L’intelligence économique au service d’une logique de cluster. Rencontre avec Robert Guillaumot (2e partie)

Journée nationale d'intelligence économique d'entreprise, en novembre 2012, à l'Ecole polytechnique
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Suite de notre rencontre avec Robert Guillaumot qui, au-delà de la genèse de l’Académie de l’intelligence économique, créée il y a 20 ans, explique ici l’apport possible de cette discipline à la dynamique de cluster.

Pour accéder à la première partie de la rencontre avec Robert Guillaumot, cliquer ici.

- Pourquoi cette appellation d’« Académie » qui réfère a priori aux mondes des savants…

L’intelligence économique a une composante technique indéniable. On ne peut prétendre en faire sans recourir à l’informatique. De là l’importance de l’expertise des professionnels. Mais ceux-ci ont le nez dans le guidon et n’ont donc pas le temps d’affronter les enjeux théoriques. De là le croisement que j’ai souhaité entre ces professionnels et des chercheurs. Au final, c’est en son sens américain plus que français qu’il faut entendre la notion d’académie. L’objectif est de récompenser l’excellence dans une nouvelle discipline en cours d’émergence, sans pour autant l’ériger en science.

- A-t-il été facile de faire admettre le principe d’une Académie « hybride » ?

Non. Mais nous avons tenu le cap, en nous employant à valoriser l’excellence dans un certain nombre de domaines. L’Académie a vocation à susciter des initiatives et à récompenser des applications à travers, notamment, des prix « Chouettes de Cristal ». La crédibilité de ces prix comme des manifestations que l’Académie organise repose sur la présence des personnalités qui la composent : toutes ont eu ou ont une expérience dans le domaine de l’intelligence économique et connaissent bien le monde économique. Leur avis compte nécessairement et peut aider à donner une impulsion aux projets d’innovation qui leur sont soumis.

- L’Académie existe depuis plus de 20 ans. Et pourtant l’intelligence reste encore méconnue, en France du moins. Comment expliquez-vous cet intérêt apparemment tardif ?

En effet, l’intérêt pour l’intelligence économique est relativement récent. Il y a plusieurs explications à cela, à commencer par l’apparente ambiguïté de l’intelligence économique. D’aucuns la considèrent encore comme relevant du renseignement. D’ailleurs, cela n’a pas été simple de trouver un équivalent français à une discipline qui a vu le jour dans le contexte américain, et qui en traduise correctement l’objet.

Quand Philippe Dreyfus a inventé le mot informatique, en 1972, il l’a fait à partir de l’expression américaine Electronic Data Process (EDP), qui était difficilement traduisible en français. Il a eu le génie de trouver un terme qui puisse passer dans le langage courant.

Malheureusement, nous n’en avons pas trouvé un aussi simple pour la discipline qui avait vu le jour aux Etats-Unis sous le nom de Business and Competitive Intelligence. L’expression ne se prête pas à une traduction mot à mot. « Affaires » ne rend qu’imparfaitement compte de la signification de l’anglais Business, beaucoup plus large. Idem pour le mot intelligence qui est ici un faux ami. Dans le monde anglo-saxon, il connote un certain pragmatisme : l’intelligence ne peut être exclusivement théorique, encore moins abstraite, mais doit se traduire par des retombées exploitables sur le plan économique. Tout comme l’équivalent japonais Joho, qui combine le fait de savoir et de comprendre avec la notion d’utilité. Autrement dit, au Japon, comme aux Etats-Unis, l’intelligence économique est de l’ordre de l’applicatif, elle doit s’appliquer à quelque chose.

Pour revenir à la traduction de BCI, nous avons, après de longues séances de brainstorming, imaginé « Intelligence économique et  concurrentielle » ou  « compétitive » pour finalement nous en tenir à l’intelligence économique et renoncer à la dimension business.

- Ces problèmes de traduction signifie-t-il que l’intelligence économique recouvre des approches culturelles différentes selon les pays qui en justifierait une analyse anthropologique ?

Absolument ! Cela étant dit, toutes partagent une même finalité, à savoir parvenir à une compréhension la plus précise possible de l’environnement dans lequel on se trouve. On ne peut pas agir efficacement, si on n’est pas capable d’apprécier l’environnement aussi bien économique, que politique, culturel, social… dans lequel on agit et où on sera amené à prendre des décisions. Pour illustrer mon propos, je ferai l’analogie avec l’exploitation pétrolière, où il s’agit de localiser les gisements, de préférence ceux qui disposent de l’or noir de la meilleure qualité, puis de l’extraire et répondre au besoin final  en carburant, du sans plomb par exemple.

Autrement dit, l’intelligence économique consiste en un processus long, a fortiori si on prend en compte le temps nécessaire au forage du premier puits… Mais là s’arrête la comparaison. Car l’intelligence suppose encore d’agir en temps réel, pour intégrer les informations nouvelles, susceptibles de modifier l’environnement et sa compréhension.

- Iriez-vous jusqu’à dire que l’intelligence économique est donc l’affaire de professionnels ?

Oui. Ce n’est pas parce que vous la pratiquez que vous en êtes un professionnel. Prenez l’anglais. Il y a ceux qui en leur activité principale (parce qu’ils l’enseignent, font de l’interprétariat, etc.) et ceux qui l’utilisent dans leur activité (un cadre d’entreprise pour les besoins de négociations, par exemple). Ce n’est pas la même chose. Dans le second cas, il s’agit d’un atout par rapport au concurrent qui ne connaît pas l’anglais. Pour autant, cela n’en fait pas un professionnel.

Aujourd’hui, nous en sommes encore au début de l’intelligence économique et la confusion existe encore entre celui qui en fait son activité professionnelle et celui qui y recourt pour les besoins de son activité professionnelle. Nul doute qu’elle est appelée à se professionnaliser, compte tenu de l’explosion de l’information générée par la multiplication des sources, qui rend plus complexe que jamais le processus de décision.

- A vous entendre, elle est destinée au monde économique. Pourtant, elle semble être aussi utile au monde de la recherche…

Bien sûr. J’irai plus loin en la définissant même comme une démarche transversale au monde économique et à celui de la recherche. Encore une fois, l’intelligence économique consiste d’abord et essentiellement à savoir et comprendre. Pour comprendre, il faut bien savoir ce qui se passe dans l’environnement où on se trouve. Ensuite, intervient le temps de la décision en fonction des informations récoltées et traitées. Elle ne concerne donc pas que les activités économiques, mais toutes les activités humaines, y compris celle de la recherche et de l’innovation.

L’intelligence économique n’est certainement pas la simple addition d’intelligences individuelles. Elle se nourrit au contraire de leur confrontation sinon des points de vue. Loin de rechercher un consensus, elle se nourrit des désaccords sinon des controverses. Elle incite à porter son attention sur le signal faible, la voix discordante. C’est aussi en ce sens que les chercheurs y sont prédisposés.

- Est-elle pour autant soluble dans une culture française qui tend à faire primer l’intérêt général sur la confrontation des intérêts particuliers ?

Je ne saurai pas répondre à cette question. Peut-être que oui.

- Venons-en à la journée du 20 novembre 2012. Comment l’idée vous est-elle venue ? 

Là encore, il s’agit d’une histoire ancienne, puisque la première Journée nationale d’Intelligence Economique d’Entreprise (JIEE’), anciennement Forum, date de 1992. En 2008, à Toulouse, nous avons inauguré un cycle dédié à l’intelligence économique « facteur d’accroissement de la compétitivité : l’entreprise compétitive ». ce cycle de conférences annuelles conçues sur le modèle des Entretiens de Toulouse pour l’aérospatial ou des Entretiens de Bichat pour la médecine, les JIEE de ce cycle ont débattu de compétitivité jusqu’à l’année dernière (JIEE’12 du 20 novembre dédiée au thème « Vers une compétitivité retrouvée »).

En 2011, à Aix-en-Provence, nous avions traité du rôle de l’intelligence managériale et comportementale des dirigeants dans l’accroissement de la compétitivité. Nous l’avons fait en abordant le problème de l’entreprise clandestine, qui se constitue en marge de l’organisation hiérarchique, à travers des réseaux informels, qui peuvent aider ou nuire au développement économique dès lors qu’on ne la prend pas en compte. Comment le dirigeant peut-il faire pour obtenir l’adhésion du capital humain de son entreprise ? Telle était l’une des questions débattues. En 2011, l’Ecole polytechnique est devenue un partenaire. Très vite, l’idée s’est  imposée d’y organiser les journées de 2012. Il se trouve que l’Académie compte beaucoup de Polytechniciens !

- Que vous inspire le projet de cluster sur le Plateau de Saclay ?

La France a longtemps pâti d’une opposition trop forte entre le monde universitaire et celui des grandes écoles. J’estime que cela est un débat de clochers. Le Plateau de Saclay a une carte à jouer avec sa concentration de grandes écoles d’ingénieurs et d’universités. Il peut parvenir à une taille critique qui lui fasse gagner en visibilité sur le plan international.

Non pas tant que je crois à l’effet de masse en soi. Je crois plutôt à l’opportunité de confronter des cultures scientifiques différentes. Voyez ce qui se passe aux Etats-Unis : dans un périmètres de quelques kilomètres, on peut trouver des universités à la fois concurrentes et complémentaires, qui, toutes ensemble, par leur proximité, favorisent une atmosphère propice à l’innovation.

- Dans votre récit biographique, vous évoquiez Michael Porter, promoteur de l’intelligence économique avant qu’il ne popularise la notion de cluster. Comment l’articulation s’est-elle faite selon vous entre ces deux problématiques ?

Avant de s’intéresser aux clusters, Michael Porter s’est intéressé au marketing, qui, comme vous le savez a vocation à mieux répondre aux besoins insatisfaits. De là, sa réflexion a porté sur l’information et son traitement. Elle l’a conduit à souligner l’intérêt d’une agglutination de sociétés pour favoriser la circulation de l’information et l’irrigation d’un territoire. Je dis irrigation à dessein car lui-même fait l’analogie avec l’irrigation d’un champ de course dans un pays pauvre en ressources hydriques. Cette rareté incline à optimiser l’arrosage, en apportant à chaque point juste ce dont il a besoin en eau, tout en fournissant les adjuvants nécessaires aux plantes. Il en va de même, dit-il en substance, avec la diffusion de l’information. Car il n’y a pas que les tuyaux, compte aussi le contenu. Dans une structure, chacun doit être irrigué par le savoir dont il a besoin.

Restait la question de savoir à quel moment il faut donner de l’information et à quel autre il faut en limiter l’accès. Faut-il la formater pour la rendre accessible à tous, quitte à lui faire perdre en substance, ou faut-il permettre à tout un chacun d’y accéder, mais selon ses besoins ? Une question qui continue à nourrir un intense débat entre les spécialistes.

- Une dernière question. Elle concerne la notion de sérendipité qui fait florès en France depuis quelques années. N’est-elle pas contradictoire avec l’intelligence économique qui, par son aspect formel, paraît être davantage dans une logique de maîtrise ?

Pour répondre à cette question, à laquelle je n’avais jamais réfléchi, je commencerai par dire que le domaine de l’intelligence économique ressemble à un champ de bataille entre deux « tribus », celle que des « topdon’as » et celle des « bottophum’as ».

Les premiers sont, comme leur nom l’indique, adeptes de la logique top down : ils promeuvent une intelligence économique telle que vous la caractérisiez à l’instant, plutôt formalisatrice, structurée (elle vise à se donner les moyens de parvenir à des objectifs en identifier tous les savoirs).

Les seconds sont plus adeptes d’une logique bottom up au sens où ils valorisent l’émerveillement et l’étonnement dans le rapport à la connaissance. Des entreprises font de cette disposition à l’ouverture, à la curiosité, un principe qu’elles essaient de valoriser au sein de leurs ressources humaines, chez ceux qui sont en contact direct avec l’environnement extérieur. Elles misent sur leur capacité d’étonnement plutôt que sur une logique de missionnaire.

Si donc articulation possible il y a entre intelligence économique et sérendipité, elle pourrait se faire, mais par le truchement des « bottophum’as» !

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