La recherche ? Un jeu, de 7 à plus de 77 ans… Entretien avec Pierre Joliot (1/3)

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Comment devient-on chercheur quand on en a eu d’illustres comme parents et grands-parents ? C’est l’une des questions qu’il a abordé dans son ouvrage que nous avons chroniqué. Avant de partager ses souvenirs d’enfance du plateau de Saclay et de ce qui n’était pas encore le Campus de Paris-sud, il a bien voulu nous en dire plus sur sa vocation de scientifique et ses activités de recherche, auxquelles il s’adonne encore à l’âge de 86 ans…

- Pouvez-vous commencer par expliquer où nous sommes ?

Nous sommes au sein de l’Institut de Biologie Physico-Chimique (IBPC), construit à l’initiative du physicien Jean Perrin, prix Nobel en 1926, qui a su convaincre le Baron Edmond de Rothschild de le financer par une dotation. Cet institut, créé en 1930, fut révolutionnaire à son époque : il fut le premier à couvrir plusieurs disciplines (la biologie, la physique et la chimie, donc). Jean Perrin était convaincu que la science devait s’organiser différemment. Il a su recruter de jeunes chercheurs en leur confiant des responsabilités (de chefs de service). Il a obtenu qu’une partie de la dotation initiale serve à les rémunérer de façon à ce qu’ils puissent se consacrer à plein temps à leurs travaux – ce qui, à l’époque, était quelque chose de nouveau. Ce n’est pas tout : au lien de s’imposer comme l’unique patron de cet institut, il s’est inspiré du Collège de France pour instaurer une direction collégiale, avec un poste d’administrateur qui avait pour charge de soulager les chercheurs de toutes charges administratives.

C’est en référence à cet institut que ce même Jean Perrin constituera, en 1939, le CNRS avec toujours cette idée de permettre à des chercheurs de se consacrer pleinement à leurs activités de recherche, de surcroît dans une perspective pluridisciplinaire. Précisons encore que l’Institut fait partie d’un ensemble constitué tout d’abord par un premier établissement de recherche, l’Ecole nationale supérieure de Chimie de Paris. Avant la Première Guerre mondiale, en 1909, ma grand-mère, Marie Curie, devait y faire construire son célèbre Institut du radium grâce à des financements conjoints de l’Université de Paris et de l’Institut Pasteur. Cet institut était lui-même organisé autour de deux pôles, l’un de physique et de chimie des substances radioactives, l’autre de biologie.

Si je m’attarde autant sur l’histoire de l’IBPC, c’est que j’y ai réalisé toute ma carrière, en y occupant de surcroît tous les postes et fonctions : j’y ai été chercheur bénévole pendant un an à l’âge de 21 ans, puis stagiaire, attaché, chargé et directeur de recherche au CNRS, chef et directeur de service, enfin, directeur de l’IBPC avant d’en présider le conseil d’administration. Je suis désormais à la retraite…

- « Retraite », dîtes-vous, mais une retraite plus qu’active. Ainsi que l’on peut le découvrir dans votre ouvrage, vous avez 85 ans…

… Bientôt 86 ! Cela fait donc 65 ans que je travaille au sein de cet institut…

- Comment expliquez-vous cette longévité professionnelle ?

C’est vrai que – et je le dis sans prétention aucune – des personnes de mon âge, qui se consacrent encore à la recherche expérimentale, il ne doit pas y en avoir beaucoup. Pour ma part, j’ai toujours eu envie de retrouver le plaisir du jeune chercheur que j’ai été. Ce doit être le fruit d’un héritage familial. Mes parents m’ont toujours enseigné que la recherche était avant une activité de création. Mon père en particulier la plaçait au même plan que les activités artistiques : la peinture, la musique,… Ensuite – mais c’est une conviction que tous mes collègues ne partagent pas – j’ai toujours considéré la recherche comme un jeu. Quelque chose que mon père et ma mère m’ont également transmis. La recherche, avaient-ils l’habitude de me dire, n’a de sens que si on la conçoit comme une sorte de jeu de piste, au cours duquel on pose des questions, auxquelles on essaie d’apporter des réponses, en testant, en expérimentant. Je me souviens encore de mon père me disant : « Si tu ne t’amuses pas, change de métier, sans quoi tu ne seras jamais un bon chercheur ! »

Quand bien même j’ai eu une « carrière » au sein du monde académique, en assumant des responsabilités, ma seule véritable préoccupation a donc été de ne jamais perdre le contact direct avec la recherche telle que je l’entends, une activité fondée sur de l’expérimentation. J’aurais trente ans de moins, je doute que cela serait encore possible. Avant même d’exercer des responsabilités, les jeunes chercheurs sont astreints à toutes sortes de démarches administratives, ne serait-ce que pour faire évaluer leur travail et obtenir des financements, qui réduisent d’autant le temps consacré à la recherche proprement dite. Une évolution qui me désespère !

- En quoi ont consisté vos premiers travaux ?

Au-début de ma carrière, j’ai apporté des contributions à la compréhension du mécanisme de production d’oxygène par la photosynthèse, à travers des expériences significatives, que j’ai poursuivies durant plusieurs années. C’est dans ce domaine que je me suis fait connaître. Déjà, cette recherche fondamentale s’appuyait sur le développement de techniques de pointe qui permettaient en l’occurrence de mesurer le taux d’oxygène avec une sensibilité et une rapidité de réponse bien supérieures à ce qui était possible jusqu’ici. Depuis, comme à mes débuts, le développement de techniques nouvelles représente encore une part importante de mon activité scientifique.

Au début, on ne savait travailler que sur du matériel vivant entier (des algues vivantes en l’occurrence) ou des chloroplastes isolés obtenus en broyant des feuilles de plante. Depuis, de nouvelles voies de recherche se sont ouvertes. D’une part, la biochimie qui permet d’extraire les grands complexes protéiques au sein desquels les réactions fondamentales se produisent – une approche que je qualifierais de « réductionniste ». D’autre part, le développement de techniques de pointe permettant d’obtenir des informations au niveau moléculaire. Ces techniques, de plus en plus variées, permettent d’obtenir des informations aussi bien sur le fonctionnement des grands complexes protéiques isolés par voie biochimique que sur des matériels vivants – bactéries, algues ou feuilles intactes. C’est l’approche que j’ai privilégiée. Car si on peut obtenir des informations intéressantes sur des complexes isolés, extraits d’une cellule, on perd celles qui dépendent de l’organisation de ces différents complexes au sein de la cellule. La compréhension de leur organisation supramoléculaire est indispensable pour comprendre la fonction photosynthétique, ce qui nécessite d’étudier le système dans son ensemble.

Concrètement, j’ai développé des méthodes spectroscopiques ultra sensibles, qui mettent à profit la possibilité de piloter l’introduction dans une cellule vivante du principal substrat de la photosynthèse : la lumière. Il est ainsi possible de contrôler la vitesse du processus photosynthétique en modulant l’intensité lumineuse ou en utilisant des éclairs de courte durée, qui déclenchent de manière synchrone les processus de transfert d’électrons. Lesquels sont à la base du processus de conversion de l’énergie lumineuse en énergie chimique se produisant au sein de l’appareil photosynthétique. Il est aussi possible de caractériser les cinétiques des processus de transferts d’électrons se produisant dans cet appareil complexe dans des domaines de temps allant de la picoseconde à la minute. Il n’y a pas d’autres objets biologiques, qui permettent d’obtenir des temps de réaction aussi rapides et de couvrir un spectre de temps aussi large. L’autre domaine où on peut obtenir des temps de réaction assez bref est la neurobiologie, mais ce sont des temps de réaction de l’ordre de la milliseconde.

- Comment en êtes-vous venu à investir ce domaine de recherche ?

Par hasard ! Ce qui m’a très tôt vacciné contre l’idée selon laquelle on serait prédestiné pour travailler dans une discipline particulière. Je suis persuadé que j’aurais pu m’intéresser à n’importe quel autre domaine dans lesquels j’aurais trouvé le même plaisir à faire de la recherche d’une manière aussi ludique.

Une fois terminé ma licence de biologie, en 1953, j’ai, décidé de compléter ma formation par un certificat de physique générale. Un matin, alors que je n’avais pas cours, je me rendis à l’Institut pour y rencontrer une personnalité que je connaissais, le professeur Aubel, qui dirigeait le service de Biochimie. Je lui ai demandé s’il était possible d’y faire un stage de technicien, à temps partiel non rémunéré car je voulais savoir à quoi pouvait ressembler la vie d’un laboratoire. En guise de réponse, il m’a fait aussitôt monter à l’étage supérieur en me disant : « On va aller voir Wurm’ », le diminutif qu’il utilisait pour qualifier son ami, le professeur René Wurmser, chef du service de biophysique, qui avait été mon professeur à la faculté. Aussi incroyable et presque indécent que cela puisse paraître à un jeune chercheur d’aujourd’hui, ce dernier m’a, avant même que j’eusse le temps de dire quoi que soit, fait mettre une blouse blanche en disant : « Vous commencez maintenant ! ». Intimidé, je n’ai pas eu le courage de lui dire que j’aurais bien voulu prendre le temps de réfléchir. Ces minutes ont décidé de l’ensemble de mon avenir scientifique et explique pourquoi je me suis consacré à la recherche dans le domaine de la photosynthèse.

- C’est effectivement incroyable…

Nous étions, il est vrai, à une époque où les jeunes chercheurs n’étaient pas encore si nombreux. Les patrons de laboratoire se livraient donc à une compétition pour se les arracher. Toujours est-il que, après une année de stage, j’ai intégré le CNRS comme stagiaire de recherche. Puis j’ai préparé une thèse sous la direction de René Wurmser qui s’est révélé un patron exceptionnel et remarquable. Il m’a laissé une liberté totale dans mes choix de recherche. Une telle attitude n’était pas sans risque, mais elle était possible à cette époque car j’avais déjà intégré le CNRS. C’est certainement cette grande liberté qui m’a permis de faire un travail original aussi bien au regard des nouvelles techniques développées que des résultats obtenus.

- Aviez-vous le sentiment d’emprunter une voie toute différente de celle de vos parents ?

De prime abord, mon champ de recherche peut paraître effectivement très différent du leur. Je n’en partageais pas moins la même vision qu’eux, de la recherche, à savoir : la nécessité de s’investir simultanément dans la recherche fondamentale et dans le développement de nouvelles approches techniques, indispensables pour progresser sur le plan expérimental. Mon père était lui-même plus un expérimentateur qu’un théoricien. Pour les besoins de ses expériences, il a lui aussi développé des techniques nouvelles.

- Comment vos parents ont-ils néanmoins appréhendé votre parcours de chercheur ?

Ils ne m’ont jamais exercé la moindre pression. Ils m’ont d’autant moins dissuadé à m’orienter vers l’étude de la photosynthèse qu’ils étaient aussi attentifs à l’émergence de nouveaux champs de recherche. Même si, à travers la recherche de la radioactivité, leur domaine de prédilection, ils avaient fait l’expérience du fait qu’une science qui apparait obsolète pouvait en réalité connaître des développements spectaculaires…

Toujours est-il que la pratique moderne de la physique nucléaire n’a plus guère à avoir avec celle que mes parents connurent à leurs débuts. La découverte de la radioactivité artificielle, se plaisait à me rappeler mon père, s’était faite autour d’une table en bois, en une après-midi ! Désormais, la physique nucléaire se pratique dans de grands laboratoires, avec des équipements sophistiqués. Dans ces conditions, mon père m’a donc encouragé à investir une science où je pourrais vivre pleinement la recherche comme un jeu en temps réel et goûter au plaisir de la découverte.

- Vous a-t-il toutefois orienté vers une science en particulier ?

Non. Il ne m’avait d’ailleurs pas dissuadé explicitement de faire de la physique nucléaire. Mais dans les discussions que nous avions, il m’a fait comprendre que la recherche dans ce domaine n’avait plus gère à voir avec celle qu’il connut au début de sa carrière, dans les années 30. Tant et si bien qu’à la fin de sa vie, il disait même ne pas être sûr qu’à mon âge, il aurait lui-même investi ce domaine de recherche qu’il avait pourtant contribué à développer. Désormais, des années sont nécessaires pour mener à bien des expériences et en analyser les résultats. Or, lui, il aimait que cela aille vite. Une impatience qu’il m’a sans doute transmise : moi-même j’aime pouvoir obtenir rapidement de résultats et élaborer immédiatement de nouvelles interprétation.

- Echangiez-vous avec vos parents sur vos propres travaux de recherche ?

Oui, bien sûr. Tous deux s’y intéressaient, mon père tout particulièrement. Un peu trop d’ailleurs… Voici une anecdote qui illustre à quel point. Suite à la mise au point d’une nouvelle méthode électrochimique pour détecter l’oxygène produit par la photosynthèse (un de mes tout premiers objets de recherche), je rédigeai une note à l’attention de l’Académie des Sciences. Note, qui selon l’usage, devait être présentée par un de ses membres. Mon père en étant un, il m’a demandé de faire cette présentation. J’eus beau protester, dire que ce n’était pas possible, il s’est obstiné, au prétexte qu’il était compétent dans ce domaine (de fait, il s’était intéressé à l’électrochimie au début de sa carrière). Le résultat : c’est cet article [Pierre Joliot tend un document], ma première publication – le nom de mon père y est mentionné. Croyez-moi, j’ai trainé cet épisode comme la honte de ma vie ! (rire). Pour quelqu’un qui, comme moi, ne voulait pas dépendre de ses parents, c’était compromettant. A mon âge, je suis très heureux de ce choix et trouve cela finalement plutôt amusant.

Pour accéder…

… à la suite de l’entretien, cliquer ici.

… à la chronique de l’ouvrage de Pierre Joliot : La Recherche scientifique (propos recueillis par Christophe Gruner, Flammarion Jeunesse, 2017), cliquer ici.

 

5 commentaires à cet article
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