L’urbanisme ou l’art de composer avec l’incertitude. Rencontre avec Floris Alkemade

Floris Alkemade, architecte
Floris Alkemade 2
Floris Alkemade fait partie du groupement d’architectes et d’urbanistes emmenés par le paysagiste Michel Desvigne au titre de mandataire, pour la mise en œuvre et le développement du cluster de Saclay. Il rend compte des spécificités et de la complexité de ce projet.

- En quoi le projet du Plateau de Saclay est-il spécifique par rapport à tous ceux auxquels vous avez participé ?

Il l’est d’abord par la superficie et la richesse de la programmation. D’ordinaire, un groupement d’architectes et d’urbanistes travaille sur des programmes de quartier avec du logement et du commerce. Ici, il y a un mélange de bien d’autres fonctions : la recherche, l’enseignement, l’innovation, l’entrepreneuriat… C’est ce qui fait du projet de Paris-Saclay toute la difficulté, mais aussi tout l’intérêt. Car, j’en suis convaincu, les lieux les plus dynamiques de demain sont ceux qui favoriseront les synergies entre les fonctions. Il importe donc de privilégier la mixité des programmes. Je ne sais si on fera du Plateau de Saclay une Silicon Valley à la française. Mais il sera sans nul doute un lieu sans équivalent s’il parvient à cet urbanisme propice à plus d’interactions.

- En quoi ce projet vous paraît-il particulier à la France ?

J’avoue avoir été surpris la première fois que j’ai vu, dans la presse, cette carte représentant le Grand Paris et ses différents pôles, dont le Plateau de Saclay. Elle exprimait un mélange d’ambition et de naïveté. Créer un cluster qui serait un moteur pour la recherche et l’innovation est un vrai défi. Cela ne se décrète pas. Pourtant, les Français prétendaient relever ce défi. Je trouve que l’ambition mérite d’être saluée. Aussi empreinte de naïveté qu’elle puisse paraître, elle impulse une dynamique qui ne peut qu’être favorable à l’émulation.

En cela, le projet Paris-Saclay perpétue bien cette manière bien française, empreinte d’une certaine élégance, de traiter du modernisme. A la fin des années 60, cela a donné lieu au Concorde. Mais cela a aussi donné lieu à un urbanisme et une architecture – ceux des grands ensembles – qui, aujourd’hui, sont décriés.

Justement, le projet de Paris Saclay entend, sur le plan urbanistique et architectural, tirer les leçons de cette histoire en privilégiant la mixité, sans renoncer à une forme de modernisme.

- Il a été question dans les années 60-70 d’urbaniser le Plateau dans le prolongement de Saint-Quentin-en-Yvelines, considérez-vous que c’est une bonne chose que ce schéma n’ait pas été conduit à son terme ?

Oui, bien sûr. Cet étalement aurait été une erreur. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’espace, qu’il faut l’occuper intégralement. Aujourd’hui plus que jamais, il importe de densifier, non de contribuer à l’étalement urbain.

- Et le site lui-même, avec ce Plateau et ses vallées, que vous inspire-t-il ?

Comparé aux Pays-Bas, le Plateau fait figure de montagne ! Il paraît de surcroît si vide par rapport aux vallées. En réalité, il ne l’est pas : des établissements y sont déjà installés. Et puis, des agriculteurs y exploitent la terre depuis des générations. Reste qu’il est tout sauf dense. Pas simple de créer de l’urbanité dans un tel endroit ! Si la population a toujours préféré habiter dans les vallées, c’est qu’elles avaient de bonnes raisons de le faire. Il nous faut donc créer un environnement agréable où tous les acteurs profitent de la présence des autres.

- Sauf que les parties concernées sont diverses, entre les habitants, les agriculteurs, les étudiants, les chercheurs et enseignants-chercheurs. Sans compter la diversité des collectivités locales… 

Qu’on le veuille ou non, la société contemporaine se caractérise par des rapports de force avec lesquels il faut composer. Il est illusoire de vouloir les dominer par des décisions unilatérales. Il faut au contraire rechercher le compromis qui équilibre et représente les forces qu’on trouve sur le terrain. Je n’ignore pas que cela n’est pas dans les habitudes des Français. En France, on craint le conflit alors qu’il est le moment d’expression des intérêts particuliers. On préfère résoudre les problèmes en coulisse, dans les discussions informelles, plutôt que lors des réunions officielles. Aux Pays-Bas, c’est tout le contraire. On n’a pas peur d’affronter publiquement la contradiction. On estime que c’est la meilleure façon pour surmonter les éventuelles divergences. Celles-ci sont donc affichées en toute transparence, plutôt que dans les couloirs. Au cours de l’élaboration d’un projet urbain ou même d’un simple bâtiment, on n’a jamais intérêt à passer outre aux forces réelles. Dès lors qu’elles existent, il faut les rendre visibles, les reconnaître et les intégrer. Les nier n’apporte rien.

- Où en êtes-vous de vos projets saclaysiens ?

Le Plateau recouvre une vaste superficie. Nous y intervenons à plusieurs échelles, à travers des projets qui y avancent à des rythmes différents. Ceux relatifs au campus de l’Ecole Polytechnique avancent bien. Des projets sont en train de sortir de terre. De l’autre côté du Plateau, à Satory, nous commençons tout juste à réaliser une étude à la demande de l’EPPS et des maires sur la manière d’en assurer le développement.

Le programme d’ensemble comporte encore des incertitudes, liées notamment au métro et à son tracé. Au départ, le quartier du Moulon était censé être le seul à accueillir une station de métro. Nous l’avions en conséquence conçu comme un centre de gravité. Les choses ont changé depuis avec la programmation non plus d’une, mais de trois stations. Par ailleurs, des élus manifestent sur le Moulon des réticences à l’égard d’une mixité fonctionnelle (en l’occurrence, une combinaison de logements, de lieux de recherche et d’activités économiques).

En bref, les données sont différentes de ce qui était prévu initialement et impliquent une révision substantielle. Mais l’urbanisme, c’est aussi cela : l’art de s’adapter à ce qu’on ne contrôle pas. Cela peut s’apparenter à une partie de jeu d’échec avec des pièces qu’on déplace en fonction du partenaire, à ceci près qu’il n’y a pas un, mais une diversité de partenaires…

- Cette incertitude permanente est-elle plus forte sur le Plateau qu’ailleurs ?

Je crains que ce ne soit le sort ordinaire de l’architecte urbaniste d’aujourd’hui. Le premier grand plan urbain auquel j’ai participé – Euralille – a été réalisé dans des conditions a priori exceptionnelles, avec un maire volontariste – Pierre Mauroy – et un directeur de Saem tout aussi déterminé, Jean-Paul Baïetto. Mais même dans ces conditions, il y eut des incertitudes et pour tout dire une part d’improvisation. Ce projet urbain avait cependant l’avantage de bénéficier d’un moteur : la gare TGV, dont la construction imposait des échéances.

- Dans quelle mesure la finalité – faire un cluster avec une diversité d’acteurs – ajoute-t-elle à la complexité ?

Cette complexité est forte, mais je ne la crains pas, bien au contraire. Une ville est par définition complexe. Elle est un lieu de forces qu’il faut précisément intégrer dans le plan urbain. Je craindrais plutôt le manque de complexité, comprise en ce sens-là. Les forces en présence sont les ingrédients de la ville même. Tant qu’il y a des forces et des contre-forces, des désirs et des rejets… cela me va. Sans quoi, le plan urbain risquerait de rester un exercice purement formel.

De prime abord, le Plateau semble former une unité. En réalité, il est divisé entre plusieurs logiques et intérêts – entre ceux des agriculteurs et ceux des chercheurs qui y travaillent – sans compter ceux des communes… Bref, il est traversé de rapports de force. Ce qui en soi, n’est pas un problème pour moi. Au contraire.

La vraie difficulté se situe ailleurs : dans les considérations politiques qui interfèrent dans les décisions. Quand le discours devient trop politique, quand l’enjeu n’est plus le plan urbain même, mais les intérêts particuliers en présence, cela devient non plus tant complexe que compliqué… Mais, c’est une réalité qu’il faut prendre en compte, en France peut-être plus qu’ailleurs !

- Le Plateau compte des agriculteurs, des établissements installés depuis plusieurs décennies pour certains,… En quoi cette diversité ne complique-t-elle pas néanmoins les choses ?

On aborde-là un vrai enjeu, que j’ai d’ailleurs déjà évoqué, à savoir la mixité des programmes. Je crois beaucoup à la nécessité de pas isoler les uns des autres, les lieux d’enseignement, les logements, les activités économiques… Car ce dont le Plateau pâtit, c’est précisément de l’absence de mixité. Ce que nous proposons, c’est donc d’en créer en travaillant la densité autour des pôles de transport en commun. C’est indispensable pour favoriser les interactions entre ces différentes catégories de populations, sans lesquelles il n’y a pas de ville. Car la ville, c’est aussi cela, la possibilité de rencontres fortuites.

- Avez-vous convaincu les élus ?

Des maires concernés par le quartier du Moulon ont exprimé des souhaits qui reviennent à distinguer zone de logement, zone d’enseignement et de recherche et zone d’activités économiques, et donc à récuser le principe de mixité des programmes. Je trouve cela dommage. Car cela limite les possibilités d’interaction et va donc à l’encontre de la logique du cluster qui est basé sur le désir d’éviter une séquence de monocultures.

Mais cette demande n’est pas propre aux élus. Tout un chacun a le réflexe de vouloir protéger son territoire de l’intrusion de personnes extérieures à sa sphère, afin, peut-être de limiter la part d’inconnu. Il nous faut donc encore convaincre, expliquer la logique de notre plan urbain. Du moment où on prend le temps de se rencontrer, de dialoguer, on peut escompter faire évoluer les esprits. Notre métier ne consiste pas à autre chose que cela : créer un plan urbain qui intègre la diversité des points de vue et des désirs.

- Et les agriculteurs présents sur le Plateau, en quoi ajoutent-ils à la complexité ?

Le discours des agriculteurs du Plateau est encore empreint de défiance à l’égard de l’approche paysagère de Michel Desvigne. Ils considèrent que planter des arbres, cela n’a de sens que si c’est productif. Une attitude aussi radicale n’est pas pour moi un problème en soi. Au contraire. Les agriculteurs connaissent bien le territoire. Autant solliciter leur expertise. Leur présence et leur activité ne peuvent qu’enrichir le tissu urbain en faisant de ce territoire un lieu de recherche, mais aussi de production.

- Qu’en vous dites cela, avez-vous en tête la notion d’agriculture urbaine ?

Exactement. Une agriculture urbaine qui tirerait de surcroît profit de la proximité avec le monde de la recherche, comme cela se passe aux Pays-Bas, autour de l’université de Wageningen. Grâce à une coopération poussée avec les chercheurs, l’agriculture s’impose comme un domaine plus à la pointe de la modernité que l’urbanisme.

Je perçois ici un vrai désir de faire évoluer les pratiques agricoles en resserrant les liens entre producteurs et consommateurs. Le Plateau pourrait jouer un rôle exemplaire à cet égard. Les initiatives menées au nom de la logique des circuits courts relèvent encore du bricolage. Les agriculteurs avec leur savoir-faire pourraient aider à les rendre plus professionnelles.

- Venons-en à Michel Desvigne. Comment un architecte-urbaniste et un paysagiste parviennent-ils à travailler ensemble ?

Le Plateau de Saclay n’est pas le premier projet sur lequel, Michel et moi, travaillons ensemble. Nous avons d’autres expériences communes. Michel avait été intégré au plan urbain que j’ai défini pour la ville nouvelle d’Almere aux Pays-Bas. Il y a une vraie complémentarité de son apport de paysagiste avec ce que je peux faire en tant qu’architecte et urbaniste.

Comparé à l’architecte et à l’urbaniste, le paysagiste a toujours le beau rôle et bonne presse : il est celui qui va a priori préserver l’environnement, la nature, assurer la présence du végétal là où l’architecte et l’urbaniste sont soupçonnés d’apporter de la perturbation.

Il en a été cependant autrement sur le Plateau où des agriculteurs ont pu se montrer plus sceptiques à l’égard de ses propositions. Comme je l’ai dit, ils ont considéré que planter des arbres n’a de sens que s’ils servent à produire quelque chose. L’esthétique du paysagiste n’est pas leur priorité !

Pourtant, je pense que les principes qui ont été retenus, avec l’aménagement de ces zones de respiration, entre espaces agricoles classiques et espaces de loisirs et de détente est essentiel pour obtenir les qualités qu’on cherche à développer sur le plateau.

- Dans son entretien, Michel Desvigne loue votre capacité à affronter les conflits inhérents aux débats autour des projets urbains. Inversement, qu’est-ce que loueriez chez lui ?

Le tempérament ! Je loue sa capacité à se battre bec et ongles pour un projet !

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