Là, sur les bords de l’Yvette – dialogues mésologiques

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Qui l’eut cru ? Les bords de l’Yvette comme source d’inspiration de dialogues autour de la science des milieux (la mésologie) entre son éminent promoteur (Augustin Berque), sa petite-fille (Mélissa) et quelques illustres chercheurs ou penseurs. Ami lecteur, ne passez pas votre chemin. En une centaine de pages, vous saurez tout sur cette science, sa genèse, ses concepts et ce qu’elle peut dire de pertinent et d’original sur bien des enjeux contemporains.

Si un jour on nous avait dit que nous aurions des chances de croiser l’illustre Augustin Berque conversant sur les bords de l’Yvette, ce territoire qui nous est devenu aussi familier depuis que nous animons ce site, nous ne l’aurions pas ou difficilement cru… Pour justifier de notre incrédulité, il nous faut préciser que cela fait des années que nous suivions les travaux de ce géographe et orientaliste, à travers la lecture de plusieurs de ses ouvrages ou en assistant à des conférences qu’il a pu donner à travers le monde : à Séoul (!) où il intervenait dans le cadre du congrès de l’Union Géographique Internationale (UGI) ; en Chine, où il accompagnait la délégation française d’un colloque franco-chinois ou plus près de nous, à Cerisy (où il a dirigé ou participé à des colloques, le hasard voulant qu’un autre lui soit consacré fin août-début septembre – voir rubrique agenda).
Maintenant, nous ne pouvons nous empêcher de sourire (avec bienveillance) devant la réaction probable du lecteur lambda, habitant la vallée et qui ne découvrirait les travaux d’Augustin Berque qu’à l’occasion de son dernier opus : sans nul doute, un mouvement d’intérêt à la lecture du titre (l’ouvrage parle manifestement de son lieu de vie) puis, tout aussi probablement, de recul à celle du sous-titre (« dialogues mésologiques »). Nul doute non plus que nous risquerions d’achever de le dissuader d’en entreprendre la lecture si d’aventure nous insistions sur le fait que de l’Yvette, il est en réalité très peu question hormis une notice tirée d’un ouvrage datant de la fin du XIXe siècle (La Vallée de Chevreuse, d’un certain Eugène Meignen), des photos plus récentes (dues à la compagne de notre géographe orientaliste, Francine Adam) et quelques indices égrenés ici et là. L’ouvrage se veut d’abord une initiation à cette mésologie.
Pour autant, ce lecteur lambda ne perdrait pas au change, car des nombreux ouvrages qu’Augustin Berque a consacrés à cette dernière, c’est sans doute le plus accessible, en plus d’être drôle ! Le parti pris d’en faire découvrir les enjeux à travers un dialogue manifestement réel (quoiqu’aussi par… télépathie) avec sa petite-fille, agrémenté d’autres, fictifs, ajoute au charme de la lecture. D’autant que l’Augustin Berque qui s’y exprime est bien celui qu’il nous a été donné de côtoyer : un universitaire sachant manier autant l’humour que l’autodérision (cf cette manière de se présenter sous le nom de… Dr No, et pour des raisons qui ne tiennent pas à une simple référence au célèbre personnage de la série James Bond…). Sachant aussi mettre son érudition au service de son interlocuteur, sans oublier cette truculence communicative pour l’étymologie et les langues qu’il pratique en polyglotte (outre des idéogrammes chinois, le lecteur tombera sur des expressions latines, allemandes, anglaises…).
Nous pourrions donc aussi bien nous en tenir-là et vous laisser entreprendre seul la découverte de la mésologie (après tout, toute lycéenne qu’elle soit, Mélissa a fait l’effort de suivre son grand-père dans ses raisonnements, vous pourriez donc en faire autant et quand bien même cette lycéenne a une personnalité assez affirmée pour ne pas s’en laisser facilement conter).

Une science des milieux

Histoire cependant de vous mettre l’eau à la bouche, disons que cette mésologie, dont les origines remontent au XIXe siècle, peut se définir comme l’étude des milieux (humains aussi bien qu’animaux) et qu’elle se différencie en cela de l’écologie, qui se définit plutôt comme la science de l’environnement. Cette distinction pourra paraître bien trop subtile. Elle est en réalité fondamentale : là où l’étude de l’environnement suppose l’existence d’un donné, pareil à tous les vivants, humains aussi bien qu’animaux, pour dégager des lois « objectives », la mésologie porte, elle, son attention sur la manière dont une espèce le perçoit, le vit et interagit avec lui non sans du même coup lui donner une signification particulière.
Ainsi que le précise Dr No alias Augustin Berque, « Le milieu suppose que l’être vivant est un sujet qui interprète activement ce qui l’entoure, et par là même en fait son milieu spécifique, tandis que l’environnement est un système objectif et universel, où l’être vivant est mécaniquement déterminé par ce qui l’entoure, ou par les mutations qui lui arrivent par hasard. »
Certes, précise-t-il encore, « le milieu suppose toujours l’environnement, comme la biosphère suppose la planète, et comme l’écoumène (l’ensemble des milieux humains) suppose la biosphère, alors que l’inverse n’est pas vrai ». Mais au plan de la connaissance, l’étude des milieux permet de répondre à des questions qui restent sans réponse du point de vue de l’écologie, précisément parce qu’elle prend mieux en considération la manière dont une espèce interprète son milieu, celui-ci n’existant, donc, que « du point de vue d’un certain sujet qui lui-même n’existe qu’en fonction de ce milieu-là ».

« r = S/P »

De là l’usage du mot au pluriel car il y a autant de milieux qu’il y a de sujets sinon d’espèces. Une vérité toute simple que Dr No résume en une courte formule, mais aux conséquences redoutables pour qui voudrait adopter un point de vue « scientifique » : r = S/P ». Comprendre : la réalité (r), n’est jamais que S ce qu’on saisit, sous un certain aspect, P, le prédicat, au sens de la logique. Et encore du point de vue d’un interprète (celui pour qui S existe en tant que P). C’est dire aussi s’il y autant de points de vue que d’interprètes… Pour autant la mésologie ne vire pas au relativisme. Son approche des phénomènes veut juste nous prémunir contre le risque d’en perdre de vue la complexité ou d’imposer un point de vue dans l’appréhension d’un milieu, fût-il celui d’un animal ou même d’un insecte ! Dans cette perspective, force est d’admettre que le milieu d’une tique (pour reprendre l’exemple évoqué dans les dialogues), lui est propre et ne saurait se réduire à ce qu’en donne à voir une approche par le seul environnement. Car, comme le résume bien cette fois Mélissa : « (…) le monde d’une certaine espèce n’est pas visible dans le monde d’une autre espèce ».

La science et son point de vue de nulle part

Fondamentale, cette distinction entre mésologie et écologie l’est aussi pour comprendre le positionnement de la première dans l’histoire des sciences : elle revient ni plus ni moins à contester le dualisme qui a pu caractériser la science depuis le XVIIe siècle et consistant à distinguer l’objet d’étude, du sujet qui l’étudie, en adaptant un point de vue de « nulle part ». Au contraire, la mésologie considère que « la réalité, ce ne sont pas seulement des objets, c’est aussi notre propre existence, et la relation entre ces deux termes. Chacun des deux termes pris de son côté n’est qu’une moitié de la réalité. Ce qu’étudie la mésologie, c’est justement la combinaison de ces deux termes, qui a eux deux font la pleine réalité » (Dr No, alias Augustin Berque).
Si le même reconnaît à la science la capacité à réaliser d’indéniables avancées, il considère qu’en s’étant astreinte « elle-même à couper la relation concrète qu’il y a entre notre existence et les choses qui nous entourent, c’est-à-dire notre milieu », elle se prive d’une partie de la réalité qu’elle prétend étudier. « Elle ne considère que des objets, censés exister en eux-mêmes, non pas les choses avec lesquelles nous sommes nécessairement en relation, puisqu’elles existent pour nous. » Si Augustin Berque admet que cette méthode est efficace dans le champs des sciences exactes (physique et mathématique), elle rencontre ses limites dans celui des sciences de la vie, a fortiori dans celui des sciences humaines et sociales.

Médiance, trajection,…

La lecture de l’ouvrage, c’est un autre de ces intérêts, vous familiarisera avec bien d’autres notions en apparence plus abstraites encore, mais essentielles pour bien appréhender la mésologie :
- la médiance, soit « le moment structurel de l’existence humaine », autrement dit la manière dont se combinent de manière dynamique et donc évolutive, le côté individuel de l’existence et son milieu ;
- la trajection : un néologisme qu’Augustin Berque forge pour dépasser l’opposition entre subjectif et objectif, afin de mieux rendre compte ces allers-retours qui caractérisent dans la réalité concrète la relation entre le sujet et l’objet (néologisme qu’il décline sous différentes formes : trajectif, trajectivité,…).

Epigénétique et physique quantique

Autant de notions qui, loin d’enfermer la mésologie dans un vocable qui lui serait propre, soulignent au contraire son bienfondé au regard notamment des développements enregistrés par ce qu’il est convenu d’appeler l’épigénétique, soit « les effets qu’exercent les rapports avec l’environnement sur les caractères génétiques des êtres vivants, et la transmission de ces effets à leur descendance ». Non sans non plus faire apparaître une autre particularité de la mésologie, qu’elle partage avec d’autres théories ou approches scientifiques, à savoir : l’interprétation des phénomènes davantage en termes de « contingence » plutôt que de hasard ou de nécessité. Une chose « pourrait toujours se passer autrement, mais cela se passe comme ça en fonction d’une certaine histoire et d’un certain milieu, l’un et l’autre interprétés par un certain sujet d’une manière qui est propre à son espèce, et, plus particulièrement au niveau humain, propre à une certaine culture et propre à une certaine personne. »

Les prosopopées Uexküll, Panofsky, Leroi-Gourhan

Bien d’autres notions et théories sont à découvrir au fil du dialogue (mais sans excès qui pourrait appesantir ou vous contrarier dans la lecture). Nous vous laissons le soin de le faire par vous-même.
Mieux encore, vous ferez connaissance ou plus ample connaissance avec divers théoriciens et penseurs qui ont contribué à nourrir la réflexion mésologique d’A. Berque. Soit dans l’ordre d’apparition en scène :
- le naturaliste balte Jakob von Uexküll (1864-1944) : ses études sur les milieux d’animaux et humain (au singulier, chez cet auteur) en font un précurseur de l’éthologie et de la biosémiotique (la sémiotique appliquée aux espèces animales) et, par là même, de la mésologie ;
- l’historien de l’art Erwin Panofsky (1892-1968), qui montra comment l’invention de la perspective, en inventant le point de vue d’un sujet observateur hors de la réalité représentée, a annoncé le dualisme et, à travers lui, la révolution scientifique amorcée au XVIIe siècle, bien avant, le cogito cartésien…
- le philosophe japonais Watsuji, qui s’est attaché dans l’entre deux-guerres, à élaborer une théorie des milieux humains, inspirée des travaux de Uexküll, et dont l’ouvrage Fûdo (1935) devait à son tour inspirer bien plus tard, les travaux d’Augustin Berque.
- l’historien, archéologue et ethnologue André Leroi-Gourhan, dont l’ouvrage Le Geste et la parole (1964) a nourri pour partie la mésologie à travers l’idée d’un déploiement de certaines des facultés de notre « corps animal » par la technique – mais aussi le symbole (ce dont discute cependant la mésologie en soulignant au contraire le rôle de celui-ci dans l’intériorisation de la réalité).

Autant de personnalités qu’Augustin Berque convoque dans ses dialogues avec sa petite-fille, par la magie de la… prosopopée (ce procédé littéraire consistant pour un auteur à faire parler par fiction un personnage du passé). Et que l’évocation de celle-ci ne vous fasse pas de nouveau douter quant à l’intérêt de lire cet ouvrage. Elle participe aussi au charme de la lecture en donnant une tonalité proprement littéraire aux dialogues. Et puis, c’est au travers des propos prêtés à ces personnalités, que ce révèle en creux la vallée de l’Yvette, au regard, à tout le moins, de sa « biodiversité ». L’entrée en scène de nos prosopopées est en effet l’occasion d’évoquer ragondins, poules d’eau et autres canards, qu’on peut y percevoir effectivement.
A défaut d’apparaître au fil des dialogues, bien d’autres auteurs sont évoqués et/ou cités, qui achèvent de convaincre de l’antériorité de la mésologie – le mot même est forgé en 1848 par Charles Robin, médecin de son état, avant de prendre de la consistance à travers les apports des auteurs susmentionnés – mais aussi de sa capacité à entrer en résonance avec un large spectre de disciplines : les sciences de la vie, bien sûr, l’histoire de l’art, l’ethnologie, mais aussi les sciences dites exactes comme l’optique. Il n’est pas jusqu’à la physique quantique avec laquelle elle entretient d’étonnantes affinités !

Un point de vue original sur des enjeux de société

Bien plus, loin d’être dans la pure abstraction, elle se révèle précieuse pour éclairer des enjeux les plus contemporains : que ce soit, par exemple, la poursuite de la croissance ou la place du nucléaire. Sur ces différents enjeux, la mésologie incline, ainsi que l’illustre le dernier chapitre, à adopter des positions qui, pour être convergentes avec celle de l’écologie politique, n’en sont pas moins originales. Nous vous laissons découvrir en quoi non sans vous renvoyer à un autre ouvrage, issu d’un colloque de Cerisy – La Ville insoutenable (en codirection avec Philippe Bonnin et Cynthia Ghorra-Gobin, Belin, 2006) – qui illustre l’interprétation dont on peu faire, au prisme de la mésologie, de phénomène de la périurbanisation.
Au vu de ce caractère très actuel de la mésologie, on ne résiste pas à l’envie de savoir quel regard elle inclinerait à poser sur un projet comme celui du… cluster de Paris-Saclay et les débats qu’il suscite. A l’évidence, il ne s’agirait pas seulement d’en apprécier la pertinence au regard d’indicateurs « objectifs », scientifiques, mais de prendre acte ce qu’entraîne ce projet même. A savoir une démultiplication des points de vue associés à des milieux différents : ceux de chercheurs, d’étudiants, d’entrepreneurs, mais aussi d’agriculteurs, d’habitants, etc. Sans oublier ceux des nombreux animaux (domestiques, d’élevage,…) qui y vivent.
Dans le passage relatif à son équation « r = S/P », il est encore précisé que «(…) chaque interprète I doit respecter l’existence des autres interprètes I’, I’’, I’’’ etc., avec respectivement leurs prédicats P’,P’’,P’’’ etc. C’est ce qui, en termes logiques, fonde notre devoir de préserver la biodiversité, par exemple. »
A la lecture de ce passage, nous n’avons pu nous empêcher de remplacer biodiversité par sociodiversité (de Paris-Saclay, s’entend, et que notre site web, est-il besoin de rappeler, a vocation à révéler à travers des entretiens ou portraits d’hommes et de femmes qui le vivent, pour y habiter et/ou travailler, étudier etc.). Ni de nous demander si, au-delà de l’Yvette, c’est aussi à l’écosystème Paris-Saclay, auquel songeait le Palaisien Augustin Berque (notre géographe et orientaliste vit en effet à Palaiseau).
Mais puisque nous avons l’intention d’assister à son prochain colloque de Cerisy, nous saisirons l’occasion de lui poser la question et, pourquoi pas, « Là dans aux bords du Rabec » (le ruisseau qui irrigue l’étang du parc de Cerisy).

Là, sur les bords de l’Yvette – dialogues mésologiques, par Augustin Berque, avec Mélissa Berque, éditions éoliennes, 2017, 128 p.

Pour en savoir plus sur ce colloque, cliquer ici.

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