Exploration aux bords de l’Yvette. Rencontre avec Francine Adam

FrancineA3Paysage
Les photos illustrant Là, sur les bords de l’Yvette (le dernier ouvrage du géographe, orientaliste et… Palaisien, Augustin Berque, que nous avons chroniqué) sont d’elle. Elle a bien voulu nous en dire plus sur sa rencontre avec ce cours d’eau et la faune qu’on peut y découvrir. Mais aussi sur son intérêt pour la toponymie, sujet de la thèse qu’elle a soutenue, sous la direction du géographe Paul Claval.

- Vous êtes l’auteure des photos des bords de l’Yvette, qui illustrent le dernier ouvrage d’Augustin Berque*. Comment les avez-vous découverts ?

Cela fait huit ans qu’Augustin et moi vivons à Palaiseau – avant, nous habitions Maurepas. Nous nous y sommes plu dès le premier jour. C’est une ville à taille humaine très dynamique, dont j’apprécie particulièrement la longue rue de Paris avec ses nombreux artisans et commerces de qualité. D’autant plus que nous n’avons pas de voiture et aimons nous déplacer à pied dans la mesure du possible. A Maurepas, la forêt domaniale était située à deux pas de chez nous (j’ai présidé l’Association des Amis des Bois de Maurepas pendant quatre ans). Là-bas les beaux arbres m’enchantaient, à Palaiseau ce sont les bords de l’Yvette. Aussitôt arrivés ici, nous en avons entrepris l’exploration des environs qu’Augustin avait connus dans son enfance, ses grands-parents habitant à Chevreuse. Depuis, ces bords de l’Yvette sont devenus naturellement un lieu que nous avons plaisir à fréquenter.

- Vous y rendez-vous souvent ?

Oui, pour ma part, j’y vais très régulièrement, au moins quatre fois par semaine, sous le soleil ou la pluie, en faisant à peu près toujours le même parcours, mais à des heures différentes. Je pars de Palaiseau et me rends jusqu’à Villebon-sur-Yvette (où habite Mélissa, la petite-fille d’Augustin avec laquelle il dialogue dans le livre). Le plus souvent, j’y vais avec le strict nécessaire, sans même de sac à dos…

- Ni appareil photo ?

Tout dépend du temps qu’il fait. Les jours de pluie, je m’abstiens de le prendre. Tout dépend aussi de mon envie de marcher à vive allure ou pas. Le fait de marcher aussi légère et simplement que possible ajoute au sentiment de liberté.

- Quelles impressions vous font ces bords de l’Yvette ?

FrancineA2PortraitComme je vous l’ai dit, je fais toujours à peu près le même parcours, mais avec le sentiment de ne jamais savoir à l’avance ce que je vais y rencontrer. Il y a quelque chose de l’ordre de la répétition, mais sur fond de variations, de changements. Et c’est en cela que c’est intéressant. Naturellement, il y a des choses que je retrouve à chaque fois : le terrain de foot, l’arbre en forme de Y (Y comme Yvette…), près des jardins ouvriers, l’école primaire,… – il m’arrive alors de devoir ramasser un ballon qui est passé par- dessus la clôture !
L’Yvette étant une rivière, il s’y passe forcément des histoires de rivière avec les animaux qui habitent dedans et sur ses bords. C’est à cela que je prête d’abord attention. Il y a tant à voir, entre les canards, les poules d’eau sans oublier les poissons et, donc, les pêcheurs (et de bien particuliers pour la Québécoise que je suis car ceux-là ne pêchent pas pour leur consommation : à peine pêchés, les poissons sont rejetés dans l’eau). Parmi ces poissons : il y a un genre de carpes grandes comme ça [ Francine Adam écarte les mains d’au moins un demi-mètre ]…

- Une biodiversité riche et vivante, donc, à vous entendre. Est-ce à dire qu’en huit années de fréquentation, vous avez constaté une amélioration de la situation ?

FrancineA1PaysageEn comparaison avec les bois de Maurepas où l’on devait régulièrement organiser des opérations de collecte des déchets, l’environnement est plus respecté ici. Certes, de temps en temps, on en relèvera, mais dans l’ensemble, les bords de la rivière sont propres et bien entretenus. Reste qu’ils ne sont pas à l’abri d’une inondation comme celle qui s’est produite début juin 2016. Je ne dirais pas que ce fut apocalyptique, car ce serait excessif, mais il en était resté un paysage à tout le moins désolant. L’Yvette a charrié quantité de débris et objets ; des sacs de plastique étaient accrochés à peu près partout aux arbres, le chemin était boueux et lessivé. Les riverains, forcément, ont subi des dégâts considérables [en illustration : un dialogue (mésologique ?) entre une oie blanche et une oie noire...].
Depuis, tout est rentré dans l’ordre. A cet égard, il faut rendre hommage aux employés des communes de Villebon-sur-Yvette et de Palaiseau. D’ailleurs, à chaque fois que je les croise, je ne manque pas de les saluer et de leur dire combien leur travail est apprécié. Ils ont refait tout le chemin, un beau chemin sans aspérités. Je peux ainsi observer les bords de la rivière sans avoir à regarder où je mets les pieds !
Cela étant dit, et pour répondre à votre question, je relève aussi un enrichissement de la biodiversité avec l’arrivée de nouvelles espèces comme la Bernache du Canada, que l’on appelle outarde, au Québec. Dans mon enfance, j’en ai souvent vu passer en période de migration. Si un jour on m’avait dit que j’en verrais de l’autre côté de l’océan Atlantique, en région parisienne ! C’était en juillet dernier. Heureusement, ce jour-là, j’avais mon appareil photo. D’ordinaire, ces oiseaux vivent en groupe, se nourrissant dans les champs et les plans d’eau. Celle-ci était seule et avait les pieds dans une petite rivière, ce qui est peu courant. Au début, j’ai craint pour elle, à cause de la présence d’oies blanches. Finalement, tout semble bien se passer. L’autre jour, j’en ai même surpris une en compagnie de ma bernache. Je me demande si ces deux-là ne formeraient pas un couple ! J’ignore si c’est possible. Il me faudrait solliciter l’avis d’un ornithologue [si d’aventure, il s’en trouvait un parmi les lecteurs de cet entretien, qu’il n’hésite pas à faire ci-après un commentaire dans l’espace dévolu à cet effet].

FrancineA2Paysage- Y faites-vous aussi connaissance avec des humains ?

Oui, souvent sur le petit pont, près des Eaux Vives. Les gens s’y arrêtent pour observer le spectacle des animaux, leur donner du pain… et prendre des photos ! Un jour, sur le pont métallique cette fois, une promeneuse-photographe m’a appris la présence de nombreuses bernaches sur le Plateau. Pourquoi la « mienne » a-t-elle élu domicile ici, sur les bords de l’Yvette ? Je l’ignore [en illustration : un héron cendré en position zazen...].

- Parmi les photos illustrant l’ouvrage d’Augustin Berque, il y en a une qui témoigne d’une autre rencontre improbable entre une cane et un ragondin. Pouvez-vous rappeler les circonstances de cette rencontre et la manière dont vous l’avez surprise ?

Surprise ? Pas tant que cela. En réalité, c’est une rencontre que j’ai un peu organisée…

- !? Comment ?

(Rire). Il y a deux ans, après les fêtes de fin d’année, j’avais un reste de gâteau aux fruits rassis. J’ai décidé de le donner aux animaux. Le premier rencontré sur mon chemin fut un ragondin. Aussitôt qu’il m’a vue avancer vers lui, il a plongé. J’ai alors mis les miettes de gâteau par terre et me suis cachée. Le ragondin est revenu, bien entendu ! Et voilà-t-il pas qu’une cane s’est pointée et approchée de lui. Ils se sont mis à manger ensemble, sans se disputer le moins du monde [comme l'atteste la photo ci-dessus]. J’ignorais que j’assisterais à une telle scène. C’est tout l’intérêt de la pratique de la photo : vous pouvez passer des heures sans rien voir d’extraordinaire jusqu’au moment où, soudain…

- Merci pour cette grande avancée scientifique : on sait désormais que…

La cane et le ragondin font bon ménage (rire) !

- Revenons à votre parcours. Vous êtes vous-même géographe de formation : vous avez fait une thèse, sous la direction de l’illustre Paul Claval [que nous avons eu l’occasion d’interviewer pour les besoins de Média Paris-Saclay ; pour accéder à cet entretien, cliquer ici]…

Oui, et c’est pour poursuivre cette thèse que je suis venue en France, il y a de cela près de vingt-cinq ans (j’avais obtenu une bourse du Gouvernement français). Elle portait sur les toponymes du Québec et de l’Acadie du Nouveau-Brunswick. Je m’étais attachée à rendre compte de ce que ces toponymes pouvaient nous apprendre de la relation humaine aux lieux, des motifs qui sous-tendent l’acte de nommer : intentions, perceptions, sentiments.
Prenez la Belle Rivière, nommée d’abord ainsi par les Montagnais dans leur langue, car son cours droit facilite la navigation. La vision est ainsi perception du beau comme l’allié du bon. La toponymie sensorielle nous raconte des expériences et des traditions. Je vous donne quelques autres cas : l’odorat à l’anse Qui-Pue (à cause de la décomposition d’algues marines), le goût au pont des Cabanes-à-Sucre (aux alentours duquel se trouvent des érablières), l’ambiance sonore à la rivière Qui-Mène-du-Train ou encore, et c’est un toponyme que j’aime particulièrement bien, au lac des Bruyantes. D’après vous qui cela pouvait-il bien être ?

- Des femmes… ?

C’est bien la réponse d’un homme (rire) ! Il s’agit en réalité des outardes. Mais revenons à nos toponymes. A travers mon analyse, j’ai voulu faire ressortir leur dimension affective et sensible.

- D’autres toponymes ont-ils votre préférence ?

Plusieurs. En voici un autre : la montagne Quarante-Cinq Minutes dans la région des Laurentides, qui dit bien ce qu’il veut signifier, à savoir que cela prend trois quarts d’heure pour se rendre au sommet. Je dis « prendre », j’aime ce verbe : prendre le temps, prendre possession, prendre soin… il en sera question dans le livre que je suis en train d’écrire…

- Pour en revenir à votre thèse, l’avez-vous poursuivie en France pour les besoins d’une approche comparative ?

Non. Plutôt que la comparaison j’ai choisi la relation, les liens qui unissent le Québec, l’Acadie et la France. Ces liens historiques renvoient à trois souches linguistiques principales qui ont déployé les lieux en Amérique du Nord : l’autochtone, la française et l’anglaise. Et qui dit langues dit contact des cultures, relations harmonieuses et conflictuelles. La toponymie en est le reflet : traduction, substitution, disparition des noms de lieux (je pense en particulier à la toponymie autochtone et à la toponymie de langue française suite à la Déportation des Acadiens en 1755).

- Ainsi, vous contribuiez à cette géographie culturelle promue par Paul Claval…

Oui. Le Professeur Claval est la figure de proue de la géographie culturelle. Les toponymes sont des faits de langages et, donc, de sociétés et de cultures. J’ajoute que l’on relève beaucoup d’anthroponymes, c’est-à-dire des noms de personnes, certains précédés du mot saint. Mais attention, un nombre considérable n’en sont pas au sens où on peut l’entendre sur le Vieux Continent. Au Québec, la marche de la colonisation et le développement des régions ont engendré des municipalités nommées en l’honneur de leurs pionniers : des « faux saints », au demeurant pleins de courage !

- En quoi ces toponymes font-ils encore sens pour les populations actuelles ? En quoi participent-ils à leur rapport sensible ou affectif aux lieux ?

Les gens habitent par les noms, des noms qu’ils ont reçus en héritage des générations passées. En les énonçant et en les répétant, en les vivant par l’usage en somme, on active nos imaginaires et on participe au maintien d’une mémoire collective.

- Iriez-vous jusqu’à dire que les toponymes sont des « lieux de mémoire » au sens où les a définis l’historien Pierre Nora, illustrant ainsi le fait que la mémoire collective ne se cristallise pas seulement dans des monuments historiques ou des symboles,…

Chose certaine, les noms que l’on a donnés aux lieux les ont fait exister, et certains ont pris avec le temps une grandeur telle que oui, on peut parler de lieux de mémoire. Je pense au fleuve Saint-Laurent, à ses dangers et périls pour les explorateurs comme Samuel de Champlain. Le fondateur de Québec a bien su alerter et mettre en garde les navigateurs à venir en nommant Malbaie, le cap Tourmente, la rivière du Gouffre (il y a de fait à cet endroit un courant tourbillonnaire qui rend la navigation particulièrement difficile)… Cela dit, n’oublions pas que la toponymie est dynamique et que la mémoire a des trous. Et donc que notre héritage aujourd’hui est le fruit de multiples transformations et changements des noms de lieux.

- C’est dire l’enjeu que la toponymie représente aujourd’hui encore dans les territoires en cours d’aménagement comme, par exemple, celui de l’OIN Paris-Saclay… Comment interprétez-vous d’ailleurs l’émergence de cette appellation Paris-Saclay qui tend à s’imposer pour désigner le campus et le cluster ?

Bien que je sois Palaisienne, je ne connais pas vraiment le contexte. Paris et Saclay sont des noms de lieux, les associer me semble être plus du registre du technocrate que de l’habitant. Le toponyme Paris apporte prestige et renommée sans quoi Saclay tout seul… J’ignore l’origine du toponyme Saclay. Merci, Sylvain, pour cette question, je vais faire une petite recherche…

* Augustin Berque, Là, sur les bords de l’Yvette – dialogues mésologiques (éditions éoliennes, 2017) : pour en savoir plus, voir la chronique que nous lui avons consacrée – pour y accéder, cliquer ici.

3 commentaires à cet article
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