Economie des clusters, par Jérôme Vicente

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Un ouvrage sur l’économie des clusters, les facteurs qui conditionnent leur création et leur évolution ? Forcément, il ne pouvait pas ne pas retenir notre attention. Quand bien même l’auteur ne fait qu’évoquer celui de Paris-Saclay (illustré ici par une vue aérienne au dessus du quartier de Moulon).

Tout ce que vous vouliez savoir sur les clusters, grands et petits, états-uniens, européens et français, leurs facteurs de réussite ou de déclin, leurs effets… Tout, donc, ou presque. Car, aussi curieux que cela puisse paraître, l’auteur ne consacre qu’un bref développement… à Paris-Saclay, qui se définit pourtant comme tel, un cluster sinon un ensemble de pas moins de cinq clusters (dans les domaines de l’aéronautique/défense/sécurité ; des technologies de l’information et de la communication ; de  la santé ; de la gestion intelligente de l’énergie ; enfin, des mobilités).

En réalité, quand il s’intéresse aux cas français, cet auteur – professeur de sciences économiques à Sciences Po Toulouse – porte son attention principalement sur les Pôles de compétitivité, qui ont été mis en place au milieu des années 2000. Il ne traite donc pas, sinon rapidement, des clusters ayant émergé (les milieux dits innovateurs, par exemple) et/ou inscrits dans un projet d’aménagement.

Le parti pris de l’auteur s’explique cependant : les Pôles de compétitivité ont été conçus comme la déclinaison du concept de cluster popularisé dans les années 90, par l’Américain Michael Porter, alors professeur de management à l’université Harvard, à travers notamment un ouvrage en forme de best seller (The Competitive Advantage of Nations, publié en 1990). Or, Jérôme Vicente le dit ouvertement en introduction, c’est l’influence de ce concept dans le champ des politiques publiques, mais aussi et peut-être surtout dans celui des sciences sociales dédiées aux innovations, qui l’intéresse car cela interroge le pouvoir du marketing territorial : en plus de ses enseignements et recherches en management, Porter est également consultant et c’est à ce titre qu’il a aussi promu la notion de cluster. «  Il fit en sorte que ses travaux deviennent une référence en transformant une littérature théorique et des observations empiriques en de véritables outils d’actions transférables à des institutions publiques en quête de nouveaux leviers de compétitivité et de croissance. »

Quand bien même s’attarde-t-il donc peu sur Paris-Saclay, l’ouvrage de Jérome Vicente n’en présente pas moins de nombreux motifs d’intérêt en plus de celui qu’on vient d’évoquer.

D’abord, et s’inscrivant bien en cela dans l’esprit de la collection « Repères », il rend compte de l’abondante littérature académique consacrée jusqu’à récemment aux clusters, sans toujours faire pour autant œuvre de vulgarisation (attention, des passages s’adressent à un public averti). A défaut d’une définition canonique (qui n’aurait d’ailleurs guère de sens compte tenu des multiples déclinaisons et variations selon le contexte), il rappelle ce sur quoi s’accorde la littérature académique : il y a cluster « dès lors que l’on observe un regroupement localisé d’organisations de différentes natures (firmes, organisations publiques de recherche et autres institutions de transfert ou de financement), tourné vers un marché, une industrie ou un domaine technologique particulier. » Mais encore faut-il que ce regroupement se traduise par « un certain degré de densité relationnelle, sous-tendue par des formes de coopération et d’échanges de connaissances. »

Des liens de parenté avec le « district industriel »

Ensuite, il remonte bien au-delà des années 90, plus d’un siècle en arrière pour rappeler ce que cette notion doit à celle de « district industriel » proposée par l’économiste Alfred Marshall, dans ses Principes d’économie politique (publiés en 1890), pour désigner ces agrégations de petites entreprises spécialisées, qui tout en étant concurrentes, parviennent à développer des formes de coopération (soit ce qu’on appellerait aujourd’hui de la coopétition). Des agrégations qui se caractériseraient aussi par ce que ce même Alfred Marshall appelait une « atmosphère industrielle », propice à la circulation de l’information et des connaissances entre les acteurs économiques. Quelque peu oubliée sous l’effet du développement des grandes organisations fordistes, la notion sera de nouveau convoquée pour expliquer le « miracle italien » des années 60-70, fondé sur le dynamisme de tissus d’entreprises localisées et proposer du même coup une alternative à la grande entreprise capitaliste.

Des clusters au pluriel

Cependant, si une filiation existe avec les clusters, ceux-ci présentent des particularités que Jérôme Vicente prend soin d’exposer.

De prime abord, les clusters ont pour ambition de contribuer à l’ « économie de la connaissance ». Une économie où l’innovation et la différenciation par les produits priment sur la compétitivité par les prix et les rendements d’échelle ; où les frontières s’estompent entre science et industrie, entre acteurs, publics et privés ; où de nouvelles formes d’entrepreneuriat, plus innovant, s’affirment, à travers les start-up et autres spin-off. Le tout dans un contexte de mondialisation qui exacerbe la concurrence entre les territoires. Parler de cluster est aussi une manière de prendre la mesure de la révolution informatique puis d’internet. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que la Silicon Valley ait été considérée comme l’exemple emblématique du cluster.

Autre motif d’intérêt de l’ouvrage : l’auteur rend compte des différents facteurs qui conditionnent la réussite d’un cluster ou au contraire peuvent le fragiliser voire précipiter son déclin. La mise en perspective historique à laquelle il se livre montre aussi l’importance de ce que les spécialistes de l’innovation appellent la « dépendance au sentier » : la trajectoire d’un cluster doit beaucoup au poids de choix antérieurs…

En parlant des clusters au pluriel, le titre de l’ouvrage prend ainsi tout son sens. A chaque contexte, le sien, avec cependant le même défi : évoluer dans un monde qui paraît d’autant plus incertain que l’innovation est encouragée (de fait, qu’elle soit disruptive ou incrémentale, elle suscite du nouveau qui bouscule des habitudes) et que la diffusion de la connaissance n’est pas un gage de sa réelle appropriation. « La simple transmission des connaissances, aussi codifiées soient-elles, ne peut permettre de transformer des connaissances nouvelles en opportunités entrepreneuriales : transmission ne signifie pas absorption. Les acteurs devront s’appuyer sur des interactions locales pour absorber ces connaissances scientifiques et être en mesure de les transformer en connaissances commerciales.»

Cinq formes de proximité

On en vient ainsi à une autre différence entre clusters et districts industriels et sans doute aussi à l’aspect le plus stimulant de l’ouvrage : elle porte sur la nature de la proximité qu’entretiennent leurs acteurs. Autant dans les districts industriels, la proximité géographique est cruciale (c’est d’elle que découle la fameuse « atmosphère industrielle »), autant, dans le cluster, cette proximité « n’est pas une condition suffisante, ni même parfois nécessaire ». D’autres proximités se révèlent plus décisives. A la lumière des travaux académiques, l’auteur en distingue jusqu’à quatre :

- une proximité cognitive : les acteurs partagent des connaissances comparables ; ils n’ont donc pas besoin de longues explications pour se comprendre, partager les leurs.

- une proximité organisationnelle : les acteurs évoluent dans des organisations similaires et sont donc en capacité de comprendre leurs contraintes ou marges d’action réciproques ;

urs évoluent dans des organisations similaires et sont donc en capacité de comprendre leurs contraintes ou marges d’actions respectives ;

- une proximité sociale : les acteurs évoluent dans le même milieu social et en partagent les mêmes codes, ce qui peut aussi faciliter la compréhension mutuelle, même à distance ;

- enfin, une proximité institutionnelle : les acteurs participent aux mêmes réseaux interpersonnels d’un territoire, en connaissent les habitudes, règles et normes, formelles ou informelles.

Autant de formes de proximité qui, selon l’auteur, réduisent « le déterminisme spatial » qui pouvait prévaloir dans les approches classiques des dynamiques territoriales de l’innovation. Ce que, pour notre part, nous nous permettrons de discuter sinon de nuancer. D’une part, en rappelant que re

- une proximité sociale : les acteurs évoluent dans le même milieu social et en partagent les mêmes codes, ce qui peut aussi faciliter la compréhension mutuelle, même à distance ;

- enfin, une proximité institutionnelle : les acteurs participent aux mêmes réseaux interpersonnels d’un territoire, en connaissent les habitudes, règles et normes, formelles ou informelles.

Autant de formes de proximité qui, selon l’auteur, réduisent « le déterminisme spatial » qui pouvait prévaloir dans les approches classiques des dynamiques territoriales de l’innovation. Ce que, pour notre part, nous nous permettrons de discuter sinon de nuancer. D’une part, en rappelant que reconnaître une importance primordiale à la proximité géographique ne signifie pas qu’elle doive se vérifier à chaque instant : aujourd’hui moins que jamais, les acteurs, hyperconnectés n’ont besoin de se voir au quotidien. L’important pour eux, et c’est un point qu’on peut vérifier au sein de l’écosystème de Paris-Saclay, c’est de pouvoir se rencontrer de temps en temps : à l’occasion d’événements professionnels (Paris-Saclay Invest, Connexion Paris-Saclay, etc.), scientifiques ou même de cérémonies d’inauguration (particulièrement nombreuses, à Paris-Saclay, du fait de la multiplicité des projets arrivés au terme de leur construction). A cet égard, nous ne manquons pas d’être surpris par l’affluence enregistrée par ces événements (malgré leur fréquence et les problèmes d’accessibilité du Plateau de Saclay…) et la propension des acteurs à s’y attarder pour s’entretenir d’un projet ou faire avancer un dossier. Bref, que les acteurs partagent une proximité cognitive, sociale organisationnelle et/ou institutionnelle ne relative pas à leurs yeux l’importance d’une proximité plus géographique, propice à des échanges informels, en face à face. Ce qui devrait se vérifier dans les années qui viennent, a fortiori quand les cafés et restaurants commenceront (enfin) à fleurir sur le Plateau de Saclay.

Economie des clusters, Jérôme Vicente, collection «  Repères », La Découverte, 2016, 128 p.

 

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