Les travailleurs de l’innovation, par Pierre Boisard, Claude Didry et Dima Younès

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Qui dit solution innovante pense spontanément entrepreneur ou startupper… Pourtant, bien d’autres personnes interviennent dans le processus d’innovation – des chercheurs, des ingénieurs, des managers mais aussi des managers et ouvriers. Et loin d’avoir dit son dernier mot, la grande entreprise recèle encore des ressources. C’est que ce que souligne cet ouvrage riche de plusieurs monographies et de commentaires faits à la lumière d’un programme de recherche mené au sein du cluster de Paris-Saclay.

On ne compte plus les ouvrages traitant de l’innovation suscitée par des startuppers et d’autres entrepreneurs innovants, que ce soit pour leur prodiguer conseils ou faire profiter de leurs expériences. Alors pourquoi porter son attention sur celui-ci plutôt qu’un autre ? Il y a à cela au moins deux bonnes raisons.

La première tient à l’ambition affichée en titre : traiter de l’innovation en rendant justice à ces « travailleurs salariés », qui concourent volontairement ou pas au processus d’innovation, que ce soit dans le privé ou le public : chercheurs, ingénieurs, managers, mais aussi techniciens et ouvriers. Loin d’être l’apanage de startuppers ou d’entrepreneurs innovants, l’innovation doit aussi beaucoup à ces derniers. Quitte à les placer dans une double tension :
- une tension que les directeurs d’ouvrage qualifient d’ « interne-externe », d’une part : le salarié engagé dans un processus d’innovation a tendance à être entrainé dans des interactions avec des partenaires extérieurs à son organisation, tout en devant répondre aux exigences du bon fonctionnement interne de celle-ci….
- une tension d’« exploration-exploitation », d’autre part : le même salarié est censé explorer d’autres formes de production tout en respectant les routines de l’exploitation au sein de son organisation…
Cette analyse du salarié en situation d’innovation, qui constitue sans nul doute la valeur ajoutée de l’ouvrage, est étayée par près d’une vingtaine de monographies, dues à des auteurs de différents horizons professionnels et disciplinaires (avec cependant une sur-représentation de sociologues du travail), réunis dans le cafte du projet ANR Travcher.
En mettant tour à tour en évidence le rôle du salarié, ses interventions et ses qualifications, le poids des institutions et jusqu’au rôle de l’action syndicale dans le monde de la recherche (à travers les exemples des Etats-Unis, du Japon et de la France), ces monographies montrent que la grande entreprise industrielle n’a pas encore dit son dernier mot, qu’elle reste un lieu de ressources pour les processus d’innovation. Résumant en cela l’esprit général de l’ouvrage (qui, notons-le au passage, compte aussi parmi ses contributeurs, un représentant de l’industrie en la personne de Jean-Luc Beylat, alors président d’Alcatel-Lucent – aujourd’hui Nokia – Bell Labs France), Claude Didry écrit encore en préambule de sa contribution : « D’une certaine manière, l’entreprise comme collectif de salariés de différentes catégories représente une condition de possibilité pour l’innovation, voire une de ses vocations ».

Des espaces de liberté propice à l’innovation

Fût-ce par des chemins détournés ! Des contributeurs citent ainsi le cas d’innovations qui ont pu voir le jour grâce à des équipes d’ingénieurs ayant su se jouer des contraintes au sein de leur organisation. Car, ainsi que le souligne Dima Younès, malgré la poursuite de la rationalisation des processus de production au sein des grandes entreprises, des espaces de liberté subsistent « où les acteurs peuvent entreprendre des projets qu’ils estiment porteurs ou allouer leur temps de travail à d’autres activités qu’ils jugent valorisantes ».
La même rappelle aussi le poids de ce que des théoriciens anglo-saxons de la firme (R. M. Cyert et J. G. March) ont appelé dans un article paru au début des années 90, le « slack (gras en français) organisationnel », soit des ressources superflues ou sous-utilisées qui permettent à des chercheurs et des ingénieurs de développer des produits différents de ceux prévus initialement ou annoncés officiellement. En guise d’illustration, Tommaso Pardi donne l’exemple de Renault où une « coalition d’acteurs » est parvenue à « trouver un espace d’exploration sur le moteur à deux temps alors que l’entreprise [tendait] à rationaliser ses process et à écarter de fait cette piste de recherche. »
Avantagée par rapport aux PME qui ne disposent pas a priori de slack organisationnel, la grande entreprise l’est aussi à l’égard des activités d’innovation en réseau où, cette fois « les arrangements juridiques restent une contrainte pour les échanges ouverts », ainsi que l’estime encore Dima Younès.

Un entrepreneur héroïque ?

A contrario, l’ouvrage entend bousculer une vision courante de l’innovation qui en attribuerait tout le mérite à la figure de l’entrepreneur innovant ou du startupper. « L’innovation est appréhendée comme un phénomène qui trouverait sa source en dehors du travail, dans le cerveau d’entrepreneurs bouillonnants, pour venir ensuite bouleverser les routines et l’organisation des entreprises et même parfois provoquer leur disparition. » écrivent en introduction les trois codirecteurs d’ouvrage pour mieux, ensuite, contester cette vision. Que ce soient les chercheurs « soucieux de donner une réalité à leurs avancées technologiques et scientifiques » ou des ingénieurs, techniciens et ouvriers ayant, eux, « le souci d’adapter un équipement nouveau aux besoins de leurs activités professionnelles », l’innovation se niche au cœur des activités du travail salarié, telles qu’elles peuvent s’exercer y compris au sein de grandes entreprises.
On regrettera juste qu’à trop vouloir rendre justice aux autres acteurs de l’innovation – les travailleurs salariés des grandes organisations, donc -, le propos ne caricature les traits de cet « entrepreneur héroïque, mais peu soucieux de rappeler ce qu’il doit à la collectivité » (selon les termes des directeurs d’ouvrage, dans leur texte de conclusion). Pour avoir interviewé de nombreux startuppers et entrepreneurs innovants pour les besoins du site web Média Paris-Saclay, nous pouvons au contraire témoigner – a fortiori parmi les jeunes générations – non seulement d’un sens du collectif (bien des startuppers et entrepreneurs innovants ont conscience de la nécessité de s’associer à d’autres compétences), mais aussi une reconnaissance pour l’accompagnement d’autres parties prenantes du processus d’innovation (incubateurs, investisseurs, sans oublier ces grandes entreprises qu’ils comptent parmi leurs clients et/ou partenaires…). On peut aussi leur faire crédit d’une réelle responsabilité sociétale, beaucoup manifestant le désir de contribuer à « transformer le monde » en répondant aux défis environnementaux !

Au prisme de Paris-Saclay

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage compte une contribution qui retient tout particulièrement l’attention – on en vient à notre second motif d’intérêt. Due à Christian Bessy, économiste, directeur de recherche du CNRS à l’IDHES (ENS Paris-Saclay), spécialiste de l’analyse économique des institutions, du marché du travail et de la propriété intellectuelle, elle s’emploie à en tirer les éclairages utiles pour « envisager les dynamiques de la recherche et de l’innovation que suscite la constitution de l’université Paris-Saclay ». Bien plus, elle s’attache à montrer les acquis du projet ANR qui entrent en résonance avec ceux d’un programme de recherche soutenu par l’IDEX… Paris-Saclay ! Intitulé ISIS (pour Interaction entre Science, Innovation et Société) et structuré autour de plusieurs axes traitant des enjeux aussi bien juridiques et de gouvernance, que proprement entrepreneuriaux de l’innovation, ce programme a pour objectif principal d’ « analyser l’émergence d’institutions de travail qui supportent de nouveaux modes de production de connaissances, en faisant varier les échelles d’analyse (entreprise ou groupe, communauté de pratiques ou épistémique, cluster/pôle de compétitivité, système d’innovation national ou international), les regards disciplinaires et les méthodes d’investigation empiriques (…). »

Une configuration proche de la Silicon Valley

Comme Christian Bessy prend soin de le préciser, Paris-Saclay ne se limite plus à une opération de rapprochement d’acteurs essentiellement académiques « qui, bien que déjà présents sur le territoire, n’ont entretenu que des relations partielles », mais « se rapproche d’une configuration proche de la Silicon Valley, autour de l’université de Stanford, en engageant un double mouvement de recherche fondamentale fortement adossée aux établissements prestigieux d’enseignement et de recherche, et d’innovation à travers le soutien à la création d’entreprises. » En conséquence de quoi, le programme ISIS s’emploie, avec le concours des sciences de gestion, à « dégager les dynamiques “ d’innovation et de coordination dans un environnement high-tech“», en prenant en compte, ainsi qu’il le faut le comprendre, la diversité des acteurs impliqués, qu’ils soient donc créateurs de start-up ou de spin-offs ou salariés au sein des organismes de recherche, mais aussi des grandes entreprises, dont il souligne au passage le rôle « dans la montée en puissance du “pôle Paris-Saclay”.» Celles qui se sont implantées sur le plateau, écrit-il encore, « cherchent à externaliser leur R&D (cas des Bell Labs) et à profiter de la réputation des grandes école d’ingénieurs [qui y sont] installées. »
Une réalité, ajouterons-nous dont startuppers et entrepreneurs innovants ont eux-mêmes pris la mesure en développant leur propre innovation sur le plateau de Saclay (en tout cas pour ceux d’entre eux qui y ont des attaches pour y avoir poursuivi des études d’ingénieurs et/ou doctorales) et ce, de façon à tirer profit des ressources de l’écosystème, tant du côté des établissements d’enseignement supérieur que de ces grandes entreprises, mais aussi de ces tiers lieux – incubateurs, accélérateurs, pépinières – qui y ont vu le jour. Non sans du même coup questionner à leur façon les frontières entre privé et public, mais aussi entre entrepreneuriat et salariat… Car, avant d’être des entrepreneurs « héroïques », ce sont des entrepreneurs (presque) comme les autres, qui, en plus de s’entourer d’associés, créent des emplois salariés.

Les travailleurs de l’innovation. De l’entrepreneur aux salariés, par Pierre Boisard, Claude Didry er Dima Younès, Presses Universitaires de Rennes, 2016, 308 p.

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