La modélisation mathématique au service du vivant et de l’ingénierie. Rencontre avec Laurent Desvillettes

Rentrée des éudes en master abordant des thématiques en lien avec le LabEX © Nicole Lhermitte
Rentrée d'études en master abordant des thématiques en lien avec le LabEX © Nicole Lhermitte
Suite de notre série sur les Labex. Aujourd’hui, le LMH, qui a vocation à explorer différents domaines à l’interface des mathématiques. Présentation par Laurent Desvillettes directeur-adjoint de la Fondation mathématique Jacques Hadamard (FMJH), qui porte le projet avec l’ensemble de la communauté des mathématiciens du Plateau de Saclay.

- Dans quelle mesure l’appel à projets de LabEx a constitué une opportunité ou couronné une mobilisation antérieure de la communauté des mathématiciens du Sud parisien ?

La constitution du LMH s’inscrit en effet dans le prolongement d’initiatives qui remontent au moins au milieu des années 2000, avec un premier projet autour de la création d’un RTRA (Réseau Thématique de Recherche Avancée). Ce projet, qui couvrait un périmètre un peu différent de celui du Labex (en plus de l’université Paris-Sud, de l’Ecole Polytechnique, de l’ENS Cachan et de l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques – IHES, y participait l’université de Cergy-Pontoise), n’a finalement pas abouti.

Un mathématicien à l’interface de la biologie et de l’ingénierie

Directeur-adjoint de la Fondation Hadamard, Laurent Desvillettes est par ailleurs professeur à l’ENS Cachan qu’il a rejointe en 1998, après avoir enseigné à l’université d’Orléans (1994-98). Formé aux mathématiques appliquées, ce spécialiste des « équations aux dérivées partielles » (EDP) est déjà rompu aux partenariats avec des chercheurs d’autres horizons disciplinaires et le monde de l’entreprise : il travaille en lien avec des biologistes, sur les dynamiques de populations animales, ou encore avec le CEA et l’industrie pétrolière sur les aérosols.

Mais il a permis aux parties prenantes de mieux se connaître. A peu près au même moment, il y eu la mise en place d’un PRES (Pôle de recherche et d’enseignement supérieur), qui a connu différents périmètres avant de déboucher sur sa version finale (le PRES UniverSud). Outre l’université Paris-Sud, l’ENS Cachan, il englobe l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, mais pas d’écoles d’ingénieurs. D’autres projets ont été imaginés par les mathématiciens, qui, à défaut d’aboutir, ont entretenu l’idée de rapprochements avec, à chaque fois les mêmes établissements – l’université Paris-Sud, l’Ecole Polytechnique et l’ENS Cachan – qu’on devait retrouver dans le LMH.

- Dans quelle mesure la création de la Fondation Hadamard a profité à cette dynamique ?

Elle a constitué une étape décisive. La vocation de cette fondation est de réunir autour d’un projet et d’une vision partagée les grands acteurs scientifiques du Sud parisien qui s’engagent fortement en mathématiques, qu’ils relèvent d’établissements reconnus comme des acteurs majeurs de la discipline, ou d’organismes recourant aux mathématiques. Dans ses grandes lignes, la Fondation a repris le projet de RTRA, mais en y associant des établissements partenaires (comme très bientôt l’UVSQ). Elle propose des bourses aux différentes catégories d’étudiants (en master, en thèse ou post-docs), des aides à l’organisation de colloques, des postes de lecteurs, soutient de nouvelles formations… En bref, il s’agit d’aider la communauté de mathématiciens à se structurer.

Pour autant, la Fondation n’a pas vocation à privilégier des thématiques. Elle promeut l’ensemble des mathématiques du Sud parisien, toutes spécialités confondues. C’est une différence avec le Labex, largement structuré par essence autour de thématiques.

- A vous entendre, on comprend que le terreau a été propice à la constitution d’un Labex. Comment expliquer que votre dossier n’ait pas été retenu des le premier appel à projets ?

A partir du moment ou la Fondation a été créée, il est apparu évident que nous ne pouvions pas ne pas répondre à cet appel à projets. Mais sans doute l’avons-nous fait un peu trop dans l’urgence, en calquant de surcroît notre projet sur la Fondation elle-même, à la définition des thématiques près. Mais il était insuffisamment structuré, ce dont nous avions conscience. Nous n’avons donc pas été plus surpris que cela par le compte-rendu du jury : élogieux sur le contenu, plus critique sur le degré de structuration. Nous avons mis à profit la période précédant le second appel à projets pour y réfléchir et accordé les parties prenantes sur des axes clairement identifiés, prioritaires…

 - … au prix de réunions de travail…

En effet, c’est comme que cela s’est passé avec tout de même des échanges par e-mails. Cette précision est tout sauf anecdotique car on touche aux conditions concrètes de collaboration entre des établissements disperseés sur un territoire.

 - Nous y reviendrons. Pouvez-vous préciser au préalable les thématiques dont vous êtes convenus ?

Pour nous inscrire dans ce qui nous semblait être l’esprit du Labex, nous nous sommes gardés de proposer des thématiques spécifiques au champ des mathématiques. Nous avons au contraire privilégié celles qui nous plaçaient aux différentes interfaces. En discutant avec les mathématiciens qui avaient déjà des liens avec d’autres champs de recherche et les entreprises, nous en avons dégagé quatre, regroupant suffisamment de personnes et gagnant à être développées. Je les présenterai par ordre non pas d’importance, mais de priorité et de maturation. Le premier concerne l’interface mathématiques et sciences du vivant. De nombreux mathématiciens sont à cette interface (ils procèdent à des modélisations de phénomènes relevant, par exemple, de la biologie), mais hors de toute structure, en tout cas sur Paris-Sud. Il n’y a de surcroît aucun outil de formation spécialisé de type master 2. Le Labex nous a paru être l’occasion de combler rapidement ce vide.

La deuxième thématique se situe, elle, à l’interface des mathématiques et de l’ingénierie. Elle découle d’un autre constat : dans notre périmètre géographique, on compte de nombreuses écoles d’ingénieurs et leur nombre devrait croître à mesure de l’évolution du Plateau de Saclay. Certaines disposent déjà de leur équipé de mathématiciens, d’autres ont des laboratoires comptant des mathématiciens au milieu d’autres chercheurs en ingénierie: mécanique, électronique, etc.. Cette thématique est donc l’occasion de mettre en place une structure commune dans laquelle se retrouveraient les mathématiciens des écoles d’ingénieurs ou qui veulent tout simplement développer leurs liens avec le monde industriel.

Les deux autres thématiques sont moins prioritaires, mais appelées à monter en puissance dans la durée de vie du Labex (8 années) : d’une part, la physique mathématique, qui mobilise déjà des forces importantes au sein de l’université de Paris-Sud (Wendelin Werner, médaille Fields en 2006, et Nalini Anantharaman, lauréate du prix Henri Poincaré en 2012) ou à l’IHES (Maxim Kontsevich, médaille Fields en 1998). D’autre part, un projet plus spéculatif, situe, lui, à l’interface des mathématiques et de l’informatique.

- Des thèmes abordés, pour certains, par d’autres Labex… 

En effet. L’interface mathématiques et informatique, par exemple, est aussi explorée par Digiteo. Ce ne peut être qu’un partenaire naturel. De même que les Labex tournés vers la physique. Notre souhait est que tous s’intègrent dans l’Idex de Paris-Saclay et qu’à terme, on puisse y former un département de mathématiques que la FMJH préfigure.

- Les financements alloués à votre Labex (1 200 000 euros par an, pendant huit ans) sont-ils à la hauteur de vos ambitions ?

Si de manière générale les sommes allouées aux Labex peuvent paraître modestes, au regard de la masse salariale distribuée sur l’ensemble des établissements concernés, il faut reconnaître qu’elles sont loin d’être dérisoires au regard des besoins d’un Labex comme le nôtre. Et pour cause. A la différence d’autres domaines, nous autres mathématiciens n’avons pas besoin de grands équipements, mais de pouvoir nous rendre à nos congrès internationaux, d’inviter des collègues étrangers, des seniors ou des jeunes qui souhaitent venir se former chez nous… Ce qui représente des coûts que le Labex peut assumer utilement.

- A vous entendre, un Labex est par ailleurs un levier de structuration, mais aussi de visibilisation d’une communauté de recherche…

En effet. Si le Sud de Paris compte de nombreux chercheurs et équipes de recherche en mathématiques, de renom international, le paysage d’ensemble donne l’impression d’un empilement de structures successives, parfois anciennes. Sans compter les réseaux de collaboration informels que les chercheurs ont eu tendance à développer indépendamment de la structuration géographique.

En somme, le Labex et la Fondation Hadamard qui le porte et qui partage sa gouvernance permettent de clarifier ce paysage. L’avenir dira si nous y sommes parvenus ou si nous n’avons fait qu’ajouter une couche supplémentaire de complexité ! Cet effort de structuration est indispensable à notre visibilité extérieure. Un étudiant étranger qui souhaite faire ses études à l‘extérieur de son pays doit pouvoir se faire une idée des établissements qui se trouvent ici et des modalités de l’accueil qui lui seront réservées. Sans quoi, il sera tenté de privilégier d’autres campus.

- Est-ce à dire que vous travaillez jusqu’au projet d’un logo commun ?

Oui et même davantage : un portail commun sur le net, conçu pour répondre aux besoins spécifiques des étudiants selon qu’ils sont en M1, en M2, en thèse ou post-docs. Cet effort de visibilisation, déjà au cœur des préoccupations de la Fondation Hadamard, est l’objet d’une autre action du Labex : la mise en place d’une école doctorale de mathématiques. A l’heure actuelle, les établissements ont leur propre école, thématique ou pas, selon leur taille. Nous souhaitons créer une école doctorale commune, à la fois thématique et suffisamment visible à l’extérieur.

- Comment vous y prenez-vous pour mettre en musique des établissements dispersés sur un territoire comme le Plateau de Saclay, en l’état actuel des moyens de transport ?

C’est une question importante. D’autant que plusieurs établissements partenaires du Labex ne sont pas encore implantés sur le Plateau. C’est le cas de l’ENS Cachan. La situation intermédiaire où nous serons encore quelques temps pose de vrais problèmes pratiques. Se rendre sur le Plateau n’est pas simple. Notre déménagement ne résoudra pas tout. Il conviendra d’améliorer à la fois les conditions de transport sur le Plateau et de l’accessibilité depuis Paris.

A titre personnel, je suis de près les projets relatifs au cluster, dont celui du métro automatique. Je milite pour une création de nouvelles dessertes et l’amélioration de celles déjà existantes. J’utilise le RER B depuis 1985. Je peux témoigner de sa lente mais constante dégradation ! C’est d’autant plus regrettable qu’il est une vitrine de nos savoir-faire et un des principaux moyens d’accès pour les chercheurs et étudiants étrangers appelés à se rendre sur le Plateau de Saclay.

Pour plus d’information sur le LMH consulter le site de la Fondation de Coopération Scientifique, Campus Paris Saclay.

Crédit photo : D.R. (photo en Une) ; Sandra Doucet (Portrait de Vincent Desvillettes).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>