« Face au numérique, il n’est pas interdit de rester optimiste ». Entretien avec Nicolas Dortindeguey

WAWlabséminaire2018Paysage
Le 4 juillet dernier, le WAWlab organisait son séminaire annuel avec pour thème, cette année, « Humain & Numérique, je t’aime, moi non plus ». En voici un écho à travers le témoignage d’un des cofondateurs de ce laboratoire du bien-être au travail de Paris-Saclay.

- Si vous deviez pour commencer par rappeler l’ambition de cette journée ?

Une première ambition était de manifester la continuité du projet WAWlab, qui en est à sa 4e année d’existence. Malgré la charge de travail que représente la programmation des ateliers que nous organisons au cours de l’année, au PROTO204, à raison d’un tous les mois et demi, nous tenions à honorer notre rendez-vous annuel, quitte à réduire un peu la voilure. Cette année, le montage du séminaire a été un peu plus difficile que les années précédentes. Rappelons que mon engagement comme celui des autres fondateurs (Fatima, Thierry…), est bénévole et que nous avons des vies professionnelles suffisamment passionnantes pour nous accaparer !

Wawlab2018-2- Et au regard du thème, Humain & Numérique, quel était l’enjeu ?

C’est un thème qui est très largement débattu. On ne compte plus les colloques et séminaires qui l’abordent. De fait, la transition numérique est en acte et nous la vivons au quotidien. Depuis plusieurs années déjà, elle impacte nos vies professionnelles. Pas un domaine qui ne soit concerné. En tant que « laboratoire du bien être au travail de Paris-Saclay », le WAWlab ne pouvait pas ne pas s’en saisir, en gardant bien à l’esprit la dimension humaine, qu’on a peut-être tendance à perdre de vue, à force de focaliser sur le potentiel des technologies et des data. Nous avions d’ailleurs songé à solliciter un philosophe pour traiter de la question de l’humanité et de son devenir dans un monde de plus en plus numérisé. Malheureusement, il n’était pas disponible. Mais sans doute aura-t-on l’occasion d’y revenir dans le cadre d’ateliers.

- Et dans ce souci qui est votre marque de fabrique, à savoir : expérimenter des pratiques ou solutions que tout un chacun peut commencer par adopter à son échelle, dans le cadre de son organisation…

Parfaitement, et je vous remercie de le souligner. Nous n’avons pas la prétention de dire ce qu’il faut faire à l’échelle des organisations ou institutions. En revanche, nous nous attachons à solliciter des expériences et méthodes que tout un chacun peut déjà mettre en œuvre à son échelle. Il reste que le numérique offre l’intérêt de questionner tout à la fois notre rapport à nous-même et notre rapport au monde et, au final, ce qu’il advient de l’humain. Aujourd’hui plus que jamais à l’heure où on va jusqu’à parler de transhumanisme, en suggérant par là l’émergence d’une nouvelle humanité façonnée par les nouvelles technologies.
Rien que pour cela – nous obliger à nous reposer des questions qu’on ne se posait plus, en l’occurrence, sur ce qui constitue fondamentalement notre humanité – le numérique mérite d’être appréhendé posément. D’autant qu’il ne s’accompagne pas que de mauvaises nouvelles. Comme le faisait observer un intervenant, il n’est pas interdit, face à son impact et son potentiel, de rester optimiste ! Peut-être que le numérique permettra de révéler en creux ce qui lui est irréductible à la technique et qui fait justement notre humanité.

- Des questions éminemment ambitieuses, qui ne vous ont pas empêchés d’aborder des aspects très concrets comme le trop plein d’emails que nous nous trouvons à devoir gérer, la place prise par le smartphone dans notre quotidien y compris professionnel…

Oui. Cela peut donner l’impression de faire le grand écart, mais c’est volontaire. A la différence des ateliers, les séminaires visent à croiser des regards de personnes de différents horizons professionnels ou disciplinaires, autour de questionnements suffisamment larges pour intéresser un large public, tout en restant cependant dans l’esprit des ateliers, qui ont vocation à aborder des aspects très pratiques comme, effectivement, la gestion de ses emails ou de son smartphone. C’est d’autant plus nécessaire que ces manifestations concrètes du numérique dans nos vies professionnelles nous placent en difficulté, faute de s’être vu prodiguer le moindre conseil sur la manière de bien les utiliser. Le séminaire a été une nouvelle fois l’occasion de formuler quelques conseils, à travers l’expérience de consultants, de coachs, de responsables des RH, etc. Je dis bien « expériences » – je pourrais dire aussi « expérimentations » -, l’idée n’étant pas de proposer des solutions clés en main, mais de montrer ce qui se fait ici et là, et ce qui pourrait être transposé dans l’écosystème de Paris-Saclay. Etant entendu que les échanges ne s’arrêtent pas avec la fin du séminaire. Ils peuvent se poursuivre, y compris en dehors des ateliers, de manière informelle entre des personnes qui auront noué contact à son occasion et eu envie de faire des choses ensemble.

- Etant entendu aussi que des participants n’ont pas hésité à venir depuis Paris…

Oui et nous nous en réjouissons. C’est la preuve que le WAWlab rayonne bien au-delà de Paris-Saclay, que nous parvenons à faire traverser le périphérique à des Parisiens (rire).

WAWlab2018-1 DSC_0117- Quels autres enseignements tirez-vous de cette édition 2018 du séminaire du WAWlab ?

Je dois à la vérité de dire que je ne connaissais pas tous les intervenants avant de les entendre. Une illustration, au passage, de l’esprit collégial qui préside à la constitution du programme : chaque membre du WAWlab peut proposer des intervenants qu’il aura rencontrés, entendus lors d’un colloque ou tout simplement lus. Je découvre donc certaines présentations en même temps que l’auditoire, ce qui n’est pas fait pour me déplaire. Personnellement, j’ai été particulièrement charmé par l’intervention de Ronan Goupil [en photo, ci-contre], qui propose à des start-up, à travers sa structure Interfaces, du « conseil software holistique », entre programmation, conduite du changement et coaching…

- Sans compter son côté « indisciplinaire »…

Effectivement. Ingénieur de formation, diplômé de l’école Mines ParisTech, il n’hésite pas à naviguer entre physique quantique, psychanalyse, entrepreneuriat social, sans oublier le yoga… En ce sens, il incarne bien un des intérêts du numérique qui est justement de permettre davantage de connexion entre des champs disciplinaires traditionnellement cloisonnés.

- Je trouve intéressante cette manière dont vous envisagez les connexions à l’heure du numérique : au travers de technologies, mais aussi par un décloisonnement des champs disciplinaires…

Parfaitement. C’est pourquoi, je ne me résous pas à poser un regard a priori pessimiste sur lui. Certes, et cela a bien été dit par un des intervenants, il ne s’agit après tout que d’outils, mais ils sont loin d’avoir révélé tout leur potentiel. Je crains que nous ne soyons qu’à l’ère préhistorique du numérique ! Certes, ses outils sont aussi lourds de menaces ou induisent des effets négatifs ; ils donnent déjà l’impression de nous submerger – voyez encore une fois la manière dont nous peinons à faire face aux flux d’emails ou à nous détourner des écrans de nos smartphones. Mais rien n’interdit de penser que nous parviendrons à faire l’apprentissage de ces outils, à les apprivoiser. Qui plus est, bien des choses que nous vivons actuellement ont été largement anticipées. Voyez Teilhard de Chardin, qui a développé dès les années 1920, la notion de « noosphère », cette fine couche entourant la terre et matérialisant à la fois toutes les consciences de l’humanité et leur capacité à interagir. Eh bien, tout porte à croire que nous y sommes ! Le numérique va de pair avec le renforcement d’une conscience planétaire. Elle est manifeste chez les jeunes. Plus que les générations précédentes, ces derniers ont intégré la planète comme un espace unique. Ce qui se manifeste aussi chez eux par une plus grande sensibilité aux défis écologiques.

- Conscience planétaire qui va cependant de pair avec la persistance d’un ancrage local. Le numérique, n’est-ce pas d’ailleurs la possibilité d’une forme d’ubiquité ? C’est du moins ce que suggère la notion d’Hyper-Lieux, introduite par le géographe Michel Lussault, dans son dernier ouvrage (Hyper-Lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017) : des lieux situés localement, mais qui vivent au rythme de la mondialisation…

Je crains que vous n’abordiez-là une question qui nous entraîne très loin et nous fasse sortir de l’esprit du micro-entretien, tant elle me tient à cœur. Elle m’amène en effet à convoquer les cosmogonies des peuples premiers, comme celle des aborigènes, avec leur notion de « dreamland », cet espace qui offre la possibilité de communiquer à distance par le rêve. Des peuples indiens parlent, eux, de champ akashique. Dans un cas comme dans l’autre, on retrouve cette idée, évoquée par Ronan Goupil, de vivre à la fois au centre et à la périphérie. La physique quantique nous le dit à sa façon depuis le début du XXe siècle. A cet égard, il est intéressant de voir qu’un Albert Einstein ou un Wolfgang Pauli n’étaient pas hermétiques aux cultures préscientifiques, au contraire. La seule différence est que nos chercheurs sont dans un rapport théorique avec le monde qu’ils observent, là où les peuples premiers procèdent à partir d’une expérience plus empirique et sensible. Loin d’introduire une rupture, le numérique, par les questionnements qu’il soulève, nous amène à renouer avec notre rapport ambivalent au monde et aux autres.

WAWlab2018-3DSC_0008- Passionnant ! Quelle est la prochaine échéance du WAWlab ?

Elle n’est pas encore fixée. Mais cela ne saurait tarder. En quatre ans d’existence, le WAWlab bénéficie d’une notoriété suffisante pour susciter des propositions de thématiques pour ces ateliers. Aujourd’hui même, une participante nous a suggérés d’aborder la question du handicap. C’est de fait un sujet majeur. Il nous faut y réfléchir pour le traiter comme il se doit. Indépendamment du choix des thèmes, nous avons l’intention de maintenir le rythme des ateliers. Toujours dans ce souci d’inscrire la démarche dans la continuité. Une manière de dire que nous comptons bien vous donner rendez-vous l’année prochaine pour notre 5e séminaire annuel.

Un grand merci à Mona Dortindeguey pour les photos qui illustrent cet article.

A lire aussi l’entretien que Fatima Bakthi nous a accordé en amont de l’événement – pour y accéder, cliquer ici.

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