Du véhicule autonome aux hyperlieux mobiles. Entretien avec Mireille Apel-Muller

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Le 4 avril dernier, VEDECOM marquait le début de sa 5e année d’activité en présentant les avancées de ses principaux domaines de recherche (électrification des véhicules ; délégation de conduite et connectivité ; mobilité et énergie partagée). L’occasion de revoir Mireille Apel-Muller, directrice de l’Institut pour la ville en mouvement (IVM), qui y présentait notamment le projet de recherche-action « Hyperlieux mobiles », dont elle a bien voulu nous rappeler la genèse et les objectifs.

- « Hyperlieux mobiles » : de quoi s’agit-il ?

Les hyperlieux mobiles sont une manière d’aborder autrement les perspectives offertes par le véhicule autonome connecté, un enjeu majeur pour VEDECOM, que l’Institut pour la Ville en Mouvement a intégré il y a maintenant deux ans. Etant plutôt situé du côté des sciences sociales et humaines, notre ambition n’est pas tant d’en traiter les aspects techniques que ses usages potentiels, les motivations à y recourir, les modes de vie qui peuvent lui être associés ou encore la manière dont il impacte la conception des espaces urbains.

Ce n’est pas tout. Comme vous le savez, ces véhicules soulèvent nombre d’interrogations : ne reviennent-ils pas à substituer un robot au conducteur ? En sera-t-on encore possesseur ou simple utilisateur ? Comment vont-ils transformer nos mobilités ? Les métiers de la logistique ? Quelles sont les autres perspectives offertes par leur connectivité ? Autant d’interrogations qui méritent d’être posées, mais que l’on a tendance à traiter en focalisant son attention sur les transports de personnes ou de biens.

Pour notre part, nous avons pris le parti de porter la nôtre sur une autre réalité, à savoir : toutes ces activités mobiles, de nature très diverse (à vocation commerciale, culturelle, de service ou de soin,…), qui existaient déjà autrefois, mais qui se déploient aujourd’hui dans des contextes variés et inattendus en trouvant un nouvel essor grâce notamment à la connectivité croissante des individus. Ce sont des véhicules bricolés ou luxueusement aménagés, que nous proposons d’appeler des « hyperlieux mobiles », dès lors qu’ils impactent potentiellement l’espace urbain, qu’ils contribuent à fabriquer de nouvelles intensités urbaines ou contribuent à l’organisation de nouvelles sociabilités.

- Pouvez-vous donner des exemples ?

IVMhyperlieu2PaysageJe pense bien sûr aux Food Trucks, comme celui installé sur le site VEDECOM de Satory où se déroule l’événement, mais aussi à toutes sortes de services proposés dans des véhicules transformés en salon de coiffure, en laboratoire d’analyse médicale, en atelier de réparation, en bureau… Ce qu’il y a d’intéressant à remarquer, c’est que si ces activités parviennent à se déployer et connaissent aujourd’hui une sorte de renouveau, ce n’est pas tant parce que le véhicule est connecté, mais parce que ceux qui les proposent et leurs usagers sont-eux-mêmes connectés via leur smartphone à une multiplicité d’informations et aux réseaux sociaux ! Au début, on pensait que le smartphone allait améliorer le téléphone, en y ajoutant des fonctions nouvelles. C’est bien ce qui s’est passé. Mais, depuis, ce sont les autres fonctions qui ont pris le pas sur la téléphonie. Par analogie, on peut se demander s’il n’en sera pas de même avec le véhicule autonome connecté et si, par conséquent, la question qui se pose n’est pas celle de savoir quelles « applications » seront appelées à prendre le pas sur la fonction transport.

Pour le dire autrement, parler d’Hyperlieux mobiles est une manière de renverser la perspective en réfléchissant aux activités qui peuvent fabriquer des lieux, voire des urbanités éphémères, singulières, transitoires… À la manière aussi, dont le véhicule lui-même, de simple moyen de transport, devient un espace supplémentaire, qui enrichit notre expérience de la ville comme d’autres territoires, notamment les zones rurales ou monofonctionnelles, dépourvues d’aménités ou d’équipements.

- Pourquoi user de cette notion d’Hyperlieux ? Est-ce en référence à l’usage qu’en fait le géographe Michel Lussault, dans son dernier ouvrage [Hyper-Lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017) ?

A travers cette notion, ce géographe cherche d’abord à rendre compte des nouvelles géographies de la mondialisation. C’est davantage en référence aux travaux antérieurs du sociologue et économiste François Ascher que nous l’avons utilisée. Pour mémoire, François Ascher, qui fut le premier président du comité scientifique et d’orientation de l’IVM, considérait que nous vivions dans une société non pas tant « postmoderne » qu’ « hypermoderne ». Il utilisait ce terme par analogie avec l’hypertexte : de même que par de simples clics, on peut passer d’un document à l’autre, de même, des lieux permettent de passer d’un espace à l’autre, mais aussi de conjuguer interactions physiques et communication à distance*. Dès 2002, il avait lancé un programme de travail sur les « espaces de l’intermodalité », qui, par définition, permettent de passer sans encombre d’un mode de déplacement à un autre, tout en étant des lieux d’urbanité à part entière. Un hyperlieu, ce peut donc être aussi une gare, qui, de fait, peut avoir des fonctions autrement plus variées que celles d’être un lieu de départ ou d’arrivée. Ce peut-être encore le moyen de transport lui-même où on peut, comme on l’a vu, faire tout autre chose que se déplacer. Aujourd’hui plus que jamais à l’heure de la connectivité.

Vous l’aurez compris : nous portons notre attention sur des micro-espaces mobiles du quotidien, davantage que sur ces lieux emblématiques de la mondialisation auxquels s’intéresse tout particulièrement Michel Lussault.

- Comment appréhendez-vous ces micro-espaces mobiles ? De quelles compétences disciplinaires et professionnelles vous entourez-vous ?

Nous avons constitué un comité de pilotage et de suivi, composé de chercheurs de différents horizons disciplinaires – Christian Licoppe, sociologue des télécommunications ; Carles Llop, un architecte-urbaniste barcelonais, qui étudie de nouvelles pratiques mobilitaires, en s’intéressant tout particulièrement aux interactions avec de nouveaux hubs urbains et leur influence sur l’espace public ; Jean-Pierre Orfeuil, socio-économiste des transports ; Laëtitia Dablanc, de L’Ifsttar, spécialiste de l’innovation en matière de logistique urbaine ; Pauline Beaugé de La Roque, historienne, à la Direction de l’anticipation stratégique et co-innovation, chez Michelin ; Nicolas Louvet, spécialiste des nouveaux modes de mobilité – mais aussi des professionnels des transports comme Yann Leriche, directeur pour l’Amérique du Nord à Transdev, qui s’interroge sur l’avenir d’un opérateur de transport public. Se limitera-t-il à transporter des gens ou sera-t-il appelé à gérer des flottes de véhicules qui pourront avoir des fonctions plus diverses, dans l’esprit du PROTOBUS, par exemple, développé par l’EPA Paris-Saclay en partenariat avec Transdev sur le Campus d’Orsay ? (PROTOBUS, qui, pour mémoire, se présente à la fois comme un showroom, un living lab et un fablab mobile, dédié à l’innovation, à la création et au partage d’expériences pour les chercheurs, les étudiants, les start-up). D’autres propositions existent comme, par exemple, le Fabulus, un espace de formation à l’entrepreneuriat et au numérique mobile, aménagé dans un bus entièrement équipé et qui circule dans les communes de Bondy et d’Aulnay-sous-Bois. Ou encore ces bureaux mobiles mis en place par Google dans la Silicon Valley pour «  optimiser » le temps de transport de ses salariés…

À l’IVM, nous accordons beaucoup d’importance à ce croisement des regards – c’est d’ailleurs une autre de nos marques de fabrique – avec un intérêt particulier pour les approches sociologique sinon anthropologique, urbanistique, mais aussi historique. Pour paraître nouveaux, les hyperlieux mobiles n’en puisent pas moins dans des pratiques et techniques anciennes, auxquelles, jusqu’alors, on ne prêtait pas forcément l’attention qu’elles méritaient.

- Comment se passe le dialogue avec les sciences de l’ingénieur qu’incarne à sa façon VEDECOM ?

VEDECOM mobilise des compétences très diverses et précieuses. Nous ne manquons donc pas de solliciter ses ingénieurs pour nous assurer de ce qui est réellement possible de faire techniquement, que ce soit en termes d’innovation ou de transposition de pratiques observées dans un tout autre contexte que le nôtre. Nous souhaitons également les associer à la réalisation d’un démonstrateur de service mobile, point d’orgue de notre projet.

- Envisagez-vous une approche comparative sinon internationale ?

Oui, bien sûr, en nous appuyant d’ailleurs sur notre réseau d’experts. Pour mémoire, l’IVM compte trois antennes à l’étranger : en Argentine (Buenos Aires), au Brésil (São Paulo) et en Chine (Shanghai). Mais nous avons mis en place des échanges spécifiques notamment en Afrique où se combinent des formes très bricolées d’activités mobiles avec des innovations technologiques notamment dans le domaine de la santé.

- Ou en êtes-vous dans la conduite de ce projet « Hyperlieux mobiles » ?

Nous en sommes justement à la phase d’observation de ce qui existe dans le monde, du triporteur indien équipé d’un système Wifi pour non pas tant transporter des gens que leur permettre de se connecter, à l’expérience d’un abattoir mobile en Suède, en passant par ces nouveaux types de cinéma ou de médiathèques ambulants, les chics salons de coiffure mobiles de Montréal… L’idée étant de faire remonter des exemples repérés sur tel ou tel territoire pour ensuite approfondir l’analyse de certains d’entre eux, de façon à développer des scénarios d’usage, puis des expérimentations. L’enjeu étant que celles-ci ne soient pas hors-sol, mais bien adaptées au contexte où elles sont menées, aussi bien dans les quartiers des centres urbains animés que dans des territoires – zones rurales, périurbain, quartiers populaires – où la version mobile d’un service jusqu’à présent manquant peut apparaître comme une solution.

- Dans quelle mesure Paris-Saclay peut-il être un terrain de jeu privilégié pour explorer ces hyperlieux mobiles ou les y développer ?

Il est évident que Paris-Saclay est un lieu d’observation et d’expérimentation des plus intéressants. C’est un campus urbain en devenir, tourné vers l’innovation, où l’on peut typiquement expérimenter des urbanités éphémères, peut-être plus facilement que sur des territoires déjà habités. Sans compter qu’il compte des chercheurs, ingénieurs et étudiants qui viennent du monde entier, et qui peuvent ainsi l’enrichir de leur expérience d’activités en mouvement dans leurs pays respectifs. Il serait intéressant d’y expérimenter un démonstrateur !

* Soit, selon les termes de François Ascher, « des lieux à n dimensions, adaptés à des multiplicités d’usages, propices au déplacement comme au stationnement, à la rencontre comme à l’évitement, où puissent se combiner activités et télécommunications ». 

A lire aussi le précédent entretien que nous a accordé Mireille Apel-Muller (pour y accéder, cliquer ici).

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