Là, sur les bords du Rabec. Entretien avec Augustin Berque

AugustinCerisyPaysage
Récemment, nous vous proposions une chronique du dernier ouvrage du géographe, orientaliste et… palaisien Augustin Berque, Là, sur les bords de l’Yvette. Et comme nous l’annoncions, un colloque lui était consacré au Centre culturel international de Cerisy, du 30 août au 6 septembre. Nous y étions et voici l’entretien qu’il nous a accordé, la veille du jour de conclusion*.

- Si vous deviez, pour commencer, par rappeler l’ambition de ce colloque ?

La mésologie est un domaine – l’étude des milieux – encore mal défini. Une chose est sûre cependant : c’est davantage une perspective qu’une discipline au sens strict, qui n’en a pas moins de vastes ambitions puisque le nœud de la question qu’elle revient à traiter est de dépasser le paradigme occidental moderne classique (ce que je résume par l’acronyme POMC) avec son dualisme sujet/objet, son mécanicisme, le primat qu’il accorde à la relation de causalité dans la compréhension des phénomènes, etc. C’est dire si, au final, la mésologie concerne toutes les disciplines, quelles qu’elles soient, aussi bien des sciences de la nature que des sciences humaines. C’est dire aussi si c’est bel et bien une perspective et non une discipline, car personne ne peut raisonnablement prétendre en maîtriser toutes les dimensions. C’est pourquoi aussi le colloque a été organisé par trois directeurs relevant chacun de champs différents : Marie Augendre, géographe, qui représente à ce titre les sciences humaines ; Jean-Pierre Llored, chimiste, représentant, lui, les sciences de la nature (mais pas seulement : précisons qu’il est aussi philosophe des sciences) ; enfin, Yann Nussaume, professeur d’architecture, qui a, lui, permis d’ouvrir les discussions sur les problématiques d’aménagement et de paysage. Quant aux intervenants, ils ont été choisis par leurs soins, sur la base d’un appel à communication avec pour résultat un certain équilibre dans la représentation des champs, mais aussi, c’est important de le relever, au regard de la parité des sexes. A quoi se sont ajoutés, comme il est de coutume dans les colloques de Cerisy, des auditeurs libres, qui pouvaient intervenir lors des débats, en faisant profiter de leurs propres expériences et connaissances.

- Un colloque très pluridisciplinaire donc, qui comptait aussi la présence d’artistes…

Oui, c’est important de le souligner. Au cours de ma longue carrière, j’ai été peu à peu sollicité par des artistes, qui ont trouvé que leur approche entrait en résonance avec la perspective mésologique. Certains sont même allés jusqu’à suivre le séminaire que j’ai organisé jusqu’à récemment à l’EHESS. Plusieurs d’entre eux sont présents ici, dont Didier Rousseau-Navarre, qui est celui qui l’a suivi sans doute avec le plus de constance et d’effectivité [il arborait un teeshirt aux couleurs de la mésologie et de sa fameuse formule : r = S/P ; pour en savoir plus sur sa signification, voir la chronique, en cliquant ici]. Il laisse même une œuvre à Cerisy : des graines d’un Tilleul et d’un Frêne**, sculptées dans des morceaux de bois de leurs essences respectives, le tout enrichi de plusieurs mentions écrites, parmi lesquelles ma date de naissance dont l’anniversaire coïncidait avec le dernier jour du colloque et une nuit de pleine lune.

- Précisons encore qu’au vu de l’audience, la perspective mésologique a une audience internationale…

En effet, plusieurs intervenants et auditeurs sont venus de l’étranger. Tous les continents étaient représentés, hormis l’Océanie (ce qui ne signifie pas un manque d’intérêt de cette partie du monde pour la perspective mésologique : des Australiens, en particulier, s’y intéressent). Naturellement, l’Asie orientale était particulièrement bien représentée à travers les communications d’une Chinoise (Xiaoling Fang) et de Japonais (Yû Inutsuka et Shigemi Inaga) : outre le fait que je suis orientaliste, mon premier contact avec la mésologie s’est fait par le truchement d’un philosophe japonais, Tetsurô Watsuji.

- Ajoutons encore que ce colloque a apporté la démonstration que si la mésologie est une perspective qui peut nourrir des enjeux théoriques ou épistémologiques, elle peut aussi contribuer à éclairer des enjeux de société et inspirer des solutions opérationnelles…

Des enjeux de société et, bien plus, des enjeux planétaires, liés aux conséquences de notre entrée dans l’ère de l’Anthropocène ! La nécessité où nous sommes de dépasser le POMC, qui y a conduit, c’est précisément ce que propose la mésologie en tant que perspective (j’insiste sur ce point : la mésologie n’est pas une discipline sauf à prétendre à un impérialisme, qui évidemment ne mènerait à rien).

- Nous sommes à la veille de la conclusion du colloque. Que mettriez-vous en exergue ?

L’essentiel du POMC aura consisté à absolutiser la position du sujet (cf le cogito cartésien) par rapport à la Terre qui, pourtant, le soutient et en conditionne même l’existence. Et là, dans cette coupure, est, selon moi, la source du mal. La modernité a indéniablement eu des aspects positifs, mais cette coupure est à terme préjudiciable et pour tout dire mortelle pour l’humain, lequel, en réalité, ne peut pas vivre sans la Terre. Il est donc impératif de « recouvrer » notre lien avec cette dernière. Si maintenant, je devais mettre en avant un concept en particulier, c’est précisément celui de recouvrance et ce, en référence à ces « Notre Dame de La Recouvrance » que l’on trouve en Bretagne, mais aussi dans cette Normandie où nous avons séjourné une semaine. Pour mémoire, ce nom vient des prières adressées à la Vierge par les marins dans l’espoir précisément de recouvrer la terre après un long voyage en mer. A leur image, nous devons « recouvrer » notre lien avec la Terre.

- Ce colloque s’est donc fait l’écho des enjeux liés à l’Anthropocène, des enjeux graves et alarmants s’il en est. Et pourtant, il a régné tout du long de la semaine une ambiance tout à la fois studieuse et conviviale pour ne pas dire joyeuse…

Cela est probablement dû à la présence d’un noyau de fidèles du séminaire que j’animais à l’EHESS et qui avaient donc plaisir à se retrouver. Mais aussi, j’y reviens, au fait que la mésologie n’est pas une discipline, mais une perspective : beaucoup de personnes ont pu assister au colloque, y intervenir, en restant libres d’adopter cette perspective dans leurs disciplines respectives. De fait, beaucoup d’intervenants n’étaient pas à proprement parler des spécialistes de mésologie, mais ont tenu à montrer en quoi elle entrait en résonance avec leur propre approche, quitte à recourir à d’autres concepts ou théories. Les échanges s’en sont trouvés d’autant plus facilités sans exclure l’expression de divergences ou d’objections. En cela, nous étions bien aussi dans l’esprit des colloques de Cerisy. Nous avons évité l’esprit de chapelle avec tout ce qu’il peut impliquer en termes d’ostracisme dès lors qu’une divergence s’exprime.

- Un colloque de Cerisy, qui aura donc duré sept jours, rythmé au son de cloches, dans un château du XVIIe siècle, au milieu d’un paysage de bocage normand. Est-ce à dessein que vous vouliez l’organiser ici ou plutôt… Là, sur les bords du Rabec *** ?

Cerisy est un lieu que je connais bien. Depuis 1985, j’y ai organisé ou participé à une bonne douzaine de colloques (en réalité, je ne les compte plus !). Et naturellement, Cerisy, avec son atmosphère si particulière, son cadre si magnifique et sa superbe campagne était le lieu idoine pour échanger autour de la mésologie. On s’y sent bien, on y mange bien, on s’y amuse bien aussi (cf les séances de ping pong dans la cave, le soir). La période était aussi propice, du moins pour les universitaires, qui ne reprenaient les cours que quelques semaines plus tard. Etant ensemble pour une semaine, du moins pour ceux qui ont pu suivre l’intégralité du colloque – ce qui a été le cas de la grande majorité des participants – on peut se connaître mieux pour ceux qui se connaissaient déjà, sinon faire de nouvelles connaissances.

- Sans être pour autant déconnecté de l’actualité encore moins du monde…

Non, en effet. Il ne s’agit pas de fuir le monde, le temps d’une parenthèse dans le cours des choses, mais bien de réfléchir au cours des choses sans être totalement pris dedans.

- Concluons, si vous le vouliez bien, par la question qui terminait la chronique de votre livre : que peut dire la mésologie sur la manière de faire dialoguer des personnes ayant des points de vue (au sens mésologique) différents sur un projet d’aménagement comme Paris-Saclay, du fait des milieux spécifiques qu’elles ont pu produire avec l’environnement, que ce soit au titre de chercheur, d’étudiant, d’agriculteur, d’entrepreneur, d’artiste, etc. ? En d’autres termes : malgré le caractère irréductiblement spécifique de notre rapport à un environnement, peut-on avoir espoir de pouvoir s’accorder par d’autres points de vue qui, sans nier la spécificité des milieux des uns et des autres, peut augurer de l’émergence d’un milieu communément partagé ?

Bien que j’habite à Palaiseau depuis huit ans, et que je fréquente la région depuis les années quarante (mes grands-parents habitaient Chevreuse), je n’ai jamais eu l’occasion de travailler sur cette question, et n’ai donc pas d’avis autorisé à formuler. Ces dernières années, j’ai été occupé par des questions de théorie générale (dont j’ai tiré Poétique de la Terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie), et par la traduction d’un livre de Tokuryû Yamauchi dont le titre et le contenu n’ont guère de rapport avec Saclay : Logos et lemme. Je peux dire au moins que je souscris aux principes posés en 2009 par Pierre Veltz, alors délégué interministériel en charge du projet ; particulièrement celui d’économiser l’espace, c’est-à-dire, concrètement, de préserver autant que possible les espaces agricoles et les espaces verts. Mon impression – ce n’est qu’une impression, c’est que ce principe n’est pas trop respecté. Or du point de vue de la mésologie, recouvrer nos liens avec la Terre (la planète), cela passe nécessairement par la recouvrance de nos liens avec la terre (une agriculture écologiquement et socialement soutenable). Je n’ai pas l’impression non plus qu’on ait fait grand-chose dans ce sens-là, qui, pourtant, aurait dû être aussi prioritaire que les autres dimensions de l’aménagement du plateau de Saclay.

Merci à Francine Adam pour les photos illustrant cet article.

A lire aussi les entretiens avec Marc-Williams Debono (pour y accéder, cliquer ici), Paag.l (mise en ligne à venir) et Francine Adam (mise en ligne à venir).

Notes

* Malheureusement, nous n’avons pu assister au colloque dans son intégralité, car, le lendemain, nous devions être à Vauhallan pour la pose de la première pierre de la Maison Cocagne.

RousseauCerisy2017Paysage** Voici des précisions apportées par Didier Rousseau-Navarre lui-même (en photo, au début de son processus de création), qui se définit comme un « paysartiste » : « La sculpture ronde provient d’un Tilleul (Tilia cordata) qui avait été coupé sur la terrasse nouvellement restaurée ; la sculpture longue d’un Frêne (Fraxinus excelsior), qui a été coupé au bord du chemin juste sur le côté qui mène derrière les escures. » Pour en savoir plus sur cet artiste : www.rousseau-navarre.com

*** Pour ceux qui n’auraient pas pris connaissance de la chronique, rappelons-le que le Rabec est un cours d’eau qui se jette dans l’étang du parc de Cerisy. Le titre de cet entretien est bien sûr un clin d’œil à celui de l’ouvrage chroniqué.

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