« Ici, les gens s’écoutent ». Rencontre avec François Mancebo

TetC26janvier2016Paysage
Aménageur-urbaniste, Professeur des universités à Reims, directeur de l'IATEUR (Institut d'Aménagement des Territoires d'Environnement et d'Urbanisme de Reims), de l'IRCS (International Research Center on Sustainability) et co-directeur du laboratoire Habiter, François Mancebo s'intéresse « aux processus décisionnels liés au développement durable et au changement climatique dans une approche interdisciplinaire ». En plus de le lire (il est l’auteur d’un ouvrage sur Le développement durable, chez Armand Colin U), nous avons eu l’occasion d’échanger avec lui à l’occasion notamment du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Quelle ne fut pas notre surprise de le croiser le 26 janvier dernier, à la Ferme du Moulon, lors de la journée de rencontre organisée par Terre et Cité en vue de préparer les Ateliers de Saclay*. Il a bien voulu répondre à nos questions entre deux ateliers.

- Mais que faites-vous donc ici ?

J’ai été invité par Terre et Cité. J’ai répondu d’autant plus favorablement à son invitation que les thèmes débattus correspondent à mes sujets de recherche : la transition à la durabilité des territoires, de l’échelle locale à celle de la planète.

- Comment êtes-vous venu jusqu’ici, depuis Reims ?

J’enseigne à Reims, mais j’habite Paris. Les deux villes ne sont distantes que d’une quarantaine de minutes en TGV. Pour venir jusqu’ici, j’ai pris ma voiture et ai roulé sans difficulté. Mais j’ai cru comprendre que ce n’était pas tous les jours ainsi. J’ai probablement bénéficié des mouvements de grève de différentes catégories de professions, qui ont fluidifié la circulation… Plus sérieusement, je mesure l’enjeu de la mobilité compte tenu de l’état des routes et de l’offre de transport en commun. Pour se rendre jusqu’ici ou circuler à l’intérieur du territoire, entre les vallées et le plateau.

- Quel regard posez-vous sur le projet de Paris-Saclay ?

Je pense que c’est un projet intéressant à étudier autant pour les conflits qu’il suscite que pour ses avancées. Le défi n’est pas simple. Il s’agit de croiser, sur un même territoire, des problématiques aussi différentes que la recherche, l’innovation, le développement économique, le maintien d’une agriculture urbaine, etc. Et un territoire, c’est aussi un enjeu d’identité. La question se pose donc de savoir comment les gens peuvent s’y projeter alors qu’on est à l’intersection de plusieurs territoires ayant de fortes particularités, entre ceux des vallées et ceux du plateau de Saclay. Bref, pour l’aménageur que je suis, Paris-Saclay est un projet intéressant de par sa complexité même. L’avenir dira si ses différents acteurs parviendront à s’accorder sur une vision partagée.
J’ai cru aussi comprendre qu’il y avait une volonté de prendre en considération le patrimoine agricole comme un élément, justement, de l’identité paysagère du territoire. Pour moi, qui travaille sur le thème de l’agriculture urbaine et notamment la transformation d’espaces verts en espaces de production maraîchère ou jardinière, c’est donc un territoire à suivre d’autant plus de près.

- Vous avez assisté aux ateliers de la matinée autour de l’ »écologie territoriale » de Paris-Saclay. Quelles sont vos premières impressions ?

Des impressions forcément générales. Difficile en effet de se faire une opinion en entendant des participants très divers, échanger de surcroît en un laps de temps relativement court. De prime abord, donc, j’ai l’impression d’une forte disparité sociale, d’une commune à l’autre, entre Châteaufort (dans les Yvelines) et Saclay (Essonne), pour ne citer qu’elles, dont nous avions manifestement des représentants. Les points de vue sont loin de converger. Au bout de dix minutes, j’ai même eu comme le sentiment que personne n’était d’accord avec personne, ou presque, que chacun parlait du point de vue de son activité et/ou de son lieu d’habitation.
A côté de cela, il y a un millefeuille administratif qui se révèle dans toute sa splendeur, entre l’échelle communale, l’échelle intercommunale, l’échelle départementale, sans compter l’échelle régionale. Autant d’échelles dont on perçoit l’enchevêtrement sur ce territoire de Paris-Saclay, lui-même à cheval sur plusieurs départements et intercommunalités.
Difficile, donc, de se parler et de se comprendre dans ces conditions. C’est du moins ce qu’on peut se dire a priori. En réalité, je pense que c’est justement la chance de ce territoire. Le fait que les points de vue soient divergents, que les gens ne paraissent pas d’accord entre eux, est plutôt de bon augure. Quant on est d’accord sur tout, rien de bouge, en règle générale. En revanche, l’absence de consensus oblige à en construire un et donc à réfléchir à un projet à même de fédérer. Et j’ai l’impression que c’est ce qui justement motive les gens. Quand bien même ils ne sont pas d’accord sur tout, au moins ils s’écoutent. Sans doute c’est ce qui m’a le plus frappé : cette disposition des gens à s’écouter. Ce n’est pas quelque chose que j’ai eu l’occasion d’observer, que ce soit du côté de Reims ou sur d’autres territoires. Ici, les gens n’hésitent pas à se remettre en cause. Une qualité assez rare pour être soulignée. D’ailleurs, très vite, on comprend aussi que tout ce beau monde se retrouve dans des associations particulièrement actives. Mais sans doute leur attitude est-elle à mettre à l’actif du travail mené depuis plusieurs années par Terre et Cité.

- Comment l’universitaire que vous êtes se sent-il au milieu d’acteurs du territoire ?

Ces échanges avec des acteurs de territoire me sont familiers. Ils participent de ce que, nous autres universitaires, appelons un « travail frontière ». Il consiste justement à confronter les points de vue d’acteurs – des agriculteurs, des chefs d’entreprise, des associatifs… – et de chercheurs, pour réfléchir collectivement à ce que peut être l’avenir d’un territoire. Un exercice auquel je me livre souvent du côté de Reims. A peine avais-reçu l’invitation de Terre et Cité, que j’y ai répondu tant c’est un exercice auquel j’aime me livrer.

- Comptez-vous revenir ?

Oui. Je suis d’ailleurs de nouveau invité pour intervenir aux Ateliers de Saclay, qui se tiendront en mai*, toujours sur le thème de l’écologie territoriale et la manière de mener un développement tout à la fois durable et territorial, qui ménage la possibilité d’une agriculture urbaine face aux risques d’urbanisation.

- Un mot sur le cadre : cette ferme du Moulon avec ses bâtiments en meulière, son porche, sa cour…

C’est proprement magnifique. Et encore nous sommes au mois de janvier. J’imagine qu’au printemps, ce doit l’être autrement plus beau. Même si cela fait aussi l’impression d’une enclave, au vu de ce qui se construit autour [ Centrale, en l’occurrence ]. Sauf à considérer que cela participe d’une hétérogénéité paysagère, on ne peut plus souhaitable. Rien de commun en effet entre le style de cette ferme et celui du bâtiment situé en face [ Supelec ]. D’aucuns peuvent le regretter. Pour ma part, je trouve que cela produit un effet intéressant. Nous sommes en France dans un pays où l’espace est trop contraint, formaté, caserné. Or, moi, j’aime bien les endroits où tout n’est pas tiré au cordeau, où il y a un peu de désordre. Probablement parce que c’est à l’image de la vie.

Suite des échos à cette journée à travers l’entretien avec Gabrielle Hillaire, étudiante en 5e année à l’Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage (ENSNP) de Blois, qui a réalisé pour l’occasion un poster scientifique sur… le Plateau de Saclay (pour y accéder, cliquer ici).

* Organisés du 23 au 26 mai prochain, les Ateliers de Saclay se proposent de « réunir une trentaine de chercheurs de haut niveau pour un travail approfondi d’analyse du fonctionnement de la région agricole et naturelle du plateau de Saclay. Ce travail vise à faire émerger des outils de gestion et de connaissance du territoire à destination notamment des partenaires institutionnels. Il permettra également d’identifier des pistes de progrès dans la gestion de la petite région agricole et naturelle » (d’après Terre et Cité). Pour en savoir plus et s’inscrire, cliquer ici.

Crédit des photos illustrant cet article (hormis le portrait de François Mancebo) : Marion Bruère – Terre et Cité.

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