« L’innovation technologique, là où elle se fait ». Entretien avec Jérémy Hervé

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Le 23 mai prochain, se déroulera la première édition de Paris-Saclay Spring. Chef de Projets Attractivité et Entreprenariat, au sein de l’EPA Paris-Saclay, Jérémy Hervé nous en dit plus sur sa genèse, ses nouveautés par rapport aux précédents événements dédiés à l’innovation de l’écosystème et… le pourquoi de l’usage d’un certain nombre d’anglicismes…

- Si vous deviez, pour commencer, par pitcher Paris-Saclay Spring ?

Je commencerai par dire qu’il s’agit d’un événement tout simplement historique. C’est de fait la première fois que, dans l’histoire du cluster de Paris-Saclay, toutes ses parties prenantes, publiques et privées (le monde académique et de l’innovation technologique, les acteurs du développement économique et les collectivités locales) ont, avec, le soutien de la Région Ile-de-France, uni leurs forces pour organiser un grand événement dédié à l’innovation.
Cette volonté a découlé d’un constat : depuis un certain nombre d’années, les événements ayant vocation à donner à voir l’attractivité de l’écosystème de Paris-Saclay aux investisseurs avaient tendance à se multiplier, en se concentrant de surcroît pratiquement tous durant le printemps, entre avril et juin. Tout naturellement, l’idée s’est imposée de les fondre en un seul et même rdv, ayant une portée réellement internationale.
Le besoin s’est d’autant plus fait sentir qu’en 2013, souvenez-vous, la MIT Technology Review rangeait Paris-Saclay parmi les 8 clusters de classe mondiale les plus prometteurs. Cinq ans après, il était temps de conforter cette position en organisant un événement qui soit à la mesure de cette ambition, suffisamment attractif pour susciter l’intérêt d’investisseurs internationaux, à commencer par ceux tournés vers l’innovation (fonds d’investissement et Business Angels), mais aussi les entreprises ayant des projets de création ou de transfert de sites de R&D. Il importait de les convaincre que Paris-Saclay est une terre d’accueil plus que favorable à ce genre de projet. Plusieurs grandes entreprises l’ont d’ailleurs compris en y ayant déjà implanté ou transféré des équipes d’ingénieurs et de chercheurs.

- Dans quelle mesure Paris-Saclay Spring innove-t-il comparé aux précédents événements ?

Paris-Saclay Spring se singularise moins par son contenu que par son changement d’échelle. Un événement comme Paris-Saclay Invest proposait déjà un concours de pitch, un showroom de prototypes, des rendez-vous qualifiés entre investisseurs et startuppers. Mais d’une quinzaine de start-up exposantes, dont une dizaine de pitchers, nous passons à une cinquantaine, dont la moitié de pitchers. Une montée en puissance quantitative donc, mais aussi qualitative au sens où, dans le même temps, nous ouvrons le showroom aux solutions technologiques de PME innovantes. D’abord, parce que la frontière entre elles et les start-up est de plus en plus floue. Ensuite, parce que valoriser ces PME contribue au développement endogène du territoire.
Paris-Saclay Spring tranche aussi par sa volonté d’ouverture à l’international – j’y reviens – aussi bien au regard du public visé que de la nationalité des speakers. Jusqu’à présent, les événements organisés ici, sur le thème de l’innovation, conservaient une portée locale – les intervenants et visiteurs étaient majoritairement issus de Paris-Saclay – sinon francilienne ou nationale. Pour preuve, d’ailleurs, les retombées presse, qui, pour l’essentiel, relevaient de médias locaux.

- Comment pensez-vous convaincre les investisseurs étrangers à faire le déplacement ?

Convaincre des investisseurs étrangers est toujours un challenge, a fortiori quand l’événement en est à sa première édition. Tous les organisateurs en savent quelque chose, y compris ceux de Viva Technology, dont les deux premières éditions n’auront compté qu’une faible proportion d’investisseurs étrangers parmi leurs visiteurs. C’est dire si c’est un travail de longue haleine que nous devons amorcer à travers Paris-Saclay Spring.

- « Spring », « speaker », « challenge »… Est-ce pour marteler la vocation internationale de l’événement que vous usez d’anglicismes ?

Oui ! Et nous l’assumons pleinement. L’usage de ces anglicismes et de bien d’autres – nous parlons à dessein de « keynotes », de « save the date », etc. – est le minimum qu’on puisse faire pour afficher une volonté d’ouverture à l’international. Vous-même m’avez invité à « pitcher » Paris-Saclay Spring ! Qu’on le veuille ou non, l’anglais est la langue principale des investisseurs internationaux.
Pour autant, le français n’est pas banni ! Nous avons fait le choix d’une communication bilingue. L’intégralité de la signalétique sera ainsi en français et en anglais, de même que le site dédié à l’événement et les messages diffusés via les réseaux sociaux. Le jour J, l’animation sera assurée par des animateurs bilingues, sans traduction simultanée, afin de rendre les échanges aussi fluides que possible. Nous faisons l’hypothèse que les visiteurs potentiels parlent l’anglais ou le comprennent a minima.

- Que dites-vous à ceux qui craindraient une « anglo-saxonisation » de Paris-Saclay ?

Je leur répondrai que pratiquer l’anglais n’est pas une marque d’assujettissement à un modèle dominant, mais une manière de démontrer l’attractivité de l’écosystème. Je doute que ce soit en refusant de parler la langue des investisseurs internationaux que nous les convaincrons de venir jusqu’à nous. D’autant qu’il nous faut encore combattre les préjugés ou clichés dont notre pays a pu pâtir. La French Tech (un double anglicisme !) a contribué à restaurer l’image de la France à l’étranger. Il nous faut cependant encore faire des efforts, montrer que nous savons non seulement échanger mais aussi travailler en anglais. C’est d’autant plus important que tous les investisseurs étrangers mettent en avant la pratique de cette langue parmi les critères justifiant leur choix d’implantation et d’investissement car c’est pour eux le gage de pouvoir communiquer facilement avec leurs équipes sur place. On peut le regretter, mais c’est ainsi. Cela étant dit, je doute que le débat soit encore d’actualité : aujourd’hui, il n’y a plus guère de personnes qualifiées qui ne soient en mesure de travailler en anglais. Toutes les écoles d’ingénieurs et de commerce ont renforcé leurs enseignements dans cette langue, sans compter les stages à l’étranger qu’elles font faire à leurs élèves.

- Revenons-en à Paris-Saclay Spring. Une autre de ses originalités ne tient-elle pas aussi au fait qu’il est appelé à se dérouler sur plusieurs sites ?

Si, et j’allais justement y venir. Une grande partie du programme, celle dédiée aux start-up se déroulera à CentraleSupélec par souci de commodité (il importe que les participants puissent interagir facilement), mais aussi parce que c’est un lieu inspirant, en plus d’être emblématique de la capacité de Paris-Saclay à innover jusque dans la conception d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche de qualité. L’école accueillera le pitch contest, les keynotes et le showroom.
Le reste du programme se déroulera sur d’autres sites, au travers de trois parcours – « les circuits de l’innovation » – correspondant à autant de thématiques. En premier lieu, le « smart manufacturing » (un parcours assuré par le pôle Systematic), qui fera découvrir les projets du CEA Tech et de l’IRT SystemX. A quoi s’ajouteront des visites de sites satellites, notamment l’ICO (l’usine-école pour l’industrie du futur, créée à l’initiative du cabinet Boston Consulting Group) ou encore l’Additive Factory Hub.
Un deuxième parcours portera sur la mobilité. Piloté par les Communautés d’agglomération de Versailles Grand Parc et de Saint-Quentin-en-Yvelines, il sera l’occasion de présenter des sites de R&D privée du territoire. Enfin, le 3e parcours sera consacré à la smart city.
Précisons que les places étant limitées, ces parcours s’adresseront d’abord à des visiteurs qualifiés, en l’occurrence des investisseurs porteurs de projets concrets. Outre les grands centres de recherche historiques, ils pourront se rendre compte que l’écosystème est déjà riche de nombreux centres de R&D de grands groupes étrangers ou du CAC 40, et avec lesquels ils pourront collaborer.

- Comment appréhendez-vous la problématique de l’accessibilité aux différents sites ?

A Paris-Saclay, nous ne sommes pas seulement innovants, nous sommes aussi bien organisés ! Avec le concours d’un partenaire, nous mettons en place une rotation de navettes, qui permettront de se rendre sur le Plateau depuis Denfert-Rochereau ou de la station Guichet de la ligne B du RER, et d’en repartir, à toute heure de la journée. Et ce, en plus de l’offre déjà existante : la desserte de Massy-Palaiseau en TGV, celle du Plateau par le TCSP, etc.

- L’événement se déroulera la veille de Viva Technology. Ne craigniez-vous pas la concurrence ?

Non et pour une bonne et simple raison : notre événement a été reconnu officiellement comme un de ses… « side events ». A ce titre, nous bénéficions de l’effort promotionnel de Viva Technology. En sens inverse, on peut considérer que Paris-Saclay Spring est un premier tour de chauffe, un « warm up », comme on dit en anglais…
Certes, en programmant notre événement la veille, nous prenons un risque – les personnes occupées à installer leur stand ne seront vraisemblablement pas disponibles pour venir jusqu’à nous. Nous faisons cependant le pari de pouvoir bénéficier de la présence d’investisseurs internationaux, susceptibles de mettre à profit leur séjour à Paris pour faire un saut à quelques km de là, pour découvrir l’innovation là où elle se fait et toucher du doigt l’émulation qui caractérise notre écosystème.

- Revenons-en, pour conclure, à l’usage d’anglicismes, ne serait-ce que pour rappeler que pour ce qui vous concerne, il ne vous empêche pas d’être ouvert à d’autres langues, en l’occurrence le japonais…

(Rire) J’ai en effet eu la chance de commencer ma carrière à 10 000 km d’ici, dans une langue que je parlais déjà, mais que j’ai pu bien évidemment perfectionner in situ. Durant huit ans, j’ai démarché des entreprises japonaises pour les convaincre d’investir en France. Je n’ai pas eu d’autre choix que celui de le faire en japonais car, à l’époque, peu de mes interlocuteurs avaient une pratique courante de l’anglais.
Aujourd’hui, je fais la promotion du site Paris-Saclay. A ce titre, je reçois régulièrement des délégations étrangères non francophones. J’estime que la moindre des choses est de communiquer en anglais avec elles, ne serait-ce que, encore une fois, pour témoigner de notre volonté de renforcer l’attractivité de l’écosystème, à l’international. Sauf, bien sûr, à ce que mes interlocuteurs soient japonais. Dans ce cas, c’est naturellement leur langue que je pratique.

- Comment leur dites-vous « Bienvenue à Paris-Saclay » ?

パリ・サクレーへようこそ!(Paris-Saclay he youkoso). Je ne résiste pas au désir de faire observer que, malgré le bilinguisme franco-anglais adopté dans le cadre de Paris-Saclay Spring, les visiteurs japonais pourront y trouver trace de leur langue : fût-ce à titre anecdotique, rappelons que kakémono est un mot construit par des occidentaux à partir du japonais. Cela étant dit, il n’est pas sûr qu’ils en jugent l’usage approprié : en japonais, kakémono est un terme générique pour désigner « quelque chose qu’on accroche ».

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