« Ingénieurs pour l’école ». Le témoignage de Marie Ros-Guézet

Marie Ros-GuezetPaysage
Ingénieur de formation, Directrice des opérations du Centre de recherche de Thales à Palaiseau, vice-Présidente de l’association Polvi, elle est une actrice particulièrement active de Paris-Saclay. Depuis septembre 2015, et pour une durée de trois ans, elle a rejoint le dispositif « Ingénieurs pour l’école », mis en place par l’Education nationale en partenariat avec de grandes entreprises. L’occasion pour elle de faire profiter aux collégiens et lycéens, ainsi qu’aux enseignants, de son expérience et de son réseau de contacts au sein du monde économique. Mais aussi de révéler aux acteurs de Paris-Saclay, le potentiel humain et technologique des établissements scolaires du territoire.

- Si vous deviez présenter en quelques mots le dispositif « Ingénieurs pour l’école » ?

C’est un dispositif qui existe depuis plus d’une vingtaine d’années – il a été mis en place en 1994. Il consiste à faire profiter les enseignants de l’Education nationale de l’expérience professionnelle de cadres séniors, de leur connaissance du monde de l’entreprise et des contacts qu’ils peuvent avoir avec d’autres professionnels. L’enjeu est d’aider les jeunes à comprendre le monde économique pour mieux s’orienter, mais également à s’insérer au plan professionnel, ce qui, rappelons-le commence très tôt, au moment des stages.
En ce qui me concerne, j’ai sollicité un détachement du groupe Thales pour rejoindre le dispositif au 1er septembre 2015 et ce, pour trois ans (durée de la mission). J’interviens sur le territoire de l’Académie de Versailles avec six autres ingénieurs, provenant de grandes entreprises différentes : Air France, EDF, Airbus Group, et Schneider Electric.

- En quoi consistent concrètement vos actions ?

La palette est large : elle va d’actions ponctuelles à des actions plus stratégiques. Je peux ainsi intervenir au sein d’une classe d’un établissement ou aider à identifier une personne susceptible de témoigner de son propre métier ou d’aider les élèves à mener à bien un projet. Cela peut consister aussi à organiser des sorties dans une entreprise. Plusieurs avaient été programmées en novembre. Elles ont malheureusement dû être reportées, suite aux événements tragiques que vous savez.
A quoi s’ajoutent des actions plus transversales, consistant, par exemple, à intervenir auprès de différents établissements de l’Académie, sur un sujet particulier, en leur faisant profiter de mon expérience. C’est ainsi que j’ai été sollicitée pour apporter un éclairage sur la méthodologie de conduite de projet. On m’a également demandé d’intervenir dans la perspective de la réforme des collèges, qui vise à introduire plus d’interdisciplinarité. Réforme innovante, ceci dit en passant, car parfaitement en phase avec la manière dont on travaille désormais dans le monde professionnel : si le mode hiérarchique et descendant reste d’actualité, le mode projet, consistant à faire travailler ensemble des personnes, même de structures hiérarchiques différentes, tend à se diffuser. Toujours dans l’esprit d’une démarche transversale, je suis intervenue au lycée, dans le cadre des filières de management et gestion ou en sciences de l’ingénieur (en terminale, les lycéens doivent mener des projets au cours de l’année).

- Et les actions stratégiques, en quoi consistent-elles ?

Principalement dans la mise en place de conventions entre entreprises et l’Académie de Versailles, et leur suivi au travers de comités de pilotage annuel. Par exemple, avec la RATP, il est convenu de programmer, à l’intention des élèves de la filière professionnelle, une journée autour des métiers accessibles, au sein de cette entreprise, avec ou sans le bac. Je suis également membre du comité de pilotage académique Qualeduc, projet sur la démarche qualité et l’auto-évaluation dans les établissements d’enseignement professionnel.

- Combien êtes-vous d’ingénieurs à intervenir dans ce dispositif ?

Au total, une cinquantaine, tous détachés par leurs groupes respectifs, y participent à travers la France. Cela peut paraître peu. Mais le dispositif a vocation à rester modeste. Etant entendu qu’il mobilise en réalité bien plus de personnes en comptabilisant celles que nous sollicitons justement pour participer à des actions ponctuelles.

- Et intervenez-vous auprès de publics scolaires particuliers ?

En principe, le dispositif s’adresse à l’ensemble des collégiens et lycéens. Mais, de fait, nos interventions sont en priorité tournées vers les jeunes qui ont moins accès à la connaissance du monde industriel ou, plus généralement, du travail, et qui se questionnent donc le plus sur leur orientation et leur insertion professionnelles.

- Concernant le monde industriel, ne rencontrez-vous pas des difficultés à convaincre de son intérêt, compte tenu de la vision pas forcément positive qu’en ont les jeunes ?

Même si l’intitulé de ma mission renvoie au monde de l’ingénieur et donc à l’industrie, je suis en réalité davantage sollicitée pour faire l’interface entre le monde de l’Education nationale et le monde économique, en son sens large. Je ne suis donc pas uniquement là pour promouvoir spécifiquement les métiers de l’ingénieur ni de l’industrie, quand bien même suis-je ingénieur, issue d’un groupe industriel. Il s’agit davantage d’identifier des personnes exerçant dans tous types de domaines d’activités. Par exemple, une inspectrice de l’Education nationale m’a sollicitée pour que je la mettre en contact avec une responsable dans le secteur des soins à domicile. Cela étant dit, il m’est déjà arrivé de témoigner sur mon métier d’ingénieur et les formations qui y mènent. Mais, davantage en tant que femme !

- Comment faites-vous pour faire l’interface avec des domaines aussi divers ?

Déjà, j’ai une trentaine d’années d’expérience dans l’industrie, de surcroît dans différents types d’industrie : l’industrie du verre, l’industrie du BTP, l’industrie du papier,… Et, au sein des groupes Airbus et Thales, j’ai exercé diverses activités et fonctions. Mes responsabilités professionnelles m’ont valu d’être membre associée à la CCI de l’Essonne et donc de fréquenter des représentants d’autres secteurs d’activités.
J’ajoute qu’avant de faire une carrière dans l’industrie, j’ai été enseignante et ce, pendant huit ans. Enfin, je suis issue d’une famille d’agriculteurs. Petite, je participais aux travaux de la ferme ! Bref, j’ai plusieurs cordes à mon arc…

- Un parcours de vie peu commun…

Qui me permet, en tout cas, de témoigner de l’importance de l’école, d’autant que, pour ma part, c’est là que j’ai appris le français ! Mes parents étaient d’origine italienne, de surcroît d’un milieu très modeste. A ma façon, j’incarne l’ascenseur social !
En tant qu’enseignante, j’ai pris la mesure de la difficulté des jeunes issus de milieux modestes à s’orienter. J’étais très mal à l’aise à l’idée de les préparer à un monde que je ne connaissais pas moi-même. Au point d’avoir fini par entreprendre des études d’ingénieur.

- Vivez-vous votre engagement au sein du dispositif Ingénieurs pour l’école comme un retour aux sources ?

Oui, avec cependant le sentiment de redécouvrir le monde de l’Education nationale !

- Un monde plus cloisonné du temps où vous étiez institutrice ?

Pas spécialement, en tout cas pas plus que le monde de l’entreprise. Force est, en effet, d’admettre que celui-ci n’est pas plus ouvert à l’Education nationale que celle-ci à lui. Si donc j’ai « redécouvert » quelque chose, c’est à quel point la réciproque est vraie. De fait, une fois que vous êtes engagé dans le monde du travail, au sein d’une entreprise, vous n’avez plus guère de contact avec les enseignants, sauf à avoir des enfants. Au sein du monde de l’Education nationale, ce que j’ai redécouvert, c’est à quel point ces enseignants sont particulièrement motivés, attachés à remplir leur mission, à faire réussir leurs élèves…

- Et ces derniers, comme les trouvez-vous ?

De manière générale, je les trouve particulièrement anxieux quant à leur avenir. C’est en tout cas ce que je perçois à travers leur questionnement. Ils ont certes beaucoup plus de facilité pour accéder à la connaissance, mais ils se posent aussi beaucoup plus de questions sur leur avenir professionnel. Ils sont inquiets à l’idée de mal s’orienter, puis de rencontrer des difficultés à accéder au marché du travail. D’où l’intérêt de ce dispositif qui nous permet à nous autres adultes d’intervenir le plus tôt possible pour les éclairer aussi bien sur leur orientation que sur le monde du travail.

- Avec le sentiment de parvenir à dissiper cette anxiété ?

Oui, je suis tentée de le dire au vu du retour que nous avons de nos interventions en classe. Un exemple parmi d’autres : celle que nous avions faite avec d’autres ingénieurs au Lycée des Ulis où un professeur organisait un après-midi sur les métiers d’ingénieurs, à l’attention des filles, des secondes aux classes préparatoires. Nous avons donc témoigné de notre expérience professionnelle. Quelques jours plus tard, le professeur nous informait que nos témoignages avaient été manifestement probants puisque des élèves se disaient désormais motivées à l’idée de devenir ingénieur. Je pourrais citer d’autres exemples.

- Travaillez-vous dans la durée auprès des élèves ?

Non, en principe l’échange ne dure que le temps d’une intervention. Sauf à ré-intervenir, comme un professeur m’a demandé de le faire. C’est davantage avec les enseignants que nous nouons des relations durables. Nous sommes à leur disposition. Ils font appel à nous en tant que besoin…

- Est-ce à dire que vous êtes à plein temps sur cette mission ?

Oui ! Je relève toujours du groupe Thales, mais en étant détachée et ce, pour une durée de trois ans, comme indiqué. Etant en fin de carrière, cette mission est pour moi une manière motivante de capitaliser sur mon expérience professionnelle en en faisant profiter des jeunes. L’occasion aussi de témoigner du fait que ce n’est pas parce qu’on est né dans un milieu modeste et une fille, de surcroît, que le monde des ingénieurs est inaccessible.

- Des éléments biographiques dont vous faites état lors de vos interventions ?

Oui, bien sûr ! Le cas échéant, je ne manque pas de rappeler que mes parents m’avaient même dissuadée de faire des études d’ingénieur. Parce qu’ils n’avaient tout simplement pas les moyens de les financer. Mais même boursière, ils ne m’auraient pas encouragée, considérant qu’ingénieur, ce n’était pas un métier pour une fille ! Naturellement, je ne leur jette pas la pierre. D’autant qu’ils ont été heureux pour moi une fois que je suis devenue ingénieur des Mines de Paris. Il reste que je sais ce qu’il en coûte quand on n’est pas encouragé à faire les études dont on rêve.

- Un mot sur leur exploitation agricole dont vous avez hérité ?

Elle est située dans le Sud-Ouest. M’étant beaucoup investie dans ma vie professionnelle, laquelle occasionnait pas mal de déplacements, j’ai suspendu l’exploitation sans exclure, cependant, de m’y réinvestir. Et ce, dans l’idée d’en faire une ferme thérapeutique. J’ai d’ailleurs entamé, le week-end, une formation pour être naturopathe certifiée.
Je conçois que ce peut paraître étrange d’entendre cela dans la bouche d’un ingénieur d’un grand groupe industriel, installé sur un territoire qui a vocation à être un cluster technologique. Mais cela a aussi contribué à mon expérience de la vie. Une exploitation agricole peut en outre être le lieu d’innovation. Je précise que celle de mes parents vivait en complète autarcie. A l’heure où on nous parle de sobriété, cela ne me paraît pas un modèle dépourvu d’intérêt.

- Au-delà de votre parcours personnel, dans quelle mesure le contexte de Paris-Saclay vous a-t-il incitée à vous engager dans ce dispositif « Ingénieurs pour l’école » ?

Cela fait un petit moment que je souhaitais m’engager dans cette mission. Je l’ai découverte il y a une dizaine d’années, soit avant que ne soit lancé le projet de Paris-Saclay. Je m’étais dit qu’un jour je m’y engagerais. Paris-Saclay m’a confortée dans cette idée en me permettant de constituer un réseau avec d’autres entreprises : celles du Plateau, à travers l’Association Polvi dont j’ai assuré le premier mandat de Présidente, mais aussi du parc d’activités de Courtabœuf à travers l’association Adezac, dont je suis très proche, ou encore de Saint-Quentin-en-Yvelines, à travers, cette fois, l’association Delta. Sans oublier mon statut de membre associée de la CCI de l’Essonne. Je fais profiter de tous ces contacts aux collèges et lycées, qui, le plus souvent, méconnaissent les entreprises de leur territoire, y compris celles situées à leurs portes.

- Et, inversement, dans quelle mesure estimez-vous qu’un tel dispositif est utile aux entreprises de Paris-Saclay ?

Un tel dispositif leur est aussi utile, ne serait-ce que pour les rapprocher des établissements scolaires, qu’elles sont nombreuses à méconnaître. Combien savent-elles, par exemple, que le lycée polyvalent de l’Essouriau, aux Ulis, dispose de plateformes technologiques, avec pas moins de trois imprimantes 3-D ? De quoi être bien utiles à de petites entreprises ou des start-up qui n’ont pas les moyens d’en acquérir. J’ai d’ailleurs aussitôt songé à susciter un partenariat entre ce lycée et des entreprises des alentours. Avec Sylvain Dorschner, d’Innoéco, nous avons organisé une réunion avec le Proviseur, Monsieur Vandeporta, pour réfléchir à ce qu’on pourrait mettre en place dans la perspective de l’incubateur de l’Usine du futur qui doit être prochainement créé. Bref, j’ai l’impression de semer des graines qui pourraient contribuer à resserrer les liens entre des acteurs du territoire qui se méconnaissent, mais qui ont manifestement tout à gagner à se rapprocher, à travailler ensemble, non sans, du même coup, ouvrir des perspectives nouvelles aux élèves aux mêmes en termes d’orientation ou d’insertion professionnelle.

- Ce que vous nous décrivez-là, n’est-ce pas une valeur ajoutée par rapport au dispositif initial ?

Sans doute. Encore une fois, si les entreprises ignorent le potentiel des lycées de leurs territoires, ceux-ci méconnaissent les entreprises qui sont à leurs portes. Or, ce sont des viviers de stages voire d’emplois pour les élèves. Je mets donc à profit cette mission pour créer un lien de proximité. C’est dans cet état d’esprit que j’ai programmé une visite, pour les classes de seconde professionnelle du lycée de l’Essouriau, au CEA/Saclay qui compte tous les métiers de supports auxquelles elles se préparent (maintenance, exploitation, conversion d’énergie…).

- N’est-ce pas aussi une manière de mettre les Grandes Ecoles du Plateau de Saclay, devant leurs responsabilités vis-à-vis des lycées du territoire ?

Non, je n’ai pas cette prétention, d’autant que ces écoles, que ce soit Polytechnique ou Supélec, font déjà beaucoup de choses en la matière. L’enjeu est davantage de renforcer le lien des lycées avec les entreprises, et, notamment, les plus petites, qui ne se rendent pas toujours compte des ressources humaines et technologiques qui s’y trouvent. Elles pourraient accueillir des bacs pro en stage. Pour mémoire, cette filière, qui fête ses trente ans cette année, prévoit plusieurs stages en entreprise, justement pour permettre aux jeunes de nouer un premier contact avec le monde de l’entreprise. Or, beaucoup rencontrent des difficultés à trouver un stage, même en étant bon élève. Ce que je souhaite, donc, c’est de faire prendre conscience aux entreprises de leurs besoins et du fait que ces stages sont d’autant plus intéressants qu’ils peuvent être couplés au projet que les élèves doivent mener au cours de l’année, sur la base d’une plateforme technologique.

- En vous écoutant, on perçoit beaucoup de motivation et même d’enthousiasme. Or, à en juger par les échos qu’en donnent les médias, l’Education nationale et la jeunesse – si tant est que ce mot ait un sens, au singulier – inspirent davantage le pessimisme… Comment expliquez-vous ce décalage ?

J’ai découvert des jeunes qui attendent beaucoup de nous, les adultes. A chaque fois que je vais dans les classes, que je discute avec eux, comme avec leurs professeurs, je ressens fortement cette attente. Cela nous donne, encore une fois, une grande responsabilité, en tant que citoyens ou, tout simplement, représentants du monde du travail. Loin d’ajouter à la sinistrose, je considère que c’est une bonne nouvelle : je ne perçois pas ce divorce entre les générations dont on nous parle. Les jeunes ne sont pas en conflit avec les adultes ! Ils demandent jusque que ceux-ci les aident en prenant le temps de les écouter. Ils se posent beaucoup de questions et n’hésitent pas à nous les poser. Mais c’est vrai aussi qu’ils se font une idée fausse du monde du travail. Vous évoquiez l’a priori qu’on pouvait avoir à l’égard de l’Education nationale. Mais cet a priori existe dans l’autre sens, à l’égard du monde du travail ! C’est vrai qu’on véhicule principalement l’image d’entreprises qui licencient, qui délocalisent, qui mettent la clé sous la porte ou dans lesquelles on souffre. Or moi, même si le travail professionnel est toujours exigeant et parfois difficile, j’ai toujours été une salariée heureuse dans les entreprises où j’ai été. Et je n’ai jamais été la seule, parmi mes collègues, loin s’en faut !

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