Imaginaire, industrie et innovation

Musso Cerisy Paysage
Tel était l’intitulé d’un colloque qui s’est déroulé du 21 au 28 septembre (sept jours !) 2015 au Centre culturel international de Cerisy. Son directeur, Pierre Musso, titulaire de la chaire d’enseignement et de recherche « Modélisations des imaginaires, innovation et création » a bien voulu nous en dresser à chaud un premier bilan. Où il est question de Paris-Saclay…

- Comment en êtes-vous venu à « modéliser des imaginaires », deux termes que l’on n’a pas l’habitude d’associer ?

Au risque de vous surprendre, j’étais encore loin de songer à modéliser les imaginaires au moment de m’engager dans le projet de création d’une chaire autour de ceux-ci. A l’origine, je souhaitais explorer les imaginaires associés à l’innovation, telle qu’elle est à l’œuvre dans l’industrie. Je craignais déjà d’apparaître un peu comme le professeur Nimbus aux yeux des partenaires industriels potentiels que j’ai commencés à approcher. L’industrie est, du moins le croit-on, d’abord préoccupée de travailler sur des objets techniques sinon des services. En réalité, la notion même d’imaginaire faisait pleinement sens aux yeux de mes interlocuteurs. L’un d’eux – un dirigeant de Dassault Systèmes – m’a même répondu : « Travailler sur les imaginaire dans l’innovation ? C’est évident ! » C’est ce même interlocuteur qui m’incita à aller plus loin en les modélisant. De là cette expression en forme d’oxymore qui offre de surcroît l’intérêt de nous placer d’emblée dans l’esprit du processus d’innovation, lequel, justement, procède le plus souvent par association improbable d’idées.

- Un mot sur ces partenaires aussi bien industriels qu’académiques de votre chaire ?

Côté industriel, nous avons, outre Dassault Systèmes, travaillé avec Orange (télécommunications), Ubisoft (jeux vidéos), PSA Peugeot Citroën (mobilité urbaine) et, au cours des trois premières années, Alcatel-Lucent Bell Labs. Coté académique, nous nous sommes appuyés sur une équipe de chercheurs pluridisciplinaires de Télécom ParisTech, une école qui a le mérite d’être tournée aussi bien vers les sciences de l’informatique et de l’ingénieur que vers les sciences sociales et humaines (SHS). Précisons que l’Université de Rennes a été également un partenaire actif de la chaire.
Entre industriels et académiques, il y eut une vraie collaboration. Les premiers ne se sont pas bornés à financer la chaire et à participer à sa gouvernance à travers des comités de pilotage et opérationnels. Ils ont activement participé aux travaux. C’est sans doute une des particularités de notre chaire comparée à d’autres. L’industrie recèle des compétences qui peuvent nourrir la recherche académique, mais que les chercheurs ignorent souvent ou sous-estiment. Tout en faisant profiter de l’apport des SHS, j’ai personnellement beaucoup appris au contact des responsables recherche et innovation de nos partenaires industriels.

- Entre industriels et académiques, comment êtes-vous parvenus à vous accorder sur la notion d’imaginaire ?

C’était effectivement important de prendre le temps de s’accorder sur cette notion. C’est devenu un mot-valise, utilisé dans de nombreuses disciplines, de la psychanalyse à la sociologie, en passant par l’anthropologie, etc., avec des différences d’acception selon les auteurs et les écoles de pensée, comme au sein d’une même discipline. Pour notre part, nous nous sommes appuyés sur des travaux pionniers en SHS : ceux de Bachelard, de Gilbert Durand, de Claude Lévi-Strauss ou encore de Georges Balandier. A travers la notion de « techno-imaginaire », celui-ci, en particulier, montre bien comment innovation technique et imaginaire sont indissociables. Or, force est de constater qu’on aborde le plus souvent la première sous un angle essentiellement fonctionnel – c’est-à-dire en focalisant sur ce à quoi elle va servir – qu’il s’agisse d’un objet, d’un service ou d’un logiciel. Or, l’innovation, même technologique, comporte toujours une dimension fictionnelle. Loin de s’opposer, les deux vont ensemble.
Les travaux de la chaire ont permis de nous accorder sur l’idée que l’imaginaire est, au fond, un langage, qui ne relève pas de la rationalité propre à la logique aristotélicienne au sens où il ne respecte pas le principe de non-contradiction. Composé de textes, d’images et d’affects, l’imaginaire procède selon une dynamique qui n’est cependant pas dénuée de cohérence au sens où on peut y trouver une logique, fut-elle a-logique, ou, si vous voulez, une grammaire (au sens du structuralisme). On peut donc bel et bien travailler à modéliser l’imaginaire et, si défi il y a, il réside dans l’invention d’outils adaptés pour le faire. Avant nous, d’autres avaient entrepris cette tâche de mettre au jour une grammaire, voire un atlas des imaginaires, car ceux-ci sont bien évidemment historicisés et couvrent des aires géographiques et culturelles diverses. Ce que Gilbert Durand, encore lui, a bien montré. Forts d’une vision partagée, nous avons ensuite procédé à de la modélisation, en nous dotant d’outils adaptés, que nous avons testés dans des ateliers collaboratifs entre industriels et académiques.

- Comment organisiez-vous vos travaux au sein de la chaire ?

Les premières années, nous avons d’abord beaucoup échangé autour du concept et des théories de l’imaginaire dans son rapport à l’innovation. Un cycle des « Jeudis de l’imaginaire » a été inauguré par une conférence de Jean-Jacques Wunenburger, professeur de philosophie à Lyon (et qui a également inauguré notre colloque de Cerisy). Mais la chaire ne s’est pas limitée à des conférences, elle a donné lieu à des travaux pratiques avec nos partenaires industriels.
Concrètement, nous avons organisé des ateliers à raison de deux à trois par an, durant quatre jours chacun, de 9 h à 18 h, avec, les deux premiers jours, de la modélisation autour de cartographies des imaginaires élaborées avec l’aide d’experts d’un sujet, puis, les deux suivants, des séances de modelage, avec des artistes. Nous développions ainsi des méthodes d’interprétation comme on sait le faire en sciences sociales et humaines, tout en procédant à des expérimentations. Les ateliers avaient lieu à Télécom ParisTech ou chez l’un de nos partenaires industriels. Ce qui, je le souligne au passage, a contribué à effacer progressivement la frontière entre nos deux mondes, université et industrie.
Par exemple, pour les besoins du travail sur les imaginaires de la ville augmentée (par les technologies) au regard notamment des mobilités et du corps, nous en avons organisé un au siège d’Ubisoft, lequel se trouve à Montreuil. Je me souviens d’une promenade collective dans les rues de la ville. Ce travail de coproduction a largement contribué à l’instauration d’une relation de confiance et à la constitution d’un vrai collectif de travail. Tant et si bien que nous avons pu nous passer progressivement d’accords de confidentialité.

- Revenons sur le mot « oxymore » que vous avez utilisé (à propos de la « modélisations des imaginaires ») et que, de prime abord, on peut appréhender comme une contradiction dans les termes. Or, c’est d’abord une figure de style littéraire voire poétique… Est-ce d’ailleurs en ce sens que vous avez jeté des passerelles avec le domaine artistique ?

Oui. Les artistes ont été étroitement associés à nos travaux et en particulier aux ateliers de modelage que j’évoquais. Cette contribution est tout sauf anodine, a fortiori quand on se place comme moi dans l’héritage du saint-simonisme. Saint-Simon est à ma connaissance l’un des premiers penseurs à avoir lancé un appel en faveur d’ « un mouvement national d’innovation ». Ce sont ses mots, y compris celui d’innovation. Quand on pense qu’il les a prononcés il y a deux siècles de cela, alors que cette dernière était loin d’être autant évoquée qu’aujourd’hui ! Nous n’étions qu’au début du décollage de l’industrie, en France. Si je rappelle tout ceci, c’est que le même Saint-Simon mettait en tête les artistes, devant les savants et les industriels, parmi les principaux acteurs de ce mouvement national d’innovation.
De fait, les artistes nous ont beaucoup apporté. Si nous voulons travailler sur les imaginaires, il nous faut savoir appréhender les expériences et les émotions. C’est ainsi que nous avons travaillé avec une troupe de théâtre mais aussi des plasticiens, des musiciens, etc. Nos échanges avec eux ont débouché sur un concept dont se servent désormais nos partenaires industriels, à savoir celui d’ « univers d’expérience », la question étant de savoir justement comment les construire. Cette intégration d’artistes a aussi contribué à créer la confiance entre académiques et industriels dans la mesure où elle a permis de ne pas nous cantonner à des échanges intellectuels voire d’images, mais d’aborder nos thématiques dans leur dimension sensible et corporelle.

- Dans quelle mesure les industriels y étaient préparés ?

L’industrie y est plus prédisposée qu’on ne le pense. Car elle-même n’est pas autre chose que cette rencontre entre l’œil et la main, l’entendement et le manuel. D’une certaine façon, nos ateliers recréaient une ambiance familière à nos partenaires industriels. J’insiste sur ce point : ces derniers sont loin de s’être bornés à nous apporter un financement ; ils nous ont aussi donné beaucoup de leur temps et de leurs compétences.

- A quel besoin a répondu l’organisation d’un tel colloque, si loin de Paris, à Cerisy, et pendant sept jours ?

La chaire a été inaugurée en 2010, en grande pompe au Palais de La Découverte, à Paris. Cinq ans se sont écoulés depuis, durant lesquels nous avons travaillé intensément. Ce colloque de Cerisy était une façon de prendre un peu de recul, dans tous les sens du terme (Cerisy est effectivement situé au fin fond du Cotentin, relativement loin de Paris, donc) et du temps (comme vous l’avez rappelé, le colloque se déroulait sur sept jours) pour, serai-je tenté de dire, un moment de recueillement : en cette époque d’accélération du temps, je pense en effet que nous avons parfois besoin de nous recueillir pour mieux rebondir. Cela vaut aussi en matière d’innovation où il importe d’alterner le temps de production conceptuelle et d’échanges, et le temps de production d’objets ou de services. Dans le cadre de la chaire, nous alternions ainsi des ateliers avec des séances d’échanges comme lors de nos « Jeudis de l’imaginaire ».
Le Centre culturel international de Cerisy était le lieu idéal pour mener une réflexion d’approfondissement avec des personnes ayant participé à la chaire ou susceptibles d’enrichir ses travaux, mais aussi des personnes extérieures (un colloque de Cerisy a pour caractéristique d’être ouvert à des auditeurs libres). En plus de prendre son temps, il permet de s’inscrire dans la durée. C’est à cet autre titre qu’il était approprié pour accueillir notre colloque. Car, et contrairement à ce qu’on pense, l’industrie au sens large (y compris de services), s’inscrit dans la durée à la différence de bien d’autres sphères d’activité, comme les médias, par exemple. Si elle parvient à durer, c’est précisément par sa capacité à capitaliser sur ses expériences passées.

- Cerisy, un lieu que vous connaissiez pour y avoir déjà organisé des colloques…

Effectivement, je m’y suis rendu une première fois en 1988 à l’occasion d’un colloque sur la communication. Tous les colloques auxquels j’ai participé ou que j’y ai dirigés par la suite étaient interdisciplinaires, dans le sens fort du mot. D’interdisciplinarité, beaucoup en parlent, mais peu la pratique en fait. Cerisy est un des rares lieux où on peut vraiment confronter ses idées avec des personnes d’horizons disciplinaires ou professionnels qui peuvent être très différents du vôtre. En principe, chaque intervention, de trois quarts d’heure, est suivie d’autant de temps de discussion. Laquelle se poursuit durant les repas ou dans le parc. On apprend ainsi presque autant des échanges formels que de ces échanges informels. C’est dire si, à Cerisy, la discussion est toujours riche. On en ressort toujours avec plein de nouvelles idées en tête.

- Comment aviez-vous conçu ce colloque-ci ?

Justement, en privilégiant cette interdisciplinarité : tandis que les premières journées étaient à dominante SHS, les suivantes ont accordé toute leur place aux sciences de l’ingénieur ou de l’informatique, avec, à chaque fois, une forte implication des industriels, présents du début jusqu’à la fin : ils avaient même pris en charge l’animation d’ateliers programmés le soir, qu’ils avaient préparés avec soin, y compris en apportant du matériel. Sans oublier la table ronde finale avec les représentants de nos quatre partenaires industriels, dont vous aurez pu apprécier la complicité intellectuelle.
Nous avions également pris le parti de mélanger les générations, avec la participation de nombreux doctorants et post-doctorants et cela a bien fonctionné. Plusieurs jeunes chercheurs de 25-30 ans y sont intervenus. C’est un autre intérêt des colloques de Cerisy que ne pas s’y retrouver entre spécialistes n’ayant plus rien à prouver. Il a d’ailleurs été organisé avec l’assistance de deux jeunes post-doctorants en sociologie, auxquels je souhaite rendre hommage : Stéphanie Coiffier et Jean-François Lucas .

- Quels enseignements en tirez-vous ?

Ce colloque m’a conforté dans l’idée de l’importance du… rythme. A Cerisy, les séances et des repas sont rythmés par des cloches – celle que le directeur de colloque est autorisé à utiliser pour marquer la reprise des séances, celle qui indique le moment des repas. Cette idée de rythme est au cœur du travail de recherche ou d’innovation : l’un comme l’autre suppose un projet, une vision, une problématique, des concepts, mais aussi un rythme. C’est d’autant plus important que l’on travaille collectivement. Il n’en a pas été autrement pour la chaire : nos travaux ont été cadencés.
Dans mon esprit, le colloque de Cerisy était donc un moment pour préparer et cadencer la suite.

- Quelle suite, justement, pour la chaire ?

Je pense que ce serait une erreur de la continuer à l’identique. Une chaire consacrée à l’innovation se doit elle-même d’innover ! Certes, on peut exploiter un filon toute sa vie comme on peut le faire avec certains brevets. Mais, moi, ce qui m’intéresse, c’est d’innover, y compris en matière de recherche, à la fois sur le contenu et la méthode. Le travail effectué dans le cadre de la chaire se poursuivra donc, mais sous une autre forme et avec d’autres objectifs. Je repars d’ailleurs de ce colloque avec pas moins d’une dizaine de pistes pour la suite.
Ce colloque n’avait, encore une fois, pas d’autre objectif que de nourrir la réflexion pour la suite. Il ne s’agissait pas tant de communiquer sur nos résultats – Cerisy n’a pas cette vocation – que de prendre le temps de se recueillir pour mieux rebondir.

- Un mot sur Paris-Saclay, un territoire dédié à l’innovation s’il en est. En quoi cette dimension territoriale importe aussi pour celle-ci et l’imaginaire qui y est associé ?

La dimension territoriale importe bien évidemment. Comme ancien expert de la Datar [ Pierre Musso a été conseiller du Délégué pour la prospective et il y a présidé plusieurs groupes de travail ], nous y sommes sensible. La notion d’ « univers d’expérience » que j’évoquais tout à l’heure peut d’ailleurs s’appliquer à un territoire innovant. Elle réfère à la notion d’atmosphère que l’économiste Alfred Marshall avait mise en avant pour caractériser ces districts industriels constitués d’une agrégation d’entreprises industrielles, spécialisées.
Mais, pour qu’il y ait une atmosphère, il faut qu’il y ait un milieu ou, disons, un climat, non pas au sens météorologique, mais d’ambiance. Or un climat, cela ne se décrète pas. Car cela relève plus de l’art que de la science. Ensuite, il faut de l’action, des projets d’activités, de production, d’invention, de création. Il faut un imaginaire partagé, fruit de l’histoire, du terroir. Je pense que c’est dans cette tension positive entre histoire et création que réside la capacité d’innovation collective. Cela vaut aussi pour un cluster comme la Silicon Valley. A force de n’en retenir que les innovations technologiques, on oublie que c’est aussi un territoire associé à l’imaginaire de la frontière, de la conquête de l’Ouest, de la ruée vers l’or. C’est aussi le foyer de l’industrie du cinéma hollywoodien qui entretient d’ailleurs des liens étroits avec l’univers de la recherche et de l’innovation. Bref, c’est un territoire chargé de mythes.
L’innovation ne consiste pas seulement à faire du nouveau. C’est aussi du renouveau. A travers l’innovation, on s’appuie sur un existant, hérité de l’histoire. On capitalise, y compris sur l’échec. Aux Etats-Unis du moins, où on a une culture de l’échec non pas, certes, comme finalité, mais comme élément d’un processus. De fait, c’est par un processus itératif d’expériences qu’on peut enclencher une dynamique d’innovation vertueuse.

- En quoi votre colloque peut-il intéressé les acteurs de Paris-Saclay ?

D’abord, en ceci que plusieurs des contributeurs à la chaire ont un lien avec Paris-Saclay, à commencer par Télécom ParisTech, qui va pour partie s’implanter sur le Plateau de Saclay. Ensuite, ce croisement des approches qu’appelle l’exploration des imaginaires dans leur rapport à l’industrie et à l’innovation est au cœur du projet de cluster de Paris-Saclay. Enfin, et comme je l’ai dit, toute institution suppose une coopération entre des compétences diverses, selon une cadence et une vision. Mais cela s’apprend et exige une vigilance de tous les instants. Car s’il faut dix ans pour constituer une équipe de recherche, il suffit de quelques minutes pour la défaire. Un collectif suppose de la confiance et une vision partagée. Cela ne se décrète pas. Il faut du temps. On y revient.

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