois sur une organisation technique très poussée, mais aussi des compétences humaines. Et puis, comme j’aime à dire, Bruneau, malgré son ancienneté, est en réalité une start-up de 60 ans ! Comme dans une jeune pousse, la distance entre le haut de la pyramide et le bas, est très courte : nous sommes tous impliqués, comité de direction compris, dans la vie quotidienne de l’entreprise avec pour priorité que le service que nous rendons au client soit à la hauteur de nos engagements. Bref, nous tenons beaucoup à faire ce que nous disons !

- Quelles compétences mobilisez-vous pour les besoins de votre activité ?

Un important contingent de salariés est mobilisé dans des métiers de « production » : la préparation et la livraison de commandes. A quoi s’ajoute la prise des appels et le traitement/enregistrement des commandes. Nous offrons ainsi des opportunités d’emploi à une population locale pas nécessairement qualifiée.

Mais notre activité de vente à distance requiert d’autres compétences et des profils de personnes diplômées. La gestion de notre fichier client et son analyse requièrent, par exemple, des statisticiens et ingénieurs, issus pour certains de grandes écoles. Un autre de nos savoir-faire se situe dans le marketing direct. Nous recrutons donc aussi des personnes issues d’écoles de commerce. Enfin, pour les besoins de notre site web, vecteur essentiel de notre activité, ou de notre système informatique – que nous avons préféré développer en interne, pour être certain de disposer d’un outil adapté à ce que nous souhaitons faire – nous mobilisons d’autres ingénieurs et informaticiens.

Comme vous le voyez, la vente à distance recouvre une diversité de métiers. Ce que nous avons d’ailleurs eu l’occasion de faire découvrir à des élèves du Lycée général et professionnel de l’Essouriau, en les accueillant toute une après-midi. Une initiative que l’on doit à Marie Ros-Guézet, dans le cadre du dispositif « Ingénieurs pour l’école » auquel elle participe [pour en savoir plus, voir l’entretien qu’elle nous a accordé en cliquant ici].

- Rencontrez-vous des difficultés de recrutement ?

De par sa taille et son succès, la société est reconnue au sein de l’écosystème Paris-Saclay. Nombre de demandeurs d’emploi se présentent spontanément à nous. Dans l’intérêt de nos collaborateurs, nous nous efforçons de les recruter localement de façon à leur épargner de trop longs temps de déplacement domicile-travail. Après, il y a des compétences qui nous intéressent et que nous sommes obligés d’aller chercher là où elles se trouvent : à Paris, en l’occurrence. Au final, de l’ordre des deux tiers de nos effectifs habitent dans un rayon de 15 km autour de l’entreprise, ce qui est une proportion satisfaisante.

- Pour être spécialisée dans la vente à distance, la société n’en a pas moins un fort ancrage territorial…

Oui, en effet. La société porte le nom de son fondateur, Monsieur Bruneau, qui, comme je l’ai rappelé [voir le premier volet de la rencontre], est un Palaisien de cœur. L’entreprise s’est d’abord installée près de Paris, avant d’être transférée, au début des années 70, à Palaiseau même. C’est dire si c’est un acteur ancien sur le territoire. Les locaux ont ensuite connu plusieurs emplacements. Après Palaiseau, ils ont migré à Massy-Palaiseau, enfin, l’entreprise continuant à croitre, sur le Parc d’activités de Courtabœuf qui démarrait à l’époque. Nous y sommes depuis 1986.

- Vous avez vous-même rejoint la société il y a plus de 30 ans, ce qui vous a permis d’en suivre l’évolution comme celle de son environnement…

Oui et c’est peu dire que cet environnement a profondément changé. Il faut s’imaginer qu’au début des années 80, il n’y avait ici que des champs de maïs ! Je faisais du footing autour avec les gamins auxquels je donnais des cours de judo. Une salle avait été mise à disposition par le comité d’entreprise de l’ORTF qui se trouvait pas très loin d’ici, dans des locaux qui ont été démolis récemment pour faire place à de nouveaux bâtiments.

La société Bruneau a été une des toutes premières à s’installer dans le Parc d’activités de Courtabœuf que j’ai donc pu voir se construire au fur et à mesure que s’installaient les entreprises, dont beaucoup de grands noms : Microsoft, reparti depuis à Issy-les-Moulineaux, mais dont les locaux sont désormais occupés par General Electric ; Carrefour qui y a un temps installé son siège ; HP, Quantel, etc. Outre le Centre national de transfusion sanguine (CNTS), le parc abrite également une pépinière d’entreprises, un réseau de TPE-PME qui concourt aussi à son dynamisme… Aujourd’hui encore, la société Bruneau y représente le site le plus important en terme de surface – 15 ha, soit l’équivalent d’une trentaine de terrains de foot.

- Dans quelle mesure la présence de toutes ces entreprises a-t-elle contribué à votre prospérité : tout tournés que vous soyez vers le marché national et même international, on se dit que vous avez dû tisser des liens privilégiés avec elles, non sans illustrer au passage l’intérêt d’un ancrage territorial y compris pour une entreprise de vente à distance…

Naturellement, nous n’avons pas été indifférents à notre environnement. Bien que tournés vers la vente à distance, nous avons veillé à valoriser ces relations de proximité. Une de nos commerciales a ainsi pour mission de couvrir les besoins des entreprises du parc d’activités et des environs immédiats. Nous travaillons également avec les collectivités du territoire - les mairies de Villebon, de Palaiseau, des Ulis, etc. – dans le respect, bien sûr, des appels d’offres publics. Cet ancrage territorial se traduit aussi par une politique responsable à l’égard de notre environnement.

- En quoi consiste-t-elle ?

En plusieurs initiatives visant à limiter notre impact environnemental : outre la réalisation d’un bilan carbone, nous avons équipé nos toits de panneaux photovoltaïques. Notre site compte aussi un parc dans lequel nous avons replanté des arbres d’essences en voie de disparition. Nous y avons aussi des ruches !

Au plan des mobilités, nous sommes parmi les premiers à avoir mis des vélos à disposition de nos salariés pour les besoins de leurs déplacements à l’heure du déjeuner. Nous sommes également équipés de véhicules électriques pour les déplacements professionnels.

Cette politique est tout sauf récente : Monsieur Bruneau a toujours été attaché au respect de l’environnement, convaincu que c’était une affaire de bon sens. A partir du moment où nous sommes sur un site, on se doit, estimait-il, de le protéger.

- Un ancrage territorial, qui s’est aussi manifesté à travers un engagement au sein de l’Adezac [l'Association des chefs d'entreprise du parc d'activités]…

Oui. La société Bruneau est depuis longtemps un membre de cette association où je la représente désormais. Pas plus tard que ce matin, je participais à son conseil d’administration. Pour mémoire, cette association fédère aussi bien de grandes entreprises, que des ETI, comme la nôtre, et de nombreuses TPE PME. J’ai récemment proposé de mettre nos locaux à disposition pour accueillir notamment ses petits déjeuners d’information.

- Dans quelle mesure vous projetez-vous sur le Plateau de Saclay ?

Naturellement, nous suivons avec intérêt ce qui s’y passe dans le cadre du projet d’aménagement. Notre implication a permis de faciliter le rapprochement de l’Adezac avec l’association Polvi, qui fédère les entreprises et organismes de recherche du plateau, directement concernées par le projet. Une des manifestations que j’ai proposées d’accueillir ici, dans nos locaux, est justement la rencontre de nos deux associations.

- On imagine que le projet de Paris-Saclay intéresse au premier chef le Directeur Relation Clients…

Bien sûr, pourquoi m’en cacherais-je ! Mais je suis aussi guidé par les valeurs chères à M. Bruneau – le développement économique du territoire. Je me fais un devoir d’en être le garant, à travers mon activité professionnelle et cet engagement au sein de l’Adezac. Je précise au passage que je suis également membre, toujours au titre de la société Bruneau, du Réseau Entreprendre de l’Essonne et de la Seine-et-Marne. Pour mémoire, ce réseau a pour vocation d’aider de jeunes entrepreneurs à créer ou racheter une entreprise pour créer de l’emploi. Je leur fait profiter de mon expérience en leur prodiguant des conseils en matière de stratégie marketing et commerciale. Sachant qu’ils peuvent trouver chez d’autres membres, davantage de conseil en management, financier ou autre.

- Quel regard posez-vous sur cette dynamique de Paris-Saclay ?

Un regard forcément ambivalent ! D’un côté, l’ancien Palaisien que je suis ne peut que se lamenter de voir depuis plusieurs années des terres agricoles grignotées pour les besoins de nouvelles constructions. J’ai connu le Plateau avant que Polytechnique ne sorte de terre ! Or, l’actuel campus de la célèbre école, c’était mon terrain de jeu : j’y faisais du vélo, à travers champs ! La densification à laquelle on continue d’assister me heurte quand bien même on fait des bâtiments HQE, basse consommation. Ca n’est toujours que de la nature qu’on fait disparaître et une empreinte écologique qu’on aggrave.

Voilà pour mon ressenti personnel. Si, maintenant, je remets ma casquette de directeur commercial, il est clair que cette dynamique est la promesse formidable d’une nouvelle expansion pour le territoire, avec l’arrivée de nouvelles entreprises et, donc, de nouveaux débouchés. Pour autant, et c’est un autre bémol que j’apporterai, il n’est pas sûr que nous bénéficions directement de la manne apportée par les marchés publics liés aux projets d’aménagement.

- Un sujet de préoccupation dont l’Adezac s’est souvent fait l’écho…

Le fait est : les investissements publics réalisés au titre du projet de Paris-Saclay ne profitent pas forcément aux entreprises locales, compte tenu des contraintes imposées par les marchés publics. Certes, la situation évolue, mais d’autres mesures devraient être prises pour sensibiliser les donneurs d’ordre à l’existence d’une offre locale.

Cela étant dit, voir toutes ces grandes écoles, tous ces centres de recherche et entreprises mondialement connus converger sur ce territoire au point de le faire connaître sur la carte du monde, c’est forcément un motif de fierté pour le Palaisien que je suis. Où que vous alliez, on parle du territoire comme d’une Silicon Valley à la française, jusques et y compris dans les magazines des compagnies aériennes. Et c’est chez moi que cela se passe ! Mais ce sentiment de fierté, je me permets de le ressentir aussi en tant que citoyen : que des personnes viennent du monde entier pour étudier ici, faire de la recherche, innover, je trouve cela proprement génial ! On a tant de motifs de désespérer de l’avenir de notre pays !

Vous l’aurez compris : Paris-Saclay m’entretient dans une certaine ambivalence. D’un côté, la disparition d’une parcelle de verdure continue à me catastropher. D’un autre côté, la dynamique m’enthousiasme pour l’attractivité qu’elle renforce, de Paris-Saclay comme de la France. Plutôt que de me dire pour ou contre, j’assume cette ambivalence ! Après tout, n’est-ce pas le propre de l’humain que de vivre en tension entre des aspirations contradictoires ?

- C’est en tout cas ce que s’emploie d’illustrer Média Paris-Saclay à travers des entretiens et portraits d’habitants ou d’usagers du territoire, non sans mettre aussi en évidence la « sociodiversité » de cet écosystème…

Effectivement, Paris-Saclay ne se résume pas à des institutions ni à des technos. C’est aussi des opportunités de rencontres avec des hommes et de femmes d’univers professionnels très différents, et dont peuvent naître des idées de projet. Personnellement, je donne facilement ma carte de visite avec mon portable dessus. Certes, j’ai un métier qui me prend déjà beaucoup de mon temps. Mais je suis attaché à répondre autant que faire se peut, aux moindres sollicitations et demandes de contact, car c’est à travers ces échanges informels, ces interactions que l’on fait aussi Paris-Saclay.

Un état d’esprit qui a d’ailleurs valu à notre entreprise une récompense du Medef 91 [il tend un trophée] au titre de l’entreprise la plus active et innovante sur le territoire. Peu importe le titre en définitive. L’important, c’est cette marque de reconnaissance de nos actions, à laquelle je suis particulièrement sensible.

- Pour que ces hommes et ses femmes puissent travailler, que vous puissiez continuer à être une entreprise active et innovante sur le territoire, encore faut-il qu’il soit accessible, qu’on puisse y circuler… Quel est votre point de vue sur la question des transports ? Fondez-vous des espoirs dans la construction de la ligne 18 du métro automatique du Grand Paris ?

Ligne de métro automatique dont nous ne bénéficierons pas directement. Ce qui me renforce dans cette impression que le Plateau de Saclay a tendance à braquer les projecteurs sur lui. Mon point de vigilance est donc de veiller à ce que le Parc de Courtabœuf ne soit pas relégué au second plan. Depuis sa création, on y accède principalement en voiture, faute de dessertes suffisantes en transport en commun. Il y a certes des lignes de bus, qui assurent des connexions avec des gares de la ligne B du RER (Orsay-Ville, le Guichet), mais leurs horaires et fréquences ne sont pas satisfaisants.

Certes, notre société n’est pas celle qui pâtit le plus de cette situation, les deux tiers de nos collaborateurs résidant dans les environs. Mais l’absence de moyens de transport en commun rend plus compliqués nos recrutements. Des personnes sont prêtes à travailler chez nous, mais certainement pas à endurer des trajets domicile-travail longs et incertains. Pour un Parisien, le Parc d’activités de Courtabœuf, c’est le bout du monde ! Nous ne leur rendrions pas service à en recruter. Il leur faudrait ajouter de l’ordre de 3 h de trajet aller-retour, en plus de leur temps de travail.

Vous me direz qu’on peut y venir en voiture. Mais pour les personnes à faibles revenus, ce n’est pas simple d’en disposer d’une. Sans compter l’impact environnemental. La quasi-totalité des salariés qui travaillent sur le parc, soit quelques 50 000 personnes, viennent par ce moyen de locomotion. Une situation qui n’est pas prête de s’améliorer. On évoque des plans d’aménagement le long de l’A10, mais cela fait trente ans que j’en entends parler !

- A vous entendre depuis le début de cet entretien, vous ne paraissez pas du genre à vous résigner…

(Sourire) Non, en effet. Je fonde d’ailleurs des espoirs dans la construction d’un téléphérique ! Une solution qui me paraît tout à fait adaptée pour rallier le Parc d’activités de Courtabœuf à la gare du Guichet et au Plateau de Saclay. C’est de surcroît une solution innovante, qui serait au diapason de l’écosystème et de sa vocation.

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